Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

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vendredi 23 juillet 2021

∆∆∆ Avoir raison avec... Francis Fukuyama | France culture 25/08/2019

Isabelle Lasserre nous apprend à avoir raison avec... Francis Fukuyama. Le politique américain publie en 1992 un essai annonçant "la fin de l'histoire". Comprenez : la victoire de l'idéologie libérale capitaliste sur les autres idéologies politiques. Une thèse beaucoup critiquée depuis...

Francis Fukuyama en 2019
Avec l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine et Nicole Gnesotto, titulaire de la chaire "Union européenne" au CNAM, le Conservatoire National des Arts et Métiers.

En 1992, le politologue américain Francis Fukuyama, professeur à l’université de Stanford, publie La fin de l’histoire et le dernier homme, un essai retentissant dans lequel il affirme que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre les idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale. 

Le mur de Berlin est tombé, l’URSS communiste s’est effondrée, libérant soudain un espace qui était sous le joug totalitaire. L’euphorie qui s’empare à l’époque des relations internationales convainc Fukuyama de la victoire définitive de la démocratie libérale dans le monde.

>>> 1989-2019 : l’histoire continue. Entretien exceptionnel avec Francis Fukuyama

Dans un livre paru en 1996, Le Choc des civilisations, qui fera lui aussi grand bruit, l’universitaire américain Samuel Huntington lui donne la contradiction. Avec le 11 septembre 2001, les printemps arabes, le retour de la guerre et les attentats terroristes, l’histoire semble lui avoir donné raison.

Francis Fukuyama ou l'ironie de l'histoire

Francis Fukuyama s’est-il trompé ? A-t-il à tort annoncé l’avènement d’un monde pacifié ? Ou bien a-t-il été mal lu, mal interprété, victime, en quelque sorte, du titre réducteur et écrasant de son livre ? Et s’il avait finalement raison, si la démocratie, en témoignent les révoltes démocratiques nouvelles à Hong Kong ou en Algérie, ne pouvait que gagner à long terme, face au fondamentalisme musulman ou aux régimes ultra autoritaires ?

1ère partie : La victoire de Samuel Huntington contre Francis Fukuyama
2ème partie : La revanche de Fukuyama


"L'Europe est "fukuyamesque", et les européens ont été "fukuyamesques" avant Fukuyama, longtemps avant, parce qu'ils ont cru longtemps avant au dépassement de l'histoire, au dépassement des identités, au dépassement des rapport de force." Hubert Védrine

"Son premier article date de l'été 1989, le mur de Berlin n'est pas encore tombé, l'Union Soviétique existe toujours. Or, qu'il ait raison ou tort, il a quand même fait un travail d'anticipation prospectif assez extraordinaire. Je suis frappé à l'époque par la créativité de la réflexion américaine." Nicole Gnesotto

1989-2019 : l’histoire continue. Entretien exceptionnel avec Francis Fukuyama ( Cliquer sur l'image ) | France culture 26/08/2019

30 ans après la parution de son célèbre essai "La fin de de l'histoire", le politologue américain Francis Fukuyama revient sur le tremblement de terre qu’a constitué la fin du bloc de l’Est et analyse ses effets toujours à l’œuvre dans les crises qui opposent les sociétés civiles aux pouvoirs forts.

Francis Fukuyama en 2002 à Paris.
1989 : il y a trente ans, la chute du mur de Berlin marque la fin d’un monde. Cette année charnière bouscule en profondeur les rapports de force géopolitiques tout comme les équilibres politiques intérieurs des nations. 

Cette même année, le philosophe et politologue américain Francis Fukuyama publie dans la revue National Interest un article intitulé "La fin de l'histoire ?" 

Amputé de son point d'interrogation, l'article allait se transformer en 1992 en un essai, "La fin de l'histoire", puis en best-seller mondial.  C’est un événement majeur dans la vie des idées, controversé, parfois déformé, souvent mal compris et discuté encore aujourd’hui. Il y développe la pensée d’une victoire désormais acquise de la démocratie et du libéralisme.

Trente ans plus tard, Francis Fukuyama analyse les effets toujours agissant du séisme qu'a représenté la disparition du bloc de l’Est et dont on perçoit les répliques encore aujourd'hui dans les crises qui opposent sociétés civiles et pouvoirs forts, comme on l'a vu ces derniers jours à Hong-Kong. 

Au micro de Guillaume Erner, Francis Fukuyama aborde dans un premier temps les bouleversements qui ont marqué l'année 1989, en particulier la chute du communisme :

"Gorbatchev a fait un discours dans lequel il a dit : « L’essence du socialisme c’est la concurrence » et je me suis dit voilà quelque chose d’inhabituel, le chef du parti communiste soviétique dit que le socialisme c’est la concurrence, alors là c’est la fin de l’histoire, en fait."

"Dans une dictature communiste, on ne reconnait pas les citoyens comme étant des êtres humains ayant le droit de s’exprimer, de se rassembler, de voter et de faire toutes ces choses qui seront le fondement de la personnalité du citoyen dans une démocratie occidentale. Donc la critique plus puissante de l’Union soviétique et du communisme était d’ordre moral. Les citoyens n’étaient pas traités comme des êtres humains."

Francis Fukuyama revient sur son article "La fin de l’histoire" paru en 1989, et devenu un livre en 1992 :

"D’une certaine façon, j’étais la victime heureuse des circonstances de l’histoire : la chute du communisme entre 89 et 91 a constitué l’une des grandes surprises historiques que l’on puisse vivre et je pense que ce changement radical méritait un cadre analytique plus poussé, c’est ce que mon article a fourni : j’ai dit ce n’est pas simplement une transition dans l’histoire politique, non c’est un véritable bouleversement de l’idée que l’on se fait du gouvernement. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle il y a eu ces conséquences."

"La réaction dominante c’était en fait un malentendu : des gens n’ont pas compris ce que je voulais dire. Beaucoup de gens ont pensé que je voulais dire qu’il n’y aurait pas d’événement qui permettraient à certains pays de devenir démocratiques mais ce n’était pas du tout ce que je voulais dire."

"La question que je soulevais c’était celle de l’objectif de la modernisation"

"Je disais que plutôt que le communisme représentant la fin de l’histoire, ce serait la démocratie libérale qui serait la fin de l’histoire."

"Il y a une sorte de concours sur l’héritage de la pensée occidentale. Cela existe depuis de nombreuses années et je crois que cela s’intensifie avec l’avènement de l’identité nationale."

Au cours de l'entretien, il soulève également la question raciale aux Etats-Unis :

"Je pense que la présidence d’Obama a fait le lit de la présidence de Donald Trump. Parce que nous nous sommes trompés. Lorsqu’on pensait être arrivés à un Etat de politique post raciale aux Etats-Unis et malheureusement, force est de constater qu’un homme noir à la Maison blanche, ça n’a fait que susciter la colère de pas mal de blancs aux Etats-Unis. Et Donald Trump, c’est une réaction à cela. Et aujourd’hui, en conséquence, nous sommes revenus cinquante ans en arrière du point de vue des relations raciales aux Etats-Unis."

"Lorsque Sanders ou Ocasio-Cortez utilisent le mot socialisme, cela ne reflète qu’une confusion sémantique. Ces gens-là ne parlent pas véritablement de socialisme. S’il s’agit de nationalisation, propriété de l’Etat, par rapport aux moyens de production, ce n’est pas cela qu’ils veulent. Ce qu’ils veulent, c’est la démocratie sociale, rien de plus… ils utilisent le terme socialisme à tort."

Francis Fukuyama prolonge une réflexion entamée il y a trente ans sur le pouvoir d'adhésion de la démocratie libérale en la confrontant au modèle chinois :

"On voit que la Chine ne respecte pas les règles internationales qu’on espérait la voir respecter, par exemple du point de vue de la propriété intellectuelle ou de la réciprocité des échanges. Il y a une espèce de désillusion : elle n’est pas le partenaire commercial que l’on espérait. (...) J’ai toujours pensé que de tous les systèmes autres que la démocratie libérale, la Chine représentait le plus grand défi pour les démocraties occidentales. Parce que c'est un état autoritaire qui a un vrai modèle : une économie quasi capitaliste mais néanmoins très dirigiste. Et c'est un état plus autoritaire encore depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jin Ping."

Francis Fukuyama revient sur la crise qui oppose la société civile de Hong Kong à un état fort comme la Chine :

"La situation est préoccupante parce que la Chine ne peut pas tolérer ce genre d’indépendance. Hong Kong n'est qu'une petite partie de la Chine et je ne vois pas comment la Chine pourrait se sentir obligée de faire des concessions importantes à ceux qui manifestent. Je crains qu’il y ait à un moment donné une crise et que les Chinois réaffirment leur autorité par la force."

BIBLIOGRAPHIE

La fin de l'Histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama
La Fin de l'histoire et le Dernier Homme
Francis Fukuyama
Flammarion, 1992

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ L’essence du néolibéralisme, par Pierre Bourdieu | Le Monde diplomatique Mars 1998

Cette utopie, en voie de réalisation, d’une exploitation sans limite : L’essence du néolibéralisme

Qu’est-ce que le néolibéralisme ? 

Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur.

par Pierre Bourdieu  


Le monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit — plus exceptionnellement — par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main-d’œuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ?

Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?

Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice.

Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité.

Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs.

Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation.

Le programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts — actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences —, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques.

La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire.

Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (3).

L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’œuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs.

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Walter Lippmann et le libéralisme, par Fabrice Copeau | Contrepoints 10 NOVEMBRE 2010

Walter Lippmann et le libéralisme

À la loi naturelle qu’il fustige, Lippmann oppose le droit artificiel fondé sur l’usage de la raison

>>> Walter Lippmann (1889-1974) LE PUBLIC FANTÔME (Extrait de The Phantom Public)

Walter Lippmann s’ouvre certes au libéralisme par l’entremise de Graham Wallas, mais aussi par celle de William James. Dans un livre sobrement intitulé Le Pragmatisme (1907), à la fois programme philosophique et méthode, James fait sienne la philosophie de Charles Sanders Peirce, pour lequel non seulement la pensée n’est rien sans l’action, mais encore celle-ci ne prend sens que dans l’action. C’est par l’action qu’apparaît la signification d’une pensée. Comme l’écrit James : « Pour que nos pensées à propos d’un objet soient parfaitement claires, il nous suffit de considérer quels effets d’ordres pratiques nous pouvons concevoir que l’objet puisse impliquer – quelles sensations en attendre, et quelles réactions préparer. Notre conception de ces effets, immédiats ou éloignés, est en somme ce à quoi se réduit notre conception de l’objet, pour autant qu’elle ait un sens positif »[1]

L’autre influence majeure du libéralisme de Lippmann est incarnée par John Dewey. Celui-ci fait paraître en 1930 Individualism, Old and New, puis en 1935 Liberalism and Social Action.  Il s’en prend à l’école de Manchester, aux utilitaristes anglais, au laissez-fairisme, et récupère à son profit le mot même de « libéralisme » qui était tombé en désuétude depuis Herbert Spencer[2]. Lippmann prolonge pour partie la diatribe de Dewey, à ceci près qu’il se prononce également contre une intervention excessive de l’Etat dans l’économie, et contre le collectivisme. S’il reproche au libéralisme de s’être mué en un « dogme obscurantiste et pédantesque », c’est pour mieux le redéfinir : il crée ainsi le concept de néo-libéralisme, sorte de troisième voie entre le modern liberalism américain gauchisé et le libéralisme classique moribond. Il convient de noter que le néo-libéralisme des années trente n’a pas du tout le sens polémique qu’on lui confère souvent aujourd’hui, lorsqu’on assimile sans craindre la contradiction des penseurs de courants fort divers dans un même ensemble[3].

Le pragmatisme post-machiavélien

Lippmann, sa vie durant, aura incarné ce pragmatisme philosophique, qui s’oppose épistémologiquement tant à l’idéalisme, qu’au positivisme ou à l’empirisme. C’est par leurs effets dans l’expérience que l’on peut mesurer la vérité de nos énoncés, et pas autrement. Ce n’est donc pas d’un principe ou d’une essence fixée axiomatiquement ou ab initio que nous pouvons déduire ce que sont les choses, mais des possibilités offertes par la situation dans laquelle nous nous trouvons.

L’illustration la plus flamboyante que Lippmann donnera au pragmatisme, c’est son ouvrage de 1927, Le Public fantôme[4]. Lippmann y retourne son lecteur comme une crêpe. Tocqueville, étudiant la démocratie américaine, montra en son temps que loin d’être l’incarnation d’un passé antique, médiéval, féodal, ou d’un quelconque ancien régime, l’Amérique était en réalité l’incarnation de notre avenir. Lippmann fait de même et nous montre, lui, que les fondements mêmes de la démocratie représentative et de l’intérêt général, que le mythe d’un citoyen éclairé et apte à trancher au sein de l’Agora, n’ont aucun sens, et que c’est sur un substrat autrement plus modeste – mais aussi autrement plus fragile – que tient notre démocratie. Comme l’écrit Bruno Latour, « si la lecture de Machiavel fut dure à ceux qui cherchaient la vertu ailleurs que dans la force, la fortune et l’astuce, celle de Lippmann sera plus douloureuse encore car c’est à l’idée même de représentation, de peuple et de public qu’il vient s’attaquer »[5].

Lippmann cherche à comprendre comment faire participer le mieux possible les citoyens, tout en tenant compte des limites pratiques qui rendent impossible l’utopie rousseauiste. Le concept de volonté générale n’a pour lui aucun sens, d’une part parce qu’il y voit un retour aux prérogatives des anciens seigneurs et maîtres, et donc du principe d’autorité[6], et d’autre part parce qu’il ne dit rien sur la réalité des choses. Or c’est cette seule réalité que veut regarder Lippmann.

Non, nous dit Lippmann, dans la Grande société, les citoyens ne sont pas en mesure d’appréhender les affaires qu’on leur soumet. Ils ont déjà suffisamment à faire avec leurs propres problèmes quotidiens. A cette dure réalité nul n’échappe, ni le philosophe, ni le politique, ni le journaliste, ni l’expert[7]. Aucune théorie politique n’a de vraisemblance si elle suppose, au-dessus de cette connaissance étriquée, quiconque ou quelconque qui lui serait supérieure. Il n’y a pas de volonté générale, il n’y a que des problèmes ponctuels et particuliers, pour lesquels la seule différence de fond est celle qui oppose ceux qui sont de la partie (insiders) et les autres, immensément plus nombreux (outsiders).

Le pragmatisme de Lippmann nous contraint à regarder la réalité en face : « Les problèmes les plus frustrants de la démocratie sont justement ceux qu’on ne peut pas résoudre par des principes démocratiques. »[8] Ce qui doit céder, ce qu’il faut abandonner, c’est l’idée même de Public, avec un grand P, issu de la tradition rousseauiste. C’est lui le fantôme qui effraye la démocratie et lui interdit d’être adulte.

Il n’y a pas de Public, mais il y a le public, qui incarne un tragique paradoxe. Lorsque les précédents manquent, lorsque tout est inédit et confus, le public doit pourtant prendre ses décisions les plus importantes et trancher les différends, dans toute son incompétence. C’est au moment où tous les autres ont failli que le public doit résoudre l’affaire malgré toute son incompétence, sa fragilité et son amateurisme. Mais il serait illusoire de lui prêter des vertus qu’il n’aura jamais : le public n’est qu’un juge de dernière instance, et accessoirement un incapable.

Dans son travail de sape, Lippmann ne s’arrête pas en chemin. Comme Adam Smith avant lui, il affirme qu’il n’y a que des gens intéressés. Nous sommes liés les uns aux autres, non par l’existence préalable d’une quelconque communauté, mais par le fait que nos affaires ne cessent de s’emmêler les unes les autres. La société n’existe pas. Il n’y a que des ajustements entre les gens et leurs affaires. Dans ce relativisme assumé, les gouvernants ne sont évidemment pas les dépositaires du Bien public grâce à leur désintéressement et à leur vision d’avenir ; ils ne sont que des spécialistes délégués et payés pour essayer tant bien que mal de faire appliquer les règles qui ont émergé à la suite des crises précédentes – car on ne va que de crise en crise, en titubant.

La décision publique n’est pas celle des philosophes, mais celle des sociologues : elle est comme l’onde concentrique d’un caillou porté à la surface de l’eau. Si les parties à un différend ne s’entendent pas, les gouvernants interviennent ; si les gouvernants ne parviennent pas à maintenir les règles, les activistes interviennent. Et lorsque les esprits des activistes s’échauffent, le public, attiré « par la scène comme des badauds par un accident », selon le mot de Latour, commence à s’impliquer, mais pour un temps seulement et pour une fonction très précise. Celle qui consiste à soutenir une décision par essence relative à une situation donnée à un moment donné. A rebours de l’esprit français, qui établit la vie publique sur un accord unanime, Lippmann la reconstruit sur les désaccords, les cassures, les ajustements et l’appel aux modus vivendi.

De surcroît, le public n’apprécie qu’au jugé, en ne retenant que les différences les plus superficielles et les plus dramatisées. Personne ne peut avoir de vision d’ensemble. Personne ne tutoie la volonté générale.

En analysant le processus de décision, Lippmann montre que le public parvient, par une série de questions simples sinon sommaires, à discerner laquelle des parties en présence est la plus partisane, pour peser ensuite de tout son poids en faveur de celui qui paraît l’être moins. Et c’est tout. Le public doit laisser les activistes, les militants, se saisir des détails, et doit en retour se tourner et soutenir ceux qui lui paraissent les plus recommandables. Comme l’écrit Bruno Latour, « mettre son poids dans la balance sans interférer, c’est l’exact contraire de l’immobilité mobilisée et de l’engagement dégagé de ceux qui se croient politiques parce qu’ils s’émeuvent sans bouger aux effrayants spectacles de la télévision ».

La fonction réelle des citoyens, lorsqu’ils forment un public, est de s’aligner derrière ceux qui vont gouverner effectivement. Le fait de voter n’est pas l’expression de nos idées – un même vote peut avoir une signification et des raisons différentes –, mais une promesse de soutien[9].

C’est justement parce qu’il y a des rapports de force que les ajustements sont possibles. Lippmann laïcise la politique ; il ringardise ceux qui croient que la démocratie repose sur le Peuple représenté, qui serait une sorte de pouvoir de droit divin.

Si le pragmatisme caractérise si bien la pensée de Lippmann, le relativisme tout autant sinon plus. Il n’a rien d’un « réaliste » qui aurait jeté son idéal aux orties. Il craint et voue aux gémonies les réformistes, qu’il considère comme encore plus rêveurs que les révolutionnaires : ceux-ci croient à la totalité qu’on pourrait renverser, ceux-là s’occupent des détails et laissent le tout à l’écart. Qu’on prétende le renverser ou le laisser intact, c’est la même illusion, le même fantôme. En réalité, Il n’y a pas de Tout.

Le libéralisme de La Cité libre

Alors qu’à la fin des années vingt, Lippmann avait écrit A Preface to Morals (examinant les rapports entre modernité et religion), ce n’est qu’après la Conférence économique de Londres de juillet 1933 qu’il va vraiment s’intéresser au libéralisme alors contesté et menacé de toutes parts. Il donne à Harvard plusieurs conférences en mai 1934, publiées l’année même sous le titre de Method of Freedom. Il y constate l’impossibilité de restaurer l’économie mondiale sur la base des principes d’avant-guerre. L’arrivée des masses dans le champ du politique, la suppression, pendant la guerre, de la séparation entre les pouvoirs politiques et économiques marquent à jamais un changement d’époque. Le laissez-faire était déjà selon lui à bout de souffle avant 1914 ; il est illusoire de vouloir le restaurer. L’Etat est à présent tenu pour responsable de l’activité économique ; le gouvernement a donc le choix entre deux grandes voies : le système d’économie dirigée (ou collectivisme absolu), et le système d’économie compensée (collectivisme libre). Ce dernier concept, que Lippmann s’attache à forger, est « collectiviste parce qu’il reconnaît l’obligation de l’Etat non seulement dans la poursuite d’un certain standard de vie, mais également dans le fonctionnement global de l’ordre économique. Il est libre parce qu’il préserve, à l’intérieur de très larges limites, la liberté des transactions. Son objet n’est pas de diriger les entreprises privées selon un plan officiel, mais de les mettre et de les conserver dans un équilibre convenable. Sa méthode consiste à redresser la balance des actions privées par des actions publiques de compensation. » Quant au collectivisme absolu, Lippmann ne le voit pas seulement dans les expériences communistes, fascistes et nazies, mais aussi dans certaines tendances planistes du New Deal.

A la charnière de ses réflexions encore teintées d’un keynésianisme assumé[10], Lippmann fait alors la découverte des ouvrages de Ludwig von Mises et de Friedrich A. Hayek, dont il écrit que leur « critique de l’économie planifiée a apporté une nouvelle compréhension de tout le problème du collectivisme[11] ». Lippmann s’intéresse en particulier à deux évolutions qu’il considère comme cruciales : d’une part, poursuivant ses réflexions antérieures, il s’interroge sur les conséquences politiques qui s’imposent à un Etat qui sort de la neutralité économique pour être en butte à une multitude d’intérêts particuliers. Il juge le parlement trop soumis aux pressions des lobbies. D’autre part, il s’inquiète de l’affaiblissement de la classe moyenne, en qui il voit pourtant un antidote apte à atténuer le pouvoir de l’alliance de la ploutocratie et du prolétariat.

Ses recherches aboutissent à la publication, en 1937, de The Good Society, rapidement traduit par la Librairie de Médicis sous le titre La Cité libre, avec une préface d’André Maurois.

Bien que Lippmann ne mentionne personne en particulier lorsqu’il critique le programme illibéral des gouvernements américains, il est clair que les articles de l’Atlantic Magazine collationnés dans La Cité libre sont inspirés par la publication de Democracy in Crisis par Harold Laski en 1933[12].  Ce dernier, membre de la commission exécutive de la Fabian Society, est le successeur de Wallas à la chaire d’économie politique de la London School of Economics, et le futur président du Parti travailliste britannique. De surcroît, Laski est « l’éminence rouge » de F.D. Roosevelt, selon le mot de Gary Best[13]. La Cité libre est donc aussi une réaction au New Deal. Lippmann a commencé l’écriture de son ouvrage la même année que Laski publie son livre. Avant même sa sortie, Laski confiait à Felix Frankfurter qu’il s’attendait à ce que son livre cause à Lippmann un « malaise aigu ». En un sens, le livre de Laski est une sorte de défi lancé à Lippmann par le marxiste britannique.

Laski écrit que l’apparition de la Grande Dépression révèle l’incapacité du capitalisme à assurer de façon adéquate la subsistance des travailleurs, et souligne l’existence d’une classe de privilégiés vivant à proximité des masses appauvries, spectacle intolérable pour une société dans laquelle les pauvres ont le droit de vote. Aux Etats-Unis, écrit Laski, il y a aujourd’hui  « une plus grande désillusion démocratique, un plus grand scepticisme à l’égard des institutions populaires, qu’à n’importe quelle période de son histoire. […] Le malaise de la démocratie capitaliste est incurable aussi longtemps qu’elle reste capitaliste, pour la simple raison que c’est contre les conditions inhérentes du capitalisme que les hommes se révoltent. » Ainsi, pour Laski, soit les capitalistes seront contraints d’éliminer la démocratie, soit la démocratie fera disparaître le capitalisme.

Lippmann rétorque dans le premier chapitre de son ouvrage que le seul instrument dans lequel les collectivistes « aient confiance, c’est l’autorité gouvernementale. On dirait qu’ils ne peuvent rien imaginer d’autre, et qu’ils ont oublié que tous les progrès qui leurs sont chers ont été obtenus en émancipant les hommes de la puissance politique, en limitant le pouvoir, en libérant les énergies individuelles de l’autorité et de la contrainte collective. Presque toutes les doctrines que l’on considère aujourd’hui comme « progressistes » en Angleterre et aux États-Unis proclament la nécessité d’un accroissement des pouvoirs de l’État. On demande toujours plus de fonctionnaires exerçant un pouvoir toujours plus étendu sur un nombre toujours plus grand d’activités humaines. »

Il ajoute : « nous appartenons à une génération qui a perdu sa voie. Incapable de développer les grandes vérités qu’elle a reçues des émancipateurs, elle est revenue aux hérésies de l’absolutisme, de l’autorité, et de la domination de l’homme par l’homme. L’esprit progressiste du monde occidental n’est qu’une longue et toujours plus vive protestation contre toutes ces idées. Nous avons déchiré l’esprit humain, et ceux dont les sympathies profondes semblaient les destiner à être les porteurs de la tradition civilisatrice se sont dressés les uns contre les autres dans une lutte fratricide. »

Lippmann développe cinq idées principales dans La Cité libre.

En premier lieu, il se demande pourquoi le libéralisme, qui a été le moteur de la Révolution industrielle, qui a « eu pour mission historique de découvrir la division du travail », qui a engendré la prospérité économique autant que les libertés individuelles, n’a été vraiment « l’étoile polaire de l’esprit humain » que jusque vers 1870. Après cet âge d’or, l’ascension du collectivisme commence. Les hommes, à nouveau, se mettent à penser en termes d’organisation, d’autorité, de rapport de forces, de recherche de privilèges. A l’enrichissement mutuel, succède l’égoïsme, les relations économiques vues comme un jeu à somme nulle[14]. Si la Grande révolution (le nom qu’il donne à la Révolution industrielle) a été une source incontestable de progrès, elle a aussi des conséquences néfastes : paupérisation de certaines couches de la société, déracinement des hommes, … Ces maux ont provoqué un rejet de l’économie de marché qui s’est traduit par une double réaction collectiviste. La doctrine du laisser faire a retardé longtemps toute législation protectrice du travail et des loisirs. L’homme a été traité par l’industrie comme une chose, au lieu de l’être comme une personne. Une réaction était inévitable. Elle est venue et elle a été terrible.

D’un côté, à droite, l’alliance des militaires et des politiciens prône le nationalisme économique, l’impérialisme et les monopoles. De l’autre, à gauche, cette révolte a donné naissance à un courant socialisant également étatiste. Quelle que soit sa forme, le collectivisme tend à contrôler le marché et à lui substituer l’autorité de l’Etat. Dès le moment où pouvoir économique et pouvoir politique sont réunis dans les mêmes mains, l’individu se voit sans recours contre les abus. « Le collectivisme, dit Lippmann, crée une nouvelle forme de propriété : celle du bureaucrate. La lutte pour la richesse devient lutte pour le pouvoir. » L’inégalité se fait plus insupportable que jamais.

La meilleure preuve de l’échec de ces régimes, c’est qu’ils ne peuvent se maintenir que grâce à la plus cruelle sévérité. « Si la doctrine collectiviste était conforme aux données de l’expérience et des besoins humains, il ne serait pas nécessaire d’administrer le collectivisme en dressant le peuple, en le stérilisant contre les idées subversives, en le terrorisant, en le corrompant, en l’endormant et en l’amusant. Les fourmis vivent, il est vrai, sous un régime collectiviste et il n’est pas prouvé qu’elles aient besoin de ministres de la propagande, de censeurs, d’inquisiteurs, de police secrète, d’espions et d’indicateurs pour les rappeler à leurs devoirs. Mais les hommes ne peuvent pas vivre comme des fourmis… »

Si Lippmann ne nie pas les maux engendrés par la Grand révolution, cela ne le conduit pas du tout à rejeter le libéralisme. Au contraire, il veut renforcer les mécanismes de marché de manière à neutraliser les menaces que font peser sur celui-ci les monopoles. Devant ce défi, les derniers libéraux – il pense notamment à Herbert Spencer (1820-1903) – n’ont pas été à la hauteur. Lippmann note que « du moment que les marxistes et les derniers libéraux partaient des mêmes prémisses, à savoir que l’ordre social du XIXe siècle était l’ordre nécessaire, l’ordre approprié, qu’il était le reflet parfait du nouveau mode de production, toute leur querelle consistait à décider si l’ordre en question était bon ou mauvais[15] », et rien de plus. Or, c’est au contraire à une véritable refondation qu’il entend se livrer.

Lippmann trouve la cause de la déchéance du libéralisme dans la sacralisation du laissez-faire manchestérien, qu’il critique vertement[16]. Depuis Smith et surtout Ricardo, ce dernier aboutit à distinguer un champ de l’économie, lieu des lois naturelles, de la sphère de la politique, régie par les lois des hommes[17]. Ce « dilemme de Burke », comme il l’appelle[18], trouve un écho dans l’histoire contemporaine des Etats-Unis. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, un conflit féroce oppose en effet la Cour suprême, qui soutient que l’Etat ne doit pas intervenir dans l’économie, et de nombreux hommes politiques, qui soutiennent le contraire. Cette opposition, observe Lippmann, ne porte pas seulement sur la volonté d’améliorer la situation ouvrière ; mais aussi sur la façon de concevoir la loi.

Cette observation nous mène au troisième temps de l’analyse que Lippmann déploie dans La Cité libre. Il prône un retour vers la tradition juridique anglaise du XVIIe siècle. Il soutient que l’architectonique des lois des Manchestériens n’est pas conforme à la tradition anglaise, issue de lord Coke et de la lutte contre la monarchie absolue. S’appuyant sur les thèses de Roscoe Pound, un juriste de Harvard, Lippmann rappelle qu’il y a deux manières de concevoir la loi[19]. Soit comme une série de commandements, selon la tradition autoritaire, soit comme l’expression de relations entre des êtres humains ou des choses, selon la tradition libérale. Pour expliquer cette opposition, Lippmann revient au conflit qui a opposé, au XVIIe siècle, le roi Jacques Ier au Parlement anglais et à Lord Coke. Alors que le roi, dans un élan louis-quatorzesque, prétendait que la loi était « l’émanation de la volonté du souverain », Lord Coke répliqua que ce dernier « est soumis à Dieu et à la loi ». « La loi, dit Lippmann, est conçue comme tirant son origine de la nature des choses et le rapport du roi à ses sujets, et de tout homme avec les autres, est considéré comme établi par des lois impersonnelles qui obligent tout le monde[20] ». Prolongeant cette idée, Hannah Arendt dira plus tard que la loi libérale, la lex, est une « liaison étroite, c’est-à-dire quelque chose qui relie deux choses ou deux partenaires que les circonstances extérieures ont réunis[21] ».  Penser la loi en termes de relations présente l’avantage d’envisager le domaine de la loi non plus de manière verticale, du pouvoir vers la masse, mais de manière multidimensionnelle, d’individualiser les hommes, de conjuguer singularité et vie en société. A l’inverse, des lois entendues comme des commandements poussent soit au totalitarisme, lorsque l’essentiel de la communication politique médiatisée par la loi a lieu, non pas entre les individus, mais entre les autorités et la masse des hommes[22], soit à l’atomisme, lorsqu’on se focalise sur les transactions entre les autorités et l’individu[23]. De plus, on ne peut pas, par cette conception, traiter les individus comme s’ils étaient isolés, comme s’ils étaient des « Robinson Crusoë avant l’apparition de Vendredi », puisque l’important réside dans le traitement des interactions.

Nous arrivons ainsi à la quatrième thèse de Lippmann, celle qui l’éloigne le plus nettement d’une partie importante des penseurs libéraux. Il considère que les économistes manchestériens, à partir de David Ricardo, ont cédé à la tentation autoritaire. Il les accuse, par l’introduction du droit naturel, d’avoir conçu « un ordre social imaginaire », à coup d’hypothèses, dans lesquelles ils ont souvent introduit « les conclusions qu’ils prétendaient en tirer ». Walter Lippmann s’oppose donc tout à fait à la méthode hypothético-déductive, et préfère – en bon disciple de Graham Wallas – se placer dans le cadre de la rationalité limitée.

Si Keynes, lorsqu’il s’interroge sur les raisons pour lesquelles le laissez-faire a pu s’imposer dans l’esprit des populations, en impute la raison aux géniaux vulgarisateurs que sont Marcet[24] ou Bastiat[25], Lippmann, lui, trouve un fondement plus lointain à ces thèses. Il remarque qu’après Ricardo l’économie devient une science des lois et que ces lois sont des lois naturelles. S’ils ne citent ni Leibnitz, ni Malebranche, les économistes classiques ont cru, comme ceux-ci, en une harmonie fondée sur un « ordre social imaginaire », le « monde tel qu’il faudrait le refaire », dira encore Lippmann dans des développements mordants[26]. Chez ces philosophes et chez les économistes post-smithiens, il n’y a pas tant pour Lippmann une adhésion joyeuse à une harmonie – comme chez certains vulgarisateurs –, qu’un dessein d’imposer aux hommes l’ordre du monde qu’ils croient le meilleur, leurs « monades » axiomatiques.

A cette loi naturelle qu’il fustige, Lippmann oppose le droit artificiel fondé sur l’usage de la raison pour améliorer l’état des choses. Il développe une thèse originale de l’articulation des relations entre la loi et la raison qui se veut un vrai retour à Grotius, à Newton et à Montesquieu. Pour l’avocat batave, la raison est conçue comme venant limiter le despotisme de l’Etat ou du souverain. Mais les lois restent des commandements de l’autorité. Ce qui distingue Grotius de ses prédécesseurs, c’est que désormais, on doit s’assurer que ces commandements sont rationnels. Avec Pound, Lippmann se pose la question de savoir comment établir des lois qui ne dérivent ni de la volonté de l’Etat, ni d’un absolu. C’est à travers l’expérience et la raison qu’il faut y répondre. Comme l’écrivait Coke, la loi n’est « pas trouvée par la raison naturelle, mais par la raison artificielle ». La raison n’est ni infinie, ni immuable, comme Malebranche le pensait. Lippmann la considère comme un concept contingent, pragmatique, mais universel dans ses intentions.

Enfin, la dernière partie de La Cité libre s’intitule l’ « agenda du libéralisme ». Lippmann y développe sa conception du gouvernement libéral, qu’il voit comme celui du peuple par « la loi commune qui définit les droits et les obligations réciproques des parties ». Derrière cette définition, en apparence anodine, Lippmann entend résoudre le dilemme de Burke. L’Etat de Lippmann est fondé à légiférer partout, car tout est rapport et relation ; le problème qui se pose au gouvernement libéral est celui de savoir de quelle façon gouverner et légiférer. Il ne doit légiférer qu’au moyen de lois traitant de façon générale des rapports des hommes entre eux.

Si Lippmann affiche une sympathie relative pour le programme social de Roosevelt (impôt progressif, allocations chômage, régulations économiques type loi antitrust) et pour l’analyse keynésienne (investissement public, politique monétaire), il s’oppose en revanche fermement au collectivisme progressif, qu’il appelle aussi « collectivisme démocratique ». Il refuse d’abandonner le « principe de Jefferson » qui voulait ne donner de privilèges à personne. Il craint la fin de la généralité de la loi. Il reproche aux socialistes de vouloir « donner des privilèges à tout le monde ». Il fait siens les propos de Wilson, qui disait « je ne veux pas de philanthropie, je ne veux pas d’un gouvernement qui prenne soin de moi […] Nous voulons un gouvernement juste[27] ».

En conséquence, si Lippmann est favorable à l’expertise, il prend garde à ce que celle-ci ne sombre ni dans le planisme, ni dans le constructivisme. Le scientifique de Lippmann ne découvre pas les lois nécessaires de la nature, mais participe seulement à une tentative de rationalisation des choses, que les hommes peuvent accepter ou réfuter en se fondant sur une loi suprême de nature morale. Les experts ne sont qu’un élément d’un ensemble institutionnel de pouvoir et contre-pouvoir qui doit chercher à fabriquer du consentement. Anticipant les fondements de ce que sera le New Public Management britannique de la fin du XXe siècle, il se prononce pour une administration publique prenant la forme d’agences spécialisées, moins dangereuses pour les libertés qu’une grande fonction publique monolithique, et placées sous l’autorité d’un gouvernement qui devient dès lors une sorte d’instance d’appel.

jeudi 22 juillet 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Nietzsche contre Foucault par Jacques Bouveresse ( Cliquer sur l'image ) | France culture 01/04/2016

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Géraldine Mosna-Savoye

Qu'est-ce que la vérité ? 

Y a-t-il des vérités auxquelles nous n'avons pas accès, ou est-ce la connaissance qui produit la vérité ? 

Nietzsche a traité de ce problème ; Foucault l'a repris, mais l'a-t-il bien lu ? 

En quête de vérité, Jacques Bouveresse s'interroge sur ces questions aujourd'hui.



TEXTES

  • Nietzsche, Humain, trop humain, 1878, trad. Robert Rovini, Gallimard, 1988, vol. I, p.177
  • Nietzsche, L’Antéchrist, §23, 1888, trad. Patrick Wotling, dans Œuvres, Flammarion, 2000

EXTRAITS

  • Archive: échange Michel Foucault / Bernard Pivot, Apostrophes Quel avenir pour l’homme ? 17/12/1976 Antenne 2
  • Archive Radioscopie, Michel Foucault, production Jacques Chancel (France inter, 10/03/1975)
  • La Bête du Gévaudan, de Patrick Volson (2001)

REFERENCES MUSICALES

  • Friedrich Nietzsche, Manfred-meditation
  • Friedrich Nietzsche, Sonatine opus 2
  • The Monkees, I’m a believer
  • Friedrich Nietzsche, Maestoso adagio
  • John Lennon, Gimme some truth

Lecture par Vincent Schmitt: Nietzsche, L’Antéchrist, §23, 1888, trad. Patrick Wotling, dans Œuvres, Flammarion, 2000.  De « Il y a au fond du christianisme… » à « … il faut une Vierge Marie. »

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Gouverner sans dominer, ou le difficile héritage du libéralisme ( Cliquer sur l'image ) | France culture 02/01/2020

Comment penser notre présent à l'aide des analyses de la crise de gouvernementalité proposée par Michel Foucault à la fin des années 70? Jean-Claude Monod, directeur de recherche au CNRS, pense dans "L'art de ne pas être trop gouverné" les crises actuelles à l'aune de la théorie foucaldienne.

Michel Foucault en 1979
Le philosophe Jean-Claude Monod publie au Seuil >>> L’art de ne pas être trop gouverné, un essai philosophique et politique qui repense la thèse de la crise des gouvernementalités développée par Michel Foucault à l’aune des enjeux contemporains. L’occasion de questionner les révoltes suscitées par la gouvernance de l’Etat néolibéral de la crise des Gilets Jaunes à la remise en cause de l’action de l’Etat face au péril écologique.

"La question du gouvernement implique une référence au peuple qui est la source de la légitimité de l'action gouvernementale si bien que le gouvernement doit toujours se diriger vers le bien de ce peuple. Il faut sans cesse rappeler au gouvernement son devoir et son lien au peuple." Jean-Claude Monod

Héritier de la démarche critique de l’auteur de « Surveiller et punir », Jean-Claude Monod travaille à combler un vide laissé dans l’œuvre de Michel Foucault, celui des applications politiques qui peuvent suivre la révolte. Il ne s’arrête pas uniquement à une valorisation de la révolte mais étudie ses possibles débouchés et traductions politiques.

"Il y a quelque chose qui s'est brisé, c'est la croyance d'un effet majeur de l'élection. On s'est rendu compte que l'alternance ne permettait plus de dessiner de véritable changements sur le plan politique. Il y a de ce point de vue une forme de fin du cycle néolibéral en raison de ce  sentiment de dépossession démocratique. Foucault à ce sujet que l'on était passé d'un marché sous surveillance de l'Etat à un Etat sous surveillance du marché. Ainsi, on a vu avec Emmanuel Macron que les partis institutionnels étaient frappés de désaffection." Jean-Claude Monod

S’il ne rejette pas l’héritage libéral sur le plan politique ou encore juridique, il le distingue du néolibéralisme qu’il qualifie d’autoritaire et vis-à-vis duquel il est très critique. L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron coïncide pour lui avec l’entrée dans un néolibéralisme autoritaire.

"La grève est un des grands mode de protestation des mouvements sociaux et des syndicats qui est réinvesti avec la question des retraites." Jean-Claude Monod

Jean-Claude Monod base son étude de Michel Foucault sur les cours donnés par celui-ci au Collège de France à la fin des années 70. Le travail de Foucault est aussi historique et inscrit les gouvernementalités dans une perspective du temps long en remontant jusqu’au XVI e siècle. Jean-Claude Monod reprend cet outil pour penser les points de rupture d’un présent ancré dans une continuité historique.

"L'écologie invite aujourd'hui à complètement repenser la question de la délimitation et du contrôle social de l'activité économique." Jean-Claude Monod

À l'origine de la société de surveillance : le panoptique | France Culture 3 déc. 2019


Big Brother n'a rien inventé, en réalité nous sommes observés depuis bien longtemps. En 1791, le philosophe Jeremy Bentham invente une prison appelée le panoptique, il crée ainsi l'ancêtre de la société de surveillance.

mercredi 21 juillet 2021

Nous avons le droit d'être intelligents ! : Le variant Delta & le futur des vaccins | IHU Méditerranée-Infection 13 juil. 2021


Bulletin d'information scientifique de l'IHU - Nous avons le droit d'être intelligents !
Pr Didier Raoult, Directeur de l'IHU Méditerranée Infection

Variant Delta : nouvelle menace, nouvelles restrictions ? | FRANCE 24 24 juin 2021


Un été enfin paisible en Europe ? Après 2020 marqué par les vagues successives de coronavirus, la vaccination offrait l'espoir de sortir enfin la tête de l'eau. Pour l'industrie touristique du moins. 

C'était compter sans un nouveau variant. 

Après l'Alpha venu d'Angleterre, voici le Delta, déjà à l'origine d'une explosion des cas en Inde. Il inquiète en Europe, aux États-Unis, en Russie, en Israël… Des pays qui pensaient être en passe de sortir de la crise sanitaire. Faut-il s'inquiéter ?

Doit-on s’inquiéter de la résurgence des pratiques ‘New Age’ ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 20/07/2021

À retrouver dans l'émission LE TEMPS DU DÉBAT D'ÉTÉ par Quentin Lafay

Le "Nouvel âge" est une approche globale, holistique et spiritualiste du monde, où le corps, l’âme, l’esprit et le cosmos sont liés. Alors que cette mouvance née dans les années 1960 connaît un regain de popularité, à quoi répond vraiment ce retour du spirituel ? Comment lutter contre ses dérives ?

Femme pratiquant le Yoga et la méditation à l’aube.

Développement personnel, retour à la nature, médecines alternatives… Depuis une dizaine d’années, la mouvance New Age, issue de la contre-culture américaine des années 60, fait son grand retour dans la vie de millions de Français.

Mouvement riche, éclectique, parfois utile et positif, il est également porteur de dérives. Et notamment de dérives sectaires.

En effet, selon la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, la Miviludes, 40% des signalements reçus en 2020 concernaient des questions de santé ou de bien-être. Une tendance révélée et accélérée par la crise sanitaire… mais qui la précédait largement.

Car à en croire bon nombre d’associations et d’acteurs de terrain, cela s’expliquerait notamment par la diffusion de la mouvance "New Age". A la frontière entre le spirituel et le bien-être, à quoi répond cette nouvelle idéologie du sacré ?  Doit-on se méfier de cet ésotérisme contemporain vendeur et ultra-connecté ?  A quel point doit-on redouter les dérives sectaires qui lui seraient liées ?

Autant de questions dont nous allons débattre pendant 45 minutes avec nos trois invités.

Nous recevons Pascale Duval, porte-parole de l'Unadfi, Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et Jean-Baptiste Malet, journaliste, auteur et documentariste.

>>> Le marché mondialisé de la croyance

Les fruits du capitalisme ( Cliquer sur l'image ) | France culture 14/05/2018

À retrouver dans l'émission ENTENDEZ-VOUS L'ÉCO ? par Tiphaine de Rocquigny

TOUS LES ÉPISODES


>>> Le régime industriel de la banane

Avec “La Loi de la banane”, la documentariste et historienne Mathilde Damoisel délivre une parabole sur les dérives du libéralisme et les moyens gigantesques...


>>> Le ketchup, un concentré de capitalisme

La production de la tomate d’industrie, décrite dans le documentaire "L'empire de l'or rouge", se fait miroir de processus économiques tels que la mondialisation...


>>> L'empreinte écologique de l'huile de palme

Un produit de grande consommation sur 10 vendus en Europe contiendrait de l’huile de palme. Une filière tropicale complexe, mondialisée, aux acteurs porteurs...


>>> Le sens de la terre

C'est l'histoire de paysans qui veulent donner un sens à la terre. Ils pratiquent l'agriculture familiale ou l'agroécologie, ils passent d'une production...

mardi 20 juillet 2021

"Il y a une réelle possibilité d'abus de pouvoir des gouvernements" | ARTE 4 mai 2020


Par Martin Untersinger et Damien Leloup

Comme un virus, l'idéologie du tout sécuritaire se répand à la mesure d'une révolution numérique à la puissance exponentielle. Va-t-elle transformer notre monde en une planète habitée par 7 milliards de suspects ? Quel niveau de surveillance nos libertés individuelles peuvent-elles endurer ?  

Interview de Martin Drago, juriste à la Quadrature du Net, et de Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch. 
Site de la Quadrature du Net : >>> https://www.laquadrature.net/en/
Site de Human Rights Watch : >>> https://www.hrw.org/fr

Big Brother, cet inconnu ( Cliquer sur l'image ) | France culture 18/07/2021

À retrouver dans l'émission SIGNES DES TEMPS par Marc Weitzmann

Fin de l'individu, fin des libertés, surveillance, langue de bois, éloge du collectif : entre le combat contre la pandémie de Covid-19 et la lutte contre le terrorisme, voici ce qui constitue aujourd'hui notre quotidien et l'occasion de retrouver George Orwell, l'homme qui avait tout écrit.

12 mai 2020, la pandémie du Covid-19

Big Brother, novlangue, sont des mots passés dans le vocabulaire courant et même pour le premier dans la culture populaire, mais leur inventeur Eric Arthur Blair, c’est-à-dire George Orwell reste en France peu voire pas connu. Né en 1903 en Inde, citoyen britannique, militant socialiste libertaire, très engagé contre le totalitarisme nazi et le totalitarisme soviétique, auteur de 1984, de La ferme des animaux et d’une foule d’autres livres non traduits en français. Orwell est pourtant peut-être l’un de ceux qui ont le mieux analysés les cauchemars totalitaires du 20e siècle, dont nous venons tous. Il s’est en particulier concentré sur l’usage politique du langage et donc sur le rôle particulier des intellectuels, dans la fabrication des cauchemars. 

Dans l’époque tendue qui est la nôtre, où les langues de bois fleurissent, peut-être est-il temps de découvrir George Orwell, l’écrivain qui, au-delà des clichés de science-fiction auxquels on limite 1984, intimait aux intellectuels d’être simples, de bannir le jargon et de ne jamais écrire une phrase incompréhensible...

Quelles traductions pour l’œuvre d’Orwell ?  

L’œuvre d’Orwell a été peu traduite en français. Célia Izoard évoque les manques au niveau de la traduction en ce qui concerne les concepts politiques. Raphaël Enthoven défend la traduction de Josée Kamoun, dont les choix de traduction et les altérations de lexique ne révèlent pour lui aucunement une soumission à un totalitarisme implicite.  

"En France, la puissance du marxisme traditionnel, du structuralisme et de la psychanalyse, on peut-être pendant longtemps masqués les questionnements qui étaient ceux d'Orwell qui ne relevaient pas vraiment de ces traditions théoriques." Bruce Bégout 

"Gallimard a traduit certains livres d’Orwell comme 1984 ou La ferme des animaux, en les traitant en pure littérature, mais finalement un peu en littérature de bas étage. Il y a certain nombre d’erreur et de contre-sens. […] On est vraiment dans la critique que faisait Orwell aux intellectuels, à savoir : la dépossession du langage." Célia Izoard

Des interprétations 

Le roman d'anticipation 1984 a été écrit en 1946, à l’aube de la Guerre froide. Le personnage Winston Smith travaille au ministère de la Vérité, il remanie les archives historiques pour faire correspondre le passé à la version officielle du parti. Sa journée est ponctuée par les deux minutes de haine, un rituel pendant lequel le visage de l'ennemi apparaît.  

"On a tort de parler de 1984 chaque fois qu'un gouvernement s'aventure à mettre une loi sur les fakes news. Comme si l'objet du ministère de la Vérité, c'était de contrôler l'information ! L'objet du ministère de la Vérité, c'est de contrôler la mémoire... Il y a un malentendu historique." Raphaël Enthoven 

Célia Izoard évoque la critique de la dictature managériale. 

"Il y a cette asymétrie grandissante entre les moyens répressifs technologiques dont dispose le pouvoir et l'impuissance dans laquelle chacun des individus est jeté. Cette impuissance est liée au fait d’avoir dissout les communautés de base, d'avoir plongé avec cette foi aveugle dans la religion du progrès. [...] Cette mécanique n'est pas du tout cantonnée à l'Union soviétique, elle est aussi présente dans les lieux de loisirs, les lieux marchands et de divertissement." Célia Izoard

Les intellectuels auraient-ils le culte du pouvoir ? 

"Il est logique de fermer les yeux sur la tyrannie et les massacres, une fois posé que le progrès est inéluctable." George Orwell

George Orwell critique l'intelligentsia et la fascination de certains intellectuels pour le pouvoir.

"L'idéologie s'efface derrière l'infrastructure matérielle. C'est cela la grande actualité de ce roman. Nous avons assisté pendant les 70 ans qui viennent de s'écouler à une croissance absolument inouïe de cette infrastructure de contrôle." Célia Izoard

Pour aller plus loin


George Orwell, what else ? ( Cliquer sur l'image ) France culture 13/02/2017

Orwell journaliste est une figure méconnue, mais passionnante, parce qu’Orwell voyait dans son métier un espace de liberté. A rebours de l’idée que l’on...

Au moment de l'élection de Donald Trump, le roman dystopique 1984 a été propulsé en tête des ventes aux Etats-Unis. Quels sont les points commun entre Big brother et l'Amérique d'aujourd'hui ? Entre le globish et le Novlangue ? Un auteur est-il jamais vraiment "d'actualité" ? Au fond, peu importe. Saisissons cette occasion pour découvrir, en 4 émissions, l'oeuvre de cet auteur hors du commun, de ses textes autobiographiques (Quai de Wigan) à ses chroniques de journalistes (A ma guise), en passant par la Ferme des animaux et bien sûr 1984.

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

TOUS LES ÉPISODES


>>> Comment Eric Blair est-il devenu George Orwell ?

Depuis l'élection de Donald Trump, le roman dystopique "1984" est en tête des ventes aux Etats-Unis. Quels sont les points commun entre Big brother et...


>>> Apologie de la décence ordinaire

Quelle est cette décence dont parle Orwell ? Est-elle réservée aux ouvriers ? Pourquoi devrait-elle être à l'origine du socialisme ?


>>> De "La ferme des animaux" à "1984" : les dystopies au présent

Comment se fait-il qu'un auteur comme George Orwell, qui est un grand critique des sociétés totalitaires inspirées du nazisme et du régime soviétique,...


>>> Orwell journaliste : "A ma guise, chroniques 1943-1947"

Orwell journaliste est une figure méconnue, mais passionnante, parce qu’Orwell voyait dans son métier un espace de liberté. A rebours de l’idée que l’on...

dimanche 18 juillet 2021

Ecrire l'amour ( Cliquer sur l'image ) | France culture 19/04/2021

Cette série interroge des écrivains sur l'amour. Ils parlent de ce sentiment dans l'absolu, tel qu'ils le vivent, l'observent, le fantasment, mais aussi de la façon dont ils l'écrivent, et leurs lectures de romans d'amour. Vous entendrez autant d'opinions que de témoins...

L’amour est un sujet banal et sur lequel nous cherchons toujours à en savoir davantage. Nous ne sommes jamais rassasiés. Nous avons eu quelques expériences fortes, ou même une seule, cet état demeure source d’inquiétude et d’incertitude : nul ne peut se prononcer sur la durabilité d’une histoire d’amour, la nôtre ou celle de nos amis.

L’amour selon l’angle qu’on adopte il peut apparaître comme un sentiment très noble très fort plus puissant que tous les autres ou grotesque presque ridicule. 

Aucun pronostic n’est possible ; aucune histoire ne ressemble à une autre ; aucun être aimé n’est transparent, ni vraiment compréhensible. Pour naviguer entre de telles difficultés, il existe des solutions : refuser l’amour et les risques qu’il entraîne, parler à nos proches ou lire des histoires d’amour pour comprendre comment font les autres. Dans un roman ou une autofiction, nous en voyons d’autres traverser l’euphorie, le chagrin, la jalousie, la tentation de l’infidélité, la tromperie, les mensonges, les récriminations, l’envie de se séparer.

Parce que l’amour se berce de mots, de fantasmes, de scénarios-catastrophe, de doux rêves, de disputes spectaculaires, parce qu’il est un discours, des combinaisons infinies de réactions, nous avons dans cette série sur l’amour interrogé des écrivains ; ils sont par ailleurs de grands lecteurs d’histoires d’amour.

Ils parlent de l’amour dans l’absolu, tel qu’ils le vivent, l’observent, le fantasment, mais aussi de la façon dont ils écrivent sur l’amour, et des romans d’amour qu’ils ont aimés. Vous entendrez autant d’opinions que de témoins. Personne ne tient le même discours que le voisin.

En plus de nos invités, vous entendrez également les voix de Romain Gary, Françoise Sagan, Roland Barthes, François Mauriac, Marguerite Duras, Marie Cardinale.

Une série documentaire de Virginie Bloch-Lainé, réalisée par Clotilde Pivin

En savoir plus À retrouver dans l'émission LSD, LA SÉRIE DOCUMENTAIRE par Perrine Kervran

TOUS LES ÉPISODES


>>> La rencontre

Quelles questions, quels espoirs naissent d’un premier rendez-vous amoureux ?


>>> Le couple

"Rien n’est plus assommant à entendre qu’une histoire d’amour" Agnès Desarthe


>>> Les accrocs

Jalousie, infidélité ou le délitement du couple


>>> La rupture

Surmonter le chagrin d'amour

samedi 17 juillet 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ "Nietzsche et Baudelaire" par Fabrice Luchini ( Cliquer sur l'image ) | France culture 16/07/2021

Avignon 2021 - en direct du musée Calvet | "Je suis tout autant que Wagner un enfant de ce siècle, je veux dire un décadent, avec cette seule différence que moi, je l’ai compris, j’y ai résisté de toutes mes forces. Le philosophe en moi y résistait" (Friedrich Nietzsche in Le Cas Wagner).

Fabrice Luchini

"Je n’aurais pas imaginé cette lecture pour France Culture, sans la complicité d’un ami de longue date, Stanislas Wais, qui a eu cette idée de mêler Baudelaire à Nietzsche. Pour moi, Nietzsche est le philosophe le plus littéraire de tous, c’est pourquoi l’on peut légitimement s’interroger sur la possibilité de le dire devant un micro ou devant un public. Je n’ai pas de formation philosophique donc ce que je dis n’a aucune ambition de vérité universelle, mais il me semble, moi qui n’ai pas été longtemps à l’école, qu’ouvrir un livre de Kant, Hegel ou Spinoza, c’est très compliqué. Alors que la pratique nietzschéenne de l’aphorisme donne accès plus facilement à l’œuvre. Et puis, pour dire toute la vérité - et cela prouve bien la thèse de Nietzsche selon laquelle tout n’est que biographie -, ma première fiancée exigeait avant nos rendez-vous que j’aie lu une dizaine de pages de Zarathoustra. J’avais 18 ans, j’étais un peu dépassé par le propos. Et puis plus tard, bizarrement, j’ai vu que Nietzsche infiltrait toutes les questions de notre époque. Est-ce par l’amour que Deleuze avait pour lui ? 

En tout cas, il a une audience et il y a un phénomène Nietzsche. Alors j’ai eu envie de voir s’il "passait à l’oral". Grâce à France Culture pour laquelle ce sera une première, je vais le tenter et faire l’expérience de le dire à la fois pour la radio et pour le public. C’est une gageure, mais c’est assez passionnant parce que je vais essayer de le servir pour le faire entendre. On va enregistrer et du coup on aura une idée exacte de la manière dont "ça passe ou non", je saurai si, après cette lecture au Musée Calvet, je pourrai le jouer dans une salle à Paris, assez petite, parallèlement à des spectacles plus grand public. Et si ça ne passe pas, eh bien, on l’aura fait deux fois !            

Quant à Baudelaire que l’on entendra aussi, pour aller vite, on pourrait dire que c’est un décadent, un morbide, un artiste dans le spleen et la souffrance. Il est donc presque l’antithèse du dépassement, de la vitalité, du grand "oui" dionysien de Nietzche. Mais leur point commun est l’amour de la forme, l’amour de l’apparence, l’efficacité stylistique, le sens de la rupture et puis la vérité de la forme qui est presqu’une vérité comme l’exprime bien Paul Valery : "Qu’est-ce qu’il y a de plus profond dans l’homme ? ma peau "ou bien encore Nietzsche avec cette phrase extraordinaire dans laquelle se trouve une grande partie de sa pensée : "Ah ces grecs ! Ils étaient superficiels par profondeur". 

Propos de Fabrice Luchini, recueillis par Blandine Masson

Lecture Fabrice Luchini

Adaptation Fabrice Luchini et >>> Stanislas Wails

Assistante à la réalisation Manon Dubus

Equipe : Benjamin Perru, Mathieu Touren, Jean- Benoit Têtu ( sono)

Réalisation Laure Egoroff

Création pour France Culture

vendredi 16 juillet 2021

Laïcité, impartialité, neutralité: les signes convictionnels dans la fonction publique | Centre d'Action Laïque 28 mai 2021


"La seule chose que la #STIB leur demande, ce n’est pas de quitter leur religion, ce n’est pas de quitter leur état de femme. C’est tout simplement d’enlever provisoirement un signe convictionnel, comme elle le demande à tout le monde, à toutes les religions notamment, et à toutes les convictions."

Extrême droite, la Bête a-t-elle mué ? Centre d'Action Laïque 17 déc. 2020


En Europe, et dans le monde plus largement, on ne peut nier la présence de plus en plus significative de l’extrême droite. Son discours a gagné du terrain, notamment grâce aux réseaux sociaux. Le Vlaams Belang s’est même offert une chaîne de télévision. Nous décortiquons l’histoire de l’extrême droite, sa vision de la société et ouvrons des pistes de lutte avec nos 2 invités.

Invités: Benjamin Biard, chargé de recherche au CRISP, et Julien Dohet, secrétaire politique SETCa-FGTB Liège, trésorier de l’institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES) et co-auteur avec Olivier Starquit de « La Bête a-t-elle mué ? Les nouveaux visages de l’extrême droite« , publié dans la collection Liberté j’écris ton nom.

Fascisme, le retour ? | Géopolitis 29 janv. 2021


Les connexions entre l’extrême droite aux USA et en Europe, un danger pour la démocratie ?
Invité : Marc Lazar, historien, professeur à Sciences Po - Paris 

Un siècle après la Marche sur Rome de Benito Mussolini, certains groupes d'extrême droite ne cachent plus leur envie d'en découdre, allant jusqu'à prendre d'assaut les parlements nationaux à Washington ou Berlin. Est-ce comparable pour autant ? Le décryptage de Géopolitis avec l'historien Marc Lazar.

L'avenir dira si l'opération contre le Capitole à Washington le 6 janvier avait été pensée et calculée pour prendre le pouvoir aux Etats-Unis ou s'il s'agissait d'un acte spontané à l'appel d'un président téméraire, finalement dépassé par l'ampleur du phénomène. Quoi qu'il en soit, les images tournées à Washington ont révélé la capacité à mobiliser de Donald Trump, mais aussi de certains groupes affiliés à l'extrême droite américaine, l'alt-right, qui réunit Proud boys, mouvements patriotes ou encore le tristement célèbre Ku Klux Klan.

"On peut se demander si cet assaut sur le Capitole est l'équivalent de la prise du Palais d'hiver par les Bolcheviks en 1917 ou de la Marche sur Rome de Mussolini en 1922", reconnaît Marc Lazar, spécialiste du fascisme, invité dans l'émission Géopolitis de la RTS. Prudent, l'historien précise cependant que ces deux événements relevaient -eux- clairement d'une opération visant à prendre le pouvoir, menée par un parti bien organisé avec des formes militarisées utilisées comme moyen de pression.

Au sommaire:

- Le Zap: la démocratie prise d’assaut
- Marc Lazar: "Le fascisme a un projet politique"
- La galaxie de l’ultra-droite essaime aux États-Unis et en Europe
- Marc Lazar: "Le populisme est enraciné dans nos sociétés"
- Allemagne, France, Italie, la tentation de l’extrême-droite
- Lorsque l’Italie fasciste de Mussolini se prépare à la guerre

Géopolitis, une émission de la Radio Télévision Suisse et TV5 Monde. Chaque semaine, la rédaction de Géopolitis décode les affaires du monde, en s'entourant des meilleurs experts et observateurs des relations internationales. Politique, commerce, santé, coopération ou écologie, retrouvez l'actualité de la planète sur le web en tout temps et le dimanche à 12h05 sur RTS Un. 

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Les anti-Lumières : « Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie, ils sont de retour. » ou La dialectique de la raison de Max Horkheimer & Theodor Adorno | France culture 11/04/2017

« Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie, ils sont de retour. »

Drancy, 1942
La dernière sortie de la candidate du Front national sur la non-responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’Hiv a suscité de nombreuses réactions

Et l’on peut se demander si ce n’était pas le but recherché sous le prétexte affiché de combattre « l’esprit de repentance »… Pour relancer sa morne campagne, ponctuée de ternes apparitions médiatiques. D’autant que, comme à son habitude, elle a tenté de concilier tous les bords de son électorat en ajoutant plus tard que le gouvernement de Vichy était « illégal », selon l’ordonnance publiée à Alger par le gouvernement provisoire du général de Gaulle le 9 août 1944, récupérant du même coup une référence gaullienne. Mais pour Annette Wieviorka dans Le Monde.fr « La France, c’était à la fois de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy ». 

L’antisémitisme est l’angle d’attaque adopté par Jean Rouaud dans sa chronique de L’Humanité, et plus précisément celui de Céline. Il suffit de le lire dans son entier, dit-il – car « lui-même ne jugeait pas ses pamphlets comme des tirés à part » – pour « avoir un exemple de la grande manipulation qui a mis en scène ce refoulé national », et retrouver « en direct cette tension, cet effort permanent pour camoufler ce fond rageur, haineux ». C’est en l’occurrence le camouflage du style, mais « quand les attaques antisémites pleuvent contre Blum, Céline tombe le masque et, débarrassé de son surmoi poétique, livre ses pamphlets ». Un observateur éclairé de la vie intellectuelle française à l’époque dit son effarement devant le brûlot et son audience. Dans ses Lettres sur la littérature adressées à Max Horkheimer, Walter Benjamin souligne en mars 1938, que « dans les conversations et dans la presse » il tombe très souvent sur Bagatelles pour un massacre. Pourtant, face à ce « flot d’injures » qui semble avoir été écrit « en grande hâte et avec la conscience des possibilités avantageuses de ses ventes », « le lecteur peut difficilement être convaincu que l’auteur se prend lui-même au sérieux ». Ça n’empêche pas Marcel Arland d’écrire dans la NRF : « Il est bon que de tels réquisitoires s’élèvent, même confus, même brouillons, même faux sur la moitié des points. »

Dans un Hors-série sur les anti-Lumières, Philosophie magazine revient sur la généalogie d’une tradition intellectuelle qui fait aujourd’hui un retour en force

"« Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie » : on peut affirmer, sans confusions ni amalgames, notamment avec l’antisémitisme, que ce courant de pensée entretient des liens historiques et intellectuels avec le nationalisme et le fascisme, selon l’historien des idées." Zeev Sternhell.

Comme le rappelle Sven Ortoli, c’est probablement Nietzsche qui est l’inventeur du terme « anti-Lumières », qu’il utilise à propos de Schopenhauer et de Wagner pour désigner un « autre sommet de la pensée » que celui des Lumières. Le romantisme, notamment en Allemagne, avait déjà opposé à l’esprit des Lumières, et à l’empire de la raison universelle, l’importance des racines et de l’appartenance à une « communauté de destin ». Le jeune Herder ironise ainsi, déjà en 1773 : « Dieu merci, tous les caractères nationaux sont effacés ! Nous nous aimons tous, ou plutôt aucun d’entre nous n’a besoin d’aimer les autres ; nous nous fréquentons, sommes complètement égaux entre nous… Nous n’avons pas, il est vrai, de patrie, d’êtres que nous puissions appeler les nôtres, mais nous sommes des amis de l’humanité et des cosmopolites. » 

L’égalitarisme, notamment dans sa version marchande contemporaine – style United Colors – sera plus tard vilipendé comme une « tyrannie de l’uniformisation ». Mais l’affaire est plus complexe qu’il ne semble, car des philosophes marxistes ont également critiqué cette propension du rationalisme de l’ère capitaliste à faire des humains des « copies conformes », en dénonçant « l’indifférence du marché à tout ce qui a trait à la naissance », pour que l’individu, comme sujet de l’échange, abandonne ce qu’il a d’unique, de différent des autres. La raison révèle ainsi son pouvoir de « contrainte sociale », tout en imposant l’unité d’une collectivité basée sur la négation de l’individualité.

La horde des jeunesses hitlériennes « n’est pas un retour à l’antique barbarie mais le triomphe de l’égalité répressive », écrivent Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La dialectique de la raison, un livre publié en 1944 mais pensé dès l’avènement du nazisme. Sa thèse peut être résumée comme le mouvement qui transforme l’idée d’une totalité rationnelle en raison totalitaire. « C’est le rejet radical d’une idée universelle d’humanité qui permet l’extermination des juifs, mais seul un dispositif rationnel peut la mettre en œuvre » ajoute Enzo Traverso.

Et Isaïah Berlin rappelle la vision prophétique des saint-simoniens qui estimaient que « la tâche de l’avenir réside dans la réconciliation des idées de Joseph de Maistre avec celles de Voltaire ». Car les systèmes totalitaires combinent effectivement, dans leurs actes si ce n’est dans leur rhétorique, les penchants réactionnaires, l’obscurantisme du « blut und boden » et la référence à l’ordre, soit une concession assumée au mythe de la Raison.

Par Jacques Munier

CRIF/VEL D'HIV - IL Y A 79 ANS, LA RAFLE DU VEL D'HIV, EN PLEIN CŒUR DE PARIS | CRIF 15 JUILLET 2021

Les 16 et 17 juillet 1942 s'est déroulée la rafle du Vel d'Hiv, en plein Paris. Pendant ces deux journées de chaos, 13 152 Juifs ont été arrêtés. 

Les 16 et 17 juillet 1942, au coeur d'un Paris baigné dans la chaleur de l'été, 13 152 juifs sont arrêtés pendant la rafle du Vel d'Hiv.

Parmi eux, 4 115 enfants.

La rafle du Vel d'Hiv est la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de 7 000 policiers et gendarmes français sont mobilisés.

Le 25 juin 1942, les Allemands demandent l'arrestation de 22 000 Juifs dont 40 % de Juifs français. Pierre Laval décide de collaborer à la rafle en confiant son exécution à la police française. 13 152 Juifs, en majorité des femmes et des enfants, sont arrêtés les 16-17 juillet 1942. 

Certains des Juifs arrêtés sont directement emmenés par autobus au camp de Drancy. Mais une plus grande partie d'entre eux est envoyée vers le Vélodrome d'Hiver situé dans le 15ème arrondissement de Paris, qui sert de prison provisoire. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont alors parqués pendant quatre jours, sans nourriture et avec un seul point d'eau, dans une chaleur étouffante et une odeur épouvantable. 

Par la suite, les prisonniers du Vel d'Hiv sont conduits dans les camps de Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers (les camps d'internement du Loiret), avant d'être déportés vers les camps d'extermination nazis. 

À l'origine, les Allemands n'avaient pas prévu de déporter les enfants de moins de 16 ans. Mais >>> Pierre Laval insiste pour que les enfants ne soient pas séparés de leurs parents « dans une intention d'humanité », comme il l'explique au Conseil des ministres du 12 juillet. Les familles avec enfants sont regroupées dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande.

Les chefs SS n’autorisent pas la déportation des enfants de moins de 14 ans avant le 14 août 1942. Ainsi, alors que leurs mères sont déportées dès le 3 août 1942, les enfants, parfois très jeunes, restent seuls à Beaune-la-Rolande et Pithiviers, en attente de leur transfert vers une destination inconnue.

Le 14 août, la police française transfère à Drancy un premier convoi d’enfants de moins de 13 ans. Ils sont sales, encombrés de baluchons, hagards. La dureté des camps du Loiret les a terriblement affaiblis. La SS a ordonné que les convois d’enfants soient systématiquement composés d’au moins d’un adulte. C’est ainsi que l’on découvre des listes de convois avec une mère de famille pour plus de 15 enfants.

Après un voyage interminable dans les wagons à bestiaux scellés, les enfants arrivent à Auschwitz-Birkenau et dans les autres camps de concentration et d’extermination.

La rafle accentue la collaboration entre Vichy et l'occupant allemand, une collaboration longtemps occultée dans l'Histoire. Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour que le président Jacques Chirac reconnaisse officiellement « que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français ».

La cérémonie nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'état français et d'hommage aux Justes de France, commémorant la rafle du Vel’ d’Hiv’ est organisée chaque année par le Gouvernement, en collaboration avec la Commission du Souvenir du Crif.

Cette année, elle aura lieu le dimanche 18 juillet 2021, à 11h15 et sera diffusée en direct. Pour en savoir plus, >>> cliquez ICI.