Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

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vendredi 16 juillet 2021

CRIF/VEL D'HIV - IL Y A 79 ANS, LA RAFLE DU VEL D'HIV, EN PLEIN CŒUR DE PARIS | CRIF 15 JUILLET 2021

Les 16 et 17 juillet 1942 s'est déroulée la rafle du Vel d'Hiv, en plein Paris. Pendant ces deux journées de chaos, 13 152 Juifs ont été arrêtés. 

Les 16 et 17 juillet 1942, au coeur d'un Paris baigné dans la chaleur de l'été, 13 152 juifs sont arrêtés pendant la rafle du Vel d'Hiv.

Parmi eux, 4 115 enfants.

La rafle du Vel d'Hiv est la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de 7 000 policiers et gendarmes français sont mobilisés.

Le 25 juin 1942, les Allemands demandent l'arrestation de 22 000 Juifs dont 40 % de Juifs français. Pierre Laval décide de collaborer à la rafle en confiant son exécution à la police française. 13 152 Juifs, en majorité des femmes et des enfants, sont arrêtés les 16-17 juillet 1942. 

Certains des Juifs arrêtés sont directement emmenés par autobus au camp de Drancy. Mais une plus grande partie d'entre eux est envoyée vers le Vélodrome d'Hiver situé dans le 15ème arrondissement de Paris, qui sert de prison provisoire. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont alors parqués pendant quatre jours, sans nourriture et avec un seul point d'eau, dans une chaleur étouffante et une odeur épouvantable. 

Par la suite, les prisonniers du Vel d'Hiv sont conduits dans les camps de Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers (les camps d'internement du Loiret), avant d'être déportés vers les camps d'extermination nazis. 

À l'origine, les Allemands n'avaient pas prévu de déporter les enfants de moins de 16 ans. Mais >>> Pierre Laval insiste pour que les enfants ne soient pas séparés de leurs parents « dans une intention d'humanité », comme il l'explique au Conseil des ministres du 12 juillet. Les familles avec enfants sont regroupées dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande.

Les chefs SS n’autorisent pas la déportation des enfants de moins de 14 ans avant le 14 août 1942. Ainsi, alors que leurs mères sont déportées dès le 3 août 1942, les enfants, parfois très jeunes, restent seuls à Beaune-la-Rolande et Pithiviers, en attente de leur transfert vers une destination inconnue.

Le 14 août, la police française transfère à Drancy un premier convoi d’enfants de moins de 13 ans. Ils sont sales, encombrés de baluchons, hagards. La dureté des camps du Loiret les a terriblement affaiblis. La SS a ordonné que les convois d’enfants soient systématiquement composés d’au moins d’un adulte. C’est ainsi que l’on découvre des listes de convois avec une mère de famille pour plus de 15 enfants.

Après un voyage interminable dans les wagons à bestiaux scellés, les enfants arrivent à Auschwitz-Birkenau et dans les autres camps de concentration et d’extermination.

La rafle accentue la collaboration entre Vichy et l'occupant allemand, une collaboration longtemps occultée dans l'Histoire. Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour que le président Jacques Chirac reconnaisse officiellement « que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français ».

La cérémonie nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'état français et d'hommage aux Justes de France, commémorant la rafle du Vel’ d’Hiv’ est organisée chaque année par le Gouvernement, en collaboration avec la Commission du Souvenir du Crif.

Cette année, elle aura lieu le dimanche 18 juillet 2021, à 11h15 et sera diffusée en direct. Pour en savoir plus, >>> cliquez ICI.

"La métamorphose" de Franz Kafka ( Cliquer sur l'image ) | France culture 14/07/2021

À retrouver dans l'émission AVIGNON - FICTIONS

Avignon 2021 - En direct du Musée Calvet |Un matin, "au sortir de rêves agités", Gregor Samsa, se réveille transformé en "une énorme bestiole immonde". Jamais nommée mais décrite précisément, carapace dure et bombée, multitude de pattes lamentablement fluettes et grouillantes, la bête a un corps qui dégoûte quiconque l’aperçoit.

Franz Kafka en 1923

Autour de Micha Lescot qui prête sa voix à ce récit de Kafka où tout est perçu par le prisme d’un être que personne ne veut ni voir ni entendre, Syd matters mélange les sonorités modernes de la musique électronique à celles plus intemporelles d'instruments acoustiques pour délivrer une interprétation très personnelle de La Métamorphose.

Un matin, "au sortir de rêves agités" , Gregor Samsa, se réveille transformé en "une énorme bestiole immonde". Jamais nommée mais décrite précisément, carapace dure et bombée, multitude de pattes lamentablement fluettes et grouillantes, la bête a un corps qui dégoûte quiconque l’aperçoit. À commencer par Gregor en personne. Il ne peut se reconnaître – et ce d’autant moins qu’il ne peut s’embrasser du regard. Et rien ne se dissipe, ce nouveau corps reste. Étranger à lui-même autant qu’à ses proches, le voyageur de commerce en sursis, ce travailleur qui a raté son train, est proprement aliéné. _La métamorphose_est donc initiale, elle a eu lieu. De l’homme à la bestiole, la vermine, ce dont il faudrait se débarrasser. D’ailleurs Gregor est rapidement incarcéré dans sa chambre dont il ne sortira quasi plus, il est exclu du "cercle de l’espèce humaine" – la famille s’en charge. Merveille de littéralité, le récit se déploie alors de façon aussi réaliste que ses prémisses étaient fantastiques. L’air de rien. L’enchaînement est inéluctable. Et un humour monstrueux se niche dans la précision même de cette mécanique, à chaque détail ajouté, à chaque incise. D’ailleurs est-il vraiment un parasite, une vermine ? S’en rend-il réellement compte lui-même ou est-ce le fondé de pouvoir puis le père et toute la famille qui l’ont décrété ?

Kafka écrit dans son journal le 06 décembre 1921 : "Les métaphores sont l’une des choses qui me font désespérer de la littérature". Cette ironie de l’auteur permet de se libérer de la seule lecture allégorique et de considérer la métamorphose de Gregor Samsa comme une fiction. Une fiction où les mots peuvent tuer. Car ce qui tue Gregor n’est pas la blessure causée par la pomme que lui jette son père, mais bien les mots de sa propre soeur Grete, disant qu’il n’est plus ni le frère, ni le fils, ni même un homme.

Traduction Jean-Pierre Lefèbvre (Gallimard)

Lecture musicale, avec Micha Lescot

Musique composée et interprétée par Syd matters en duo

Guitare et clavier Jonathan Morali et Olivier Marguerit

Adaptation Marion Stoufflet

Assistant à la réalisation Pablo Valero

Equipe : Djaisan Taouss, Etienne Colin, Julie Garraud (sono)

Réalisation Christophe Hocké

Création pour France Culture

Franz Kafka est un écrivain tchèque de langue allemande (1883-1924). Fils d'une famille juive, il étudie le droit à l'Université de Prague, ainsi que la germanistique et l'histoire de l'art. Il est reçu docteur en droit en 1906.En 1902, Kafka fréquente les cercles littéraires et y rencontre Hugo Bergmann, Oskar Pollak et Max Brod qui devient l'un de ses plus proches amis. En 1909, il publie ses premiers écrits dans le magazine Hyperion et commence la rédaction de son Journal. Il travaille le jour en tant que juriste dans une compagnie d'assurance pour gagner sa vie et écrit la nuit. C'est ainsi que peut paraître Le Verdict. En 1912, il rédige La Métamorphose qui est publiée trois ans après. C’est durant l’été 14 qu’il commence à écrire Le Procès auquel il travaillera plusieurs années. Kafka entretient des relations compliquées avec les femmes. Plusieurs fois fiancé, d’abord avec Felice Bauer de 1912 à 1917, puis dès 1919, avec Julie Wohryzeck (il rédige la Lettre au père suite à la rupture de ses fiançailles avec elle), il vit une relation intense avec une journaliste et écrivain anarchiste tchèque, Milena Jesenska avec qui il tient une correspondance très riche (Lettres à Milena). C’est lors d’un séjour à Berlin en 1923 qu'il rencontre Dora Diamant, qui l'accompagne jusqu'à sa mort.

Atteint de tuberculose depuis 1917, il décède en 1924 à 41 ans au sanatorium de Kierling à Prague. Il laisse une œuvre vaste dont ses grands romans Le Procès, Le Château et _L'Amériqu_e qui sont publiés à titre posthume grâce à son ami Max Brod contre la volonté de Kafka de détruire ses écrits.

Syd matters

Lauréat du premier concours CQFD des Inrockuptibles, Syd matters sort son premier album en 2003, A Whisper and a Sigh. Depuis, le groupe a sorti trois albums et signé des bandes originales de longs métrages comme La Question humaine de Nicolas Klotz. Syd matters mise sur le désir de dépouillement plutôt que sur l’injonction à jouir. Se faisant, il signe « la possibilité d’une île », comme dit l’écrivain, mais d’une île qui émet et se fait entendre par l’entier archipel des cœurs mélancoliques et des chercheurs de beauté. C’est ainsi que Syd matters s’ouvre à nos sens.  En 2016, Syd matters était déjà présent dans le jardin du Musée Calvet à Avignon avec L’Enfer de Dante, lecture musicale réalisée par Alexandre Plank pour France Culture.

jeudi 15 juillet 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Quand consent-on vraiment ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 22/03/2021

À retrouver dans l'émission LA GRANDE TABLE IDÉES par Olivia Gesbert

Derrière l’aphorisme “céder n’est pas consentir", la frontière est plus floue qu’il n’y paraît, comme semble le souligner un certain nombre d'affaires rendues publiques depuis #MeToo, de V. Springora à C. Kouchner. C'est l'idée de notre invitée : Clotilde Leguil, psychanalyste et philosophe.

Clotilde Leguil est psychanalyste et philosophe, professeure au département de psychanalyse de l’université Paris 8 Saint-Denis et membre de l’École de la cause freudienne. 

Après des essais comme L’Être et le Genre, homme/femme après Lacan et« Je », une traversée des identités (Puf, 2015 et 2018), elle publie >>> Céder n'est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement (PUF, 03/03/2021). 

Un essai inscrit dans l'actualité, qui part de prises de paroles permises notamment par le mouvement #MeToo, lequel a apporté les conditions de ce qu'elle nomme un "changement de siècle" : Le Consentement de Vanessa Springova et La familia grande de Camille Kouchner en ont émergé.

"Qu'est ce qui fait que, lorsqu'on consent à une certaine aventure, on peut être conduit sur un chemin inattendu qui est celui de s'apercevoir qu'on se force soi même à supporter ou à subir quelque chose venant de l'autre qui finalement nous fait trauma?" Clotilde Leguil

A partir de ces œuvres, et d'autres encore, de Sigmund Freud à David Lynch en passant par Marguerite Duras, l'auteure explore la frontière entre "céder" et "consentir", une distinction souvent ambiguë qui mène celui qui n'a pas consenti à douter de son propre laisser faire, car quelque chose lui est arrivé, intimement, qu'il ne comprend pas nécessairement. 

La parole et le silence acquièrent de ce fait un statut particulier, entre pétrification et court-circuitage du sujet qui se trouve incapable de dire ce qui lui est arrivé - l'occasion de mettre en doute l'idée que "qui ne dit mot consent". L'art, la littérature en particulier, et la psychanalyse sont alors les médiums du récit. ils permettent au sujet d'exprimer ce qu'il ne peut ou ne sait pas dire.

"Il s'agit d'aborder d’un côté la puissance du nous et des effets du mouvement #MeToo dans la société, et, d’un autre côté, d'aborder aussi la puissance du “je” et des effets du récit en première personne sur la façon dont on peut aborder la complexité de la vie amoureuse et sexuelle et la façon dont on peut aborder l’énigme du consentement." Clotilde Leguil

"Le mouvement #MeToo depuis ce moment collectif me semble être un premier temps logique d'une grande transformation qui ensuite permet ce second temps logique d'une interrogation en première personne, notamment à travers la littérature, sur le consentement." Clotilde Leguil

Une analyse du terme de "consentement" dans ses implications sexuelles, amoureuses, mais aussi politiques et sociales.

Extraits sonores:

Clotilde Leguil, professeure au Département de psychanalyse de Paris 8 Saint Denis, philosophe et psychanalyste de l’Ecole de la Cause freudienne

Sexualité : en finir avec les injonctions paradoxales, par Maïa Mazaurette | Le Monde 23 février 2020

« Il faut pimenter sa vie sexuelle », « le sexe est meilleur quand il fait un peu mal »... Les femmes sont victimes de matraquage, dénonce Maïa Mazaurette dans une chronique « coup de gueule ». Car comment réussir à s’écouter quand on demande de considérer l’insulte comme un compliment et la douleur comme un plaisir ?

Dans l’introduction de son célèbre Erotisme, paru en 1957, Georges Bataille écrit que « si l’union des deux amants est l’effet de la passion, elle appelle la mort, le désir de meurtre ou de suicide ». Charmant, n’est-ce pas ?

On pourrait se dire que l’auteur avait oublié son Prozac ce matin-là. Que les temps ont bien changé. Ou que Georges Bataille s’inspirait d’un autre George : Orwell. En 1949, ce dernier inventait la novlangue, dans son roman culte 1984. Ses formules paradoxales sont entrées dans la légende : « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ».

Or, dans le domaine sexuel, en 2020, Bataille et Orwell n’ont rien perdu de leur pertinence. Au contraire, d’ailleurs, puisque le cocktail « contradiction + aliénation » semble constituer l’imparable formule magique des injonctions sexuelles destinées aux femmes. Et ça fait des décennies que ça dure...

La liste est longue :

– Il faut « pimenter sa vie sexuelle ». (Rappel : le piment, ça brûle. Personne ne devrait nous demander de passer nos précieux organes génitaux au chalumeau.)

– Le sexe est meilleur quand il fait « un peu » mal. (Corollaire : il faut ressentir de la douleur pour se sentir vivante. Sub-corollaire : les femmes sont toutes masochistes, parfois « sans le savoir ».)

– Quand elle dit non, elle pense oui. (17 % des Français adhèrent à cette formule, 18 % pensent que les femmes prennent du plaisir à être forcées, selon l’enquête Ipsos/Mémoire Traumatique de 2019.)

– Le désir des femmes consiste à être désirées. (Traduction : le désir des femmes est sous-traité à leurs partenaires, elles n’ont pas besoin d’en ressentir elles-mêmes, il est donc parfaitement naturel qu’elles se forcent quand elles ont la libido au fond du panier à linge sale.)

– Pour augmenter son excitation sexuelle, il faut utiliser des mots qui délégitiment le désir sexuel. (Par exemple en utilisant du dirty talking, en acceptant de se faire traiter de noms d’oiseaux.)

– Quand on est exaspérée par notre partenaire, rien de tel que le hate sex, soit littéralement le « sexe haine » – Orwell aurait apprécié, lui qui avait inventé le « crimesex ». (Traduction : quand l’autre nous a blessée psychologiquement, laissons-le nous blesser physiquement avec des rapports sexuels brutaux.)

– Quand une femme hétérosexuelle est vraiment amoureuse de son partenaire, elle consent à des plans à trois avec une autre femme. (Une hétérosexuelle est toujours un peu bisexuelle. Les fantasmes du partenaire sont plus importants que nos propres préférences.)

– Une femme libérée se reconnaît à son acceptation de la contrainte (dans le bondage, par exemple).

– Quand la sexualité conjugale nous ennuie, il faut acheter un Kamasutra. (Traduction : quand la pénétration vaginale nous ennuie, il faut se référer à un ouvrage proposant d’autres pénétrations vaginales.)

– La zone de confort est ennuyeuse, mais l’ennui est inconfortable, le confort est donc inconfortable. (Nous voici en plein sophisme.)

– Pour se redécouvrir mutuellement, il faut tenter le quick sex – le « petit coup vite fait ». (Autrement dit, en prenant moins de temps l’un pour l’autre, en se consacrant moins d’attention, on va évidemment faire des étincelles.)

– Pour être un bon coup, il vaut mieux prétendre n’avoir aucune expérience. (Insérez ici vos fantasmes de Pygmalion et autres métaphores sur la supériorité des amantes « fraîches ».)

– Pour atteindre l’orgasme, il faut lâcher prise (et pourtant, dans aucun autre domaine on ne demanderait à quiconque de « lâcher » pour « atteindre »).

– Les fantasmes de viol et de soumission sont totalement compatibles avec le féminisme. (Si cette idée ne grattait pas aux entournures, les féministes n’en discuteraient pas aussi souvent.)

– Pour vraiment incarner son féminin, il faut embrasser sa passivité et son absence. (Le point « tantra et complémentarité Mars-Vénus » de cette chronique est officiellement atteint.)

Soyons claire : l’objectif ici n’est pas de juger les personnes qui sont en accord avec ces « conseils ». Nous sommes des êtres humains complexes, nous pouvons parfaitement vivre (et être heureux) en enchaînant les grands écarts intellectuels et les saltos arrière mentaux.

Cependant, cette répétition des injonctions paradoxales et des doubles discours devrait nous alerter. Ainsi que leurs destinataires. Parce que quand un homme dit non, personne ne vient lui expliquer qu’il pense oui. Parce que quand il a mal, personne ne prétend que c’est pour son bien, que ça n’a pas d’importance, ou qu’il doit réessayer pour s’habituer. Aucun magazine masculin ne propose de se frotter le pénis contre une râpe à fromage avant un rapport pour « pimenter » ses ébats.

Le point commun de ce matraquage est simple : aux femmes, et aux femmes seulement, on demande de nier leur propre ressenti. Pas parce qu’elles sont folles, mais parce que leur ressenti constitue un bâton dans les roues des partenaires égoïstes (tous les hommes ne sont pas égoïstes). Si les femmes cessent de se faire confiance, alors on peut leur faire subir absolument n’importe quoi : en l’occurrence des violences, des injures, des rapports non désirés et des techniques sexuelles inefficaces.

Tour de passe-passe

Dans son ouvrage Pourquoi le patriarcat ? (Flammarion, 2019), la psychologue américaine Carol Gilligan raconte comment la construction de l’identité féminine repose sur ce tour de passe-passe. Vers la pré-adolescence, les filles apprennent à dire « I don’t know » (« je ne sais pas »), tandis qu’encore plus tôt, les petits garçons apprennent à dire « I don’t care » (« je m’en fiche »).

Cette réduction au silence de ses propres émotions génère des conséquences bien réelles, comme des troubles de la concordance sexuelle. Les travaux de la sexologue américaine Meredith Chivers démontrent en effet que même quand les femmes ressentent une excitation physique (afflux sanguin dans les zones génitales, lubrification), elles n’en sont pas toujours conscientes. Exactement comme s’il existait une barrière invisible entre la tête et le corps.

Cette discordance est probablement multifactorielle (autocensure, tests mal adaptés, etc.), mais tout de même : comment s’écouter soi-même, quand notre culture sexuelle nous demande en permanence de considérer l’insulte comme un compliment, la douleur comme un plaisir, ou le ressentiment comme un motif de désir ? Quand il faut en permanence « transcender » les signaux les plus élémentaires du corps ?

Ces aphorismes ne concernent d’ailleurs pas seulement le champ sexuel : « la force des femmes, c’est leur faiblesse », « Les plus visibles sont les plus minces », « L’accouchement est le plus beau jour de leur vie ». On fait comme si les femmes étaient irrationnelles (ce qui revient à les psychiatriser), alors que c’est la logique sous-jacente qui est irrationnelle. Et abusive. « Elle dit non, elle pense oui », « elle dit oui, elle pense oui », « quand on aime son conjoint, on lui donne des rapports », « quand on déteste son conjoint, on lui donne des rapports » : la ficelle est énorme, et nous valons mieux que ces discours littéralement aberrants.

Depuis le mouvement #metoo, nous avons beaucoup encouragé les femmes à parler. Nous avons beaucoup demandé aux hommes d’écouter. Mais si les femmes ne s’écoutent pas elles-mêmes, tout cela ne servira à rien.

Maïa Mazaurette

Olivier Blanchard : changer les règles budgétaires pour changer l’Europe ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 26/04/2021

À retrouver dans l'émission LA GRANDE TABLE IDÉES par Olivia Gesbert

Il réfléchit à l'économie de l’après-Covid : Olivier Blanchard, professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, ancien conseiller économique et ancien directeur du département des études du FMI, propose avec d'autres économistes de changer les règles budgétaires de l'Union européenne.

Olivier Blanchard, alors  conseiller économique
et Directeur du Département des études
 du FMI, à Mumbai (Inde) le 14 février 2009

Olivier Blanchard est professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology (MIT), ancien conseiller économique et Directeur du Département des études du Front Monétaire International (FMI). 

Après y avoir travaillé pendant sept ans, il a rejoint le think tank indépendant Peterson Institute for International Economics.

"Il y a maintenant plus de supports pour l'idée que, quelques fois, il faut se préparer aux catastrophes, que l'Etat doit faire quelque chose." Olivier Blanchard


Olivier Blanchard a mené avec Jean Tirole (Prix Nobel d’économie 2014) une « commission d’experts sur les grands défis économiques » lancée le 29 mai par l’Elysée. Le rapport de cette commission centrée sur des questions de moyen et de long terme dans l'après-crise devait être rendu en décembre 2020, mais la poursuite de la crise en a décidé autrement.

"Les gens ont beaucoup épargné depuis un an, donc ils vont probablement vouloir dépenser. Il se peut que la demande privée soit suffisante pour relancer l’économie." Olivier Blanchard

"Dans les années qui viennent, il va falloir retourner à ces grandes questions qui étaient là avant le Covid : le réchauffement climatique, les inégalités, le vieillissement." Olivier Blanchard

"Le “quoi qu’il en coûte" était absolument la bonne stratégie." Olivier Blanchard

Dans un document de travail de l’Institut Peterson d’Economie Internationale (PIIE), Olivier Blanchard et deux autres économistes - Álvaro Leandro, économiste à la CaixaBank Research, et Jeromin Zettelmeyer, directeur adjoint du département de la stratégie, des politiques et des revues du FMI - , proposent d’abolir les règles budgétaires européennes pour les remplacer par des standards budgétaires, auxquels s'ajouteraient un dispositif visant à les faire appliquer. Ces idées sont également exposées dans une tribune dans la revue Le Grand Continent. 

"Peut-on écrire des règles arithmétiques qui capturent la bonne décision ? Non, je pense que c’est impossible. Ce qu'il faut, ce ne sont pas des règles formelles parce que la réalité est plus compliquée que ça, mais une évaluation chaque année de l’évolution de la dette pour chaque pays." Olivier Blanchard

Extraits sonores : 

  • Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, sur l'accord trouvé par les 27 pays de l'UE sur un plan de relance de l'économie après la pandémie du coronavirus (france tv info, 21/07/2020)
  • Wolfgang Schäuble, ministre des Finances allemand en 2017 - France Inter
  • Joe Biden sur le plan de relance (ABC7,12 mars 2021)

mercredi 14 juillet 2021

Serge et Arno Klarsfeld : « Les juifs doivent se tenir à l’écart de l’extrême droite » | Le Monde Serge Klarsfeld 11 juillet 2021

Le président de l’association Les Fils et filles des déportés juifs de France et l’avocat estiment, dans une tribune au « Monde », que les prises de position d’Eric Zemmour transgressent à la fois les valeurs républicaines et les valeurs juives.

Tribune. La révolution française a libéré les juifs et leur a permis, selon leurs mérites, d’accéder à toutes les positions tant privées que publiques. Un siècle et demi plus tard, Hitler, le nazisme, le maréchal Pétain à la tête du régime Vichy qui s’est associé à la solution finale firent périr un quart des juifs de France. Les trois quarts restant durent leur survie à une population française compatissante et à une Eglise qui avait appris de ses erreurs : esprit républicain et charité chrétienne.

Les juifs de France sont dans leur immense majorité fidèles à l’esprit républicain et se répartissent plus ou moins équitablement entre le centre gauche et le centre droit. Pourtant depuis une dizaine d’années, un certain nombre d’entre eux, craignant un islamisme conquérant et antijuif qui s’est manifesté par des attentats sanglants, sont tentés par un vote à l’extrême droite.

Selon une étude menée par l’Ifop en 2014, ils étaient 4 % à voter pour le Front national de Jean-Marie Le Pen en 2007. En 2012, ils étaient 13,5 % à voter pour Marine Le Pen, alors que dans la population générale, ils étaient 19 %. A l’élection présidentielle de 2017, les juifs de France ont majoritairement voté pour Macron au second tour. Quant aux juifs français installés en Israël, ils n’étaient que 4 % à voter pour le candidat de l’extrême droite.

Réhabilitation de Pétain

Aujourd’hui, non seulement certains juifs s’engagent publiquement dans les médias pour soutenir les positions de l’extrême droite, mais Eric Zemmour, un juif dont les aïeux sont devenus Français en 1870 par le décret Crémieux, qui attribua la citoyenneté française aux « Israélites indigènes d’Algérie », veut devenir l’étendard de l’extrême droite à l’élection présidentielle de 2022.

Pour cela, il transgresse certaines valeurs républicaines et certaines valeurs juives. Il milite pour la réhabilitation de Pétain, qui selon lui aurait sauvé les juifs français en donnant aux Allemands les familles juives étrangères, dont des milliers d’enfants nés en France et donc Français. La meilleure défense des juifs français pour Pétain aurait été de dire : « Cet abominable travail, faites-le vous-même, ce n’est pas dans nos traditions. Nous ne sommes pas des monstres. Nous sommes la France ! »

>>> Eric Zemmour, poursuivi pour « contestation de crime contre l’humanité », a été relaxé

Au lieu de cela, Vichy a fait arrêter des milliers de familles juives en zone libre, et en zone occupée, a fait séparer les mères des enfants du Vél d’Hiv [lors de la rafle du 16 juillet 1942] à coups de crosse. Que pouvaient penser les Allemands ? Que Vichy protégeait ses juifs ? Le crime commis par l’Etat français a été de s’associer aux nazis dans le déroulement de la « solution finale ». Cette responsabilité de Vichy a été reconnue et condamnée par les présidents Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron dans leurs discours commémoratifs du Vél d’Hiv.

Le négationnisme est une agression contre l’histoire

Eric Zemmour milite aussi pour l’abrogation de la loi Gayssot [punissant la contestation de l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité], qui pourtant ne restreint pas la liberté d’opinion, car le négationnisme constitue une agression contre l’histoire : la recherche historique ne se confond pas avec la falsification ou la manipulation consciente des faits.

Zemmour transgresse aussi les valeurs juives selon lesquelles les juifs doivent se souvenir qu’ils ont été eux-mêmes étrangers en Egypte. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas régler une immigration qui est devenue bien souvent incontrôlée. Mais cela signifie qu’il ne faut pas stigmatiser les étrangers dans leur généralité, comme il le fait trop souvent – ce qui lui a d’ailleurs valu des condamnations.

Les juifs doivent se tenir à l’écart de l’extrême droite. Ils doivent se tenir à l’écart de tous les extrêmes de gauche et de droite, comme doivent le faire d’ailleurs tous les Français, qui doivent se retourner sur l’histoire du XXe siècle et tenir compte du fait que les extrêmes, quand ils ont été au pouvoir, n’ont apporté que misères et souffrances.

Serge Klarsfeld, Président de l’association Les Fils et filles des déportés juifs de France et Arno Klarsfeld, Avocat

Will China become the centre of the world economy? | Financial Times 21 juin 2021


The global economy is shifting away from the US and Europe towards Asia. The FT's global China editor James Kynge and FT economics commentator Martin Sandbu discuss whether China will dominate global commerce or whether the world economy could split along regional lines.

Le monde de Xi Jinping | ARTE 7 juil. 2021


Derrière son apparente bonhomie se cache un chef redoutable, prêt à tout pour faire de la Chine la première puissance mondiale, d'ici au centenaire de la République populaire, en 2049. Ce portrait très documenté du leader chinois donne un aperçu inédit de sa politique et montre comment l'itinéraire de Xi Jinping a façonné ses choix.

En mars 2018, à l’issue de vastes purges, Xi Jinping modifie la Constitution et s’intronise "président à vie". Une concentration des pouvoirs sans précédent depuis la fin de l'ère maoïste. Né en 1953, ce fils d’un proche de Mao Zedong révoqué pour "complot antiparti" choisit à l'adolescence, en pleine tourmente de la révolution culturelle, un exil volontaire à la campagne, comme pour racheter la déchéance paternelle. Revendiquant une fidélité aveugle au Parti, il gravira en apparatchik "plus rouge que rouge" tous les degrés du pouvoir. Depuis son accession au secrétariat général du Parti en 2012, puis à la présidence l'année suivante, les autocritiques d'opposants ont réapparu, par le biais de confessions télévisées. Et on met à l'essai un système de surveillance généralisée censé faire le tri entre les bons et les mauvais citoyens. Inflexible sur le plan intérieur, Xi Jinping s'est donné comme objectif de supplanter l'Occident à la tête d’un nouvel ordre mondial. Son projet des "routes de la soie" a ainsi considérablement étendu le réseau des infrastructures chinoises à l’échelle planétaire. Cet expansionnisme stratégique, jusque-là développé en silence, inquiète de plus en plus l'Europe et les États-Unis. Son pouvoir et ses ambitions sont d’autant plus renforcés qu’il apparaît comme le grand gagnant de la crise du coronavirus. Entre contrefeux et dissimulation, il poursuit à vitesse grand V son agenda politique et diplomatique afin d’intégrer les minorités au géant chinois, quitte à recourir à la violence. Génocide des Ouïghours, Hongkong, Taïwan : par sa politique, Xi Jinping revendique, plus que jamais, la force de l’hégémonie du régime chinois aussi bien dans les domaines économique et militaire que diplomatique. Avec un seul but : faire de la Chine la première puissance mondiale.
Impériale revancheDans ce portrait très documenté du leader chinois, Sophie Lepault et Romain Franklin donnent un aperçu inédit de sa politique et montrent comment l'itinéraire de Xi Jinping a façonné ses choix. De Pékin à Djibouti – l'ancienne colonie française est depuis 2017 la première base militaire chinoise à l’étranger – en passant par la mer de Chine méridionale et l’Australie, les réalisateurs passent au crible les projets et les stratégies d’influence du nouvel homme fort de la planète. Nourrie d’images d’archives et de témoignages (de nombreux experts et de dissidents, mais aussi d'un haut gradé proche du pouvoir), leur enquête montre comment Xi Jinping a donné à la reconquête nationaliste de la grandeur impériale chinoise, projet nourri dès l'origine par la République populaire, une spectaculaire ampleur. Elle jette aussi une lumière éloquente sur le système de fichage numérique de la population mis en place sous l'égide du "président à vie", qui a montré, avec la crise du coronavirus, sa redoutable efficacité.

Documentaire de Sophie Lepault (France, 2021, 1h30mn)

Disponible jusqu'au 12/08/2021

La Chine à la conquête du monde : les nouvelles routes de la soie | Documentaire Société 13 avr. 2021


C’est le "projet du siècle" selon Xi Jinping, le président chinois. Depuis 2013 la Chine investit plus de 100 milliard de dollars pour bâtir des voies ferrées, des ports et des zones économiques à travers le monde. Nom de code du projet, les “Nouvelles routes de la soie”. Objectif, en faire les vecteurs d’un nouvel expansionnisme de la Chine à travers le monde.

Problème, cette intrusion des intérêts chinois fait grincer les dents. A Gwadar au Pakistan ou dans la Corne de l’Afrique, le choc des cultures est brutal. Du coeur de la Chine à Wuhan jusqu’au Pakistan, en passant par Djibouti et l’Ethiopie, reportage sur la piste des intérêts chinois à la conquête du monde.

Réalisation : Elvire Berahya-Lazarus

Le monde selon Xi Jinping | Marco Freeman 25 mai 2020

mardi 13 juillet 2021

∆∆∆ Beaumarchais ou l'aventure de la liberté, par Erik Orsenna ( Ckiquer sur l'image ) | France culture 24/08/2019

Erik Orsenna

Ecrivain et financier, espion et horloger, maître de musique et défenseur des révoltes américaines face aux colonisateurs anglais … c’est en inventeur du « en même temps » qu’Erik Orsenna dépeint Beaumarchais dans son nouveau livre.

Après Pasteur, Le Nôtre et La Fontaine, l’académicien livre avec « Beaumarchais, un aventurier de la liberté », le portrait d’un personnage ambitieux, déterminé, qui incarne l’ivresse de vivre au 18ème siècle.  

Notre invité est >>> Erik Orsenna, lui-même multiple puisque romancier, membre de l’Académie française, essayiste, économiste, ancien conseiller d’Etat, et aujourd’hui auteur de “Beaumarchais, un aventurier de la liberté” co-édité par les éditions Stock et France Culture. 

Auteur de pièces géniales, espion à Londres pour Louis XV puis Louis XVI, administrateur de la compagnie des eaux, armateur mais aussi marchand d’armes, Beaumarchais a eu une vie trépidante. Tout l’été, Erik Orsenna vous invite à découvrir l’ivresse de vivre de l’auteur du Mariage de Figaro.

L’existence de Beaumarchais est une ivresse de vivre. Une suite de folles journées. Inventeur de l’« échappement à double virgule » dans les mécanismes horlogers, il devient « maître de musique » auprès des filles de Louis XV. Lieutenant général des chasses, administrateur de la Compagnie des eaux, il est aussi armateur et marchand d’armes. Tout en étant espion à Londres pour Louis XV puis Louis XVI, il négocie le traité d’indépendance des États-Unis. Auteur de pièces tantôt géniales, tantôt très oubliables, il devient révolutionnaire malgré lui. Parmi les nombreux paris fous qu’il lance, il y a celui-ci : établir un droit qui protège les auteurs. Et un autre pari, encore : éditer les œuvres complètes de Voltaire, tout juste disparu. La colère du Roi, les tempêtes des tribunaux retentiront plus d’une fois. Et les femmes ? « En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez. » nous répond Beaumarchais, par la voix de Figaro.

TOUTES LES DIFFUSIONS


>>> Un survivant qui a su bien mourir

À 60 ans, Beaumarchais pourrait profiter de sa situation et couler des jours tranquilles dans son palais de la Bastille. Mais, désireux de participer à...


>>> Un guerluchonneur qui a su aimer

Beaumarchais renoue avec ses bonheurs enfantins en faisant l'acquisition d'une demeure à Paris dans laquelle il vit avec son père et ses deux sœurs. Tous...


>>> Un révolutionnaire

Fin stratège, Pierre Caron de Beaumarchais a su déjouer la censure pour faire connaître son oeuvre aux plus grands aristocrates d'Europe. Avec l'aide de...


>>> Un fabricant de ma liberté

En 1775, Beaumarchais vient lire sa nouvelle pièce, Le Barbier de Séville, devant le comité de la Comédie française. Une vie des plus agréables attend...


>>> Un homme de services secrets

Charismatique, intelligent, séducteur : Beaumarchais est le candidat idéal pour être espion du Royaume de France. Ça tombe bien, Choiseul, le plus grand...


>>> Un combattant perpétuel

Alors que tout semble lui sourire, les ennuis commencent pour le jeune Beaumarchais. Ses premiers tracas sont financiers et les pièces qu'il écrit ne rencontrent...


>>> Un ami de la finance

En faisant ses comptes, Beaumarchais s'aperçoit que ses finances battent de l'aile et son activité d'horloger ne se montre plus suffisante pour maintenir...


>>> Un jeune homme gâté et impatient

Né au milieu du siècle des Lumières, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais est un enfant choyé au sein d'une famille bourgeoise. Ambitieux, il joue de...

Beaumarchais, Au coeur de l'histoire avec Franck Ferrand | 17 avr. 2019


C’est un personnage haut en couleurs que Franck Ferrand a choisi de nous présenter, jeudi après-midi. A la fois auteur de pièces de théâtre et esprit libre, homme d’affaires, horloger et… espion : vous aurez reconnu le fascinant M. de Beaumarchais. Franck Ferrand reçoit Christophe Mory, l’homme de tous les théâtres.

dimanche 11 juillet 2021

Les Rencontres de Pétrarque 2021 ( Cliquer sur l'image ) | France culture 05/07/2021

Pour cette 35e  édition des Rencontres de Pétrarque, France Culture s’installe à nouveau dans la cour du rectorat de Montpellier et retrouve le public pour une semaine de débats qui franchiront toutes les frontières et aborderont l’avenir, le regard tourné vers le continent africain. Devançant le sommet Afrique-France qui se tiendra à Montpellier les 8, 9 et 10 octobre prochains, grands intellectuels et meilleurs experts questionneront, autour d’Hervé Gardette, mémoires et identités, appropriation culturelle et restitution du patrimoine africain, gestion des pandémies, jeunesses et nouvelles technologies, changement climatique.

À retrouver dans l'émission LE TEMPS DU DÉBAT D'ÉTÉ par Quentin Lafay, François Saltiel et Hervé Gardette

TOUS LES ÉPISODES


>>> Leçon inaugurale : Afrique-France, la réparation ?

L'histoire des rapports entre la France et l'Afrique croise celle de l'esclavage et de la colonisation. Comment transmettre cette mémoire et réparer les...


>>> Pandémie : les leçons africaines ?

Les pays africains ont semble-t-il mieux surmonté que d'autres la pandémie de Covid-19. Il est vrai que le continent a eu à gérer de nombreuses autres...


>>> L'Afrique est-elle la nouvelle "startup nation" ?

La crise sanitaire mondiale, en réduisant les échanges commerciaux, a fragilisé les économies africaines. La situation reste fragile. Mais le continent,...


>>> L'art africain doit-il rester en Afrique ?

La restitution du patrimoine culturel africain reste un sujet d’actualité. Mais les rapports entre l’Afrique et l’Europe en matière d’art ne se résument...


>>> Climat : l'Afrique en première ligne ?

Davantage de chaleur, d'épisodes de sécheresse, de catastrophes naturelles : le changement climatique menace la planète entière. Un phénomène global qui...

Brexit, une histoire sans fin ? Avec Robert Tombs ( Cliquer sur l'image ) | France culture 10/12/2020

À retrouver dans l'émission LA GRANDE TABLE IDÉES par Olivia Gesbert

Le Brexit, un choix démocratique et raisonnable ? Rendez-vous avec l'historien Robert Tombs, alors que les négociations son toujours en cours et que pèse le risque d'un "no deal".

Billets de 20 livres et de 20 euros

>>> Robert Tombs est l’un des historiens anglo-saxons de la France du XIXe siècle les plus connus, et un spécialiste de la Commune de Paris. Il enseigne au Saint-John’s College (Cambridge). 

Il a aussi beaucoup travaillé sur la relation entre l'Europe et la Grande-Bretagne. On lui doit notamment La Guerre contre Paris, 1871 (Aubier, 1998) et La France et le Royaume-Uni, des ennemis intimes (avec Isabelle Tombs, Armand Colin, 2012).

"Au début du procédé, on a été un peu naïfs, on pensait qu'un accord serait facilement résolu, que l'amitié entre les pays européens et l'Angleterre serait protégée et que la prospérité des deux côtés serait ce qui compte le plus. Mais je pense que l'U.E. a adopté une position idéologiquement rigide qu'il est très difficile pour un gouvernement d'accepter." Robert Tombs

Robert Tombs s'est prononcé en faveur du >>> Brexit, du Leave. Dans l'ouvrage qu'il fera paraître en janvier 2021 aux éditions Allen Lane - This Sovereign Isle. Britain In and Out of Europe – il montre que le vote pour le Brexit est explicable. Il revient ainsi sur cet événement toujours en cours, ce long feuilleton. Car si le Brexit devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2021, les négociations se heurtent à de nombreuses frictions, autour de la pêche et de la concurrence notamment. Cela fait encore craindre un « no deal ».

"Le continent a toujours été extrêmement important pour la Grande Bretagne, et il le restera. (…) Mais on a des relations et des liens affectifs,  économiques,  politiques avec d'autres parties du monde. L'Europe n'est pas notre seul continent." Robert Tombs

L'auteur revient sur l'avenir de la Grande Bretagne étant données les circonstances actuelles de la pandémie, et interroge : qui a voté Leave ou Remain, pourquoi de tels choix...? Une perspective qui vise notamment à dédiaboliser le vote pro-Brexit, contre les récits dominant en Europe - à commencer par celui du Remain - qui en feraient un vote nationaliste et xénophobe.  

"Je ne dis pas que ce que je dis est une simple vérité, mais beaucoup d'experts se présentent comme ayant la vérité pure, et ils sont, comme les  autres, des partisans dans un débat politique." Robert Tombs

Le choix du >>> Brexit correspondrait ainsi à un vote de confiance dans les institutions démocratiques nationales. L'approche historique permet en outre à l'auteur de montrer que les croyances sur le passé pèsent aujourd'hui sur les relations entre la Grande Bretagne et l'Union européenne. La Grande Bretagne n'ayant pas vécu les mêmes conflits ni les mêmes traumatismes que de nombreux autres pays européens, elle n'en partage pas le même souci d'une Europe unie. Par sa langue notamment, elle a souvent plus de relations avec les pays hors Europe qu'au sein de celle-ci.

Extraits sonores:

  • Brexit : le Parlement rejette l’accord défendu par Theresa May 
  • Alastair Campbell (France Culture, Les Matins, 10/12/20)

Génération Mitterrand : la culture comme citoyenneté ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 09/07/2021


À retrouver dans l'émission GRANDE TRAVERSÉE : FRANÇOIS MITTERRAND, UN MYTHE FRANÇAIS par Raphaël Bourgois

Retour sur mandats Mitterrand au prisme de sa politique culturelle. Une politique qui élargit le sens du mot culture, aux formes d’expressions artistiques jusque-là méprisées, mais aussi à la culture comme affirmation des identités multiples. De la à créer une véritable génération Mitterrand ?

Francois Mitterrand pour les 10 ans
de "Sos Racisme" le 13 décembre 1994

Une série documentaire produite par Raphaël Bourgois réalisée par Somany Na

Quand François Mitterrand arrive au pouvoir, il se présente comme un homme cultivé, il se dit vouloir être perçu comme un homme de lettres avant d’être perçu comme un homme politique. 

Il est donc l’homme idéal pour porter la politique culturelle ambitieuse que projetait de mettre en place le parti socialiste.



François Mitterrand inaugure
la Pyramide du Louvre en 1989

Avec son ministre Jack Lang, il double le budget de la culture, fait la loi sur le prix unique du livre, lance une politique des grands travaux, ouvre la culture aux arts populaires, célèbre la première fête de la musique en France... C’est un vent de liberté qu’il veut promouvoir, dans la lignée des aspirations de mai 68 qu’il s’agit de concrétiser. Sous son premier septennat, les ondes se libèrent, les premières marches de fiertés apparaissent, la première Marche pour l’égalité et contre le racisme aussi... Dans son sillage, SOS Racisme est créé.


La Marche pour l'Égalité et contre le Racisme
est de passage en Alsace

François Mitterrand accompagne ces transformations. Lors de sa campagne pour les élections de 1988, il s’adresse aux jeunes, s’appuie sur le slogan de la génération Mitterrand, une nouvelle génération pour une vision multiculturelle de la France.

Seulement, même sur le plan du rapport à la culture, François Mitterrand n’est pas exempt d'ambiguïté. 

Son discours sur la culture et la société française va ainsi se transformer à la fin des années 1980. 

Le déclin du marxisme, l'échec du projet de rupture avec le capitalisme et l'essoufflement des idées vont mener plusieurs courants politiques à se recentrer sur un nouveau discours républicain.

La chanteuse américaine Jessye Norman chante la
Marseillaise pour le bicentenaire de la révolution

En 1989, la France fête le bicentenaire de la révolution, le monde entier a les yeux rivés sur la France et sur la manière dont elle célébrera l’événement. 

Alors, l’heure n’est plus au multiculturalisme, mais à la promotion d’une unité française, celle d’une République une et indivisible,

"C’est dans ce rôle que François Mitterrand va se révéler le meilleur. 

Évidemment, parce que le discours républicain, lui qui est né sous la troisième, éduqué dans l'amour de la République et de la France, apparaît comme un discours qu'il connaît par cœur et sur lequel il est particulièrement à l'aise." Vincent Martigny

Dès ce moment François Mitterrand va faire l’apologie d’une certaine unité française dans un contexte où les sphères médiatiques et politiques, de droite comme de gauche, se déchirent sur des questions d’éducation et d’islam. Avec l’affaire du voile, à Creil en 1989, la décennie se termine  sur des débats dont l'écho se fait toujours entendre.

"Les espoirs qui étaient ceux de cette génération étaient grands, instruits maintenant par l'expérience et par quarante ans d'exercice du pouvoir, notamment par la gauche et par les échecs. Force est de constater que le combat antiraciste de ces générations se heurte, quarante ans plus tard, à l'imminence d'une prise du pouvoir par l'extrême droite, aujourd'hui. Nous n'avons pas apporté assez de soin à la question de l'égalité." Benoît Hamon

Prise de son : Lucas Derode, Frédéric Cayrou, Yves Lehors, Olivia Branger et Philip Merscher

Archives INA : Clary Monaque et Manuela Dubessy

Mixage : Eric Boisset

Textes lus : "La"Bof" Génération" dans le Nouvel Observateur, 1978

Un grand merci à François Hourmant

samedi 10 juillet 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Comment la démocratie est apparue. Et comment elle pourrait disparaître... ( Cliquer sur l'image ) | France culture 29/08/2019

Républicains, pas démocrates.
À retrouver dans l'émission LE TOUR DU MONDE DES IDÉES par Brice Couturier

La démocratie est plus récente que nous le croyons. Mais plus si jeune non plus...

Dans son essai "Libérer le peuple" qui se veut une histoire de la démocratie, le politologue John Dunn nous invite à un regard lucide sur la démocratie. En quoi son histoire est-elle différente ?

Parce qu’elle invite à rompre avec le mythe d’un courant démocratique souterrain, mais vivace, apparu dans la Grèce antique, puis hantant toute l’histoire européenne, pour réapparaître miraculeusement, à la fin du XVIII° siècle, en Amérique du Nord, puis en France. 

>>> John Dunn insiste ainsi sur le discrédit dans lequel était tombée l’idée de démocratie. Durant deux millénaires, elle a été synonyme de chaos social et de guerre civile. Comme il le rappelle, à Athènes même, berceau supposé de nos démocraties, d’excellents esprits jugeaient ce type de régime catastrophique. A commencer par Platon. 

Le fameux philosophe y voyait – je cite Dunn "une folie capable de dissoudre les valeurs, les convenances, le bon sens. Un mode de gouvernement potentiellement brutal, fait pour les fous et les méchants." Quant à Aristote, il estimait que la démocratie favorisait excessivement les pauvres au détriment des intérêts généraux de la Cité. Il décrit ce type de gouvernement comme "violent, instable et menaçant". Il vantait la politeia. Pas la demokratia. 

Bien entendu, la République romaine n’était nullement démocratique. Le pouvoir y était détenu par le Sénat (aristocratique) et par les consuls. Et les révoltes plébéiennes, comme celles des frères Gracques, y furent systématiquement écrasées. 

Au XVII° siècle, le mot démocratie commence à perdre ses connotations négatives

Retraçant l’histoire du mot démocratie, John Dunn le repère pour la première fois en 1260 dans une traduction en latin de La Politique d’Aristote par un dominicain. Mais il faut attendre le XVII° siècle pour trouver des usages du mot dépourvus des habituelles connotations négatives. Ainsi, le juriste perpignanais  Andreu Bosch vante-t-il "le gouvernement du peuple" qui caractérise, selon lui, la politique en Catalogne. A la même époque, à La Haye, le philosophe Spinoza plaide en faveur de la liberté d’expression. Liberté qui, dit-il, pourrait être protégée aussi bien par un régime monarchique, aristocratique, que démocratique. Ah tiens, voilà la démocratie qui montre le bout de son nez…

Le régime politique qu'entendent créer tant les insurgés américains que les révolutionnaires français, est une république. Pas une démocratie.

Remarquez que les concepteurs de la Constitution américaine, James Madison et Alexander Hamilton récusent le label démocratie. Ils lui préfèrent celui de République. Les Etats-Unis sont déjà trop peuplés pour être gouvernés selon l’esprit de la démocratie, explique Madison. Le pouvoir devra y être délégué, tant au niveau des Etats confédérés qu’au niveau fédéral. Dans les démocraties, poursuit-il, ce pouvoir est exercé plus directement. 

Les révolutionnaires français de 1789 sont sur la même ligne. Selon Sieyès, je cite "la véritable démocratie étant impossible chez un peuple nombreux, il est insensé d’y croire ou d’avoir l’air de la redouter." La France aussi sera donc une République. C’est avec Robespierre, en 1793, que République et démocratie deviennent réellement synonymes. Le ressort d’un tel régime, selon l’Incorruptible, c’est la vertu civique, "l’amour de la patrie et de ses lois." La liberté des Anciens. Non pas celle des Modernes, pour reprendre la distinction posée par Benjamin Constant après l'épisode révolutionnaire. 

Nous autres, modernes, avons sacrifié une partie de nos droits de participation à la chose publique, contre la possibilité de vivre à notre guise. 

Mais la voie que nous avons choisie, dès cette époque, c'est la seconde. A savoir, la possibilité de vivre selon ses désirs, dans les limites du droit et des possibilités matérielles de chacun. Du coup, suggère John Dunn, nous avons eu tendance à sacrifier une partie de nos droits de participation à la chose publique. Et les inégalités se sont aggravées.

Pour cet auteur, ce qui fait que nous autres, modernes, aimons tant l’idée de démocratie, c’est qu’elle nous donne l’illusion de détenir le pouvoir. "La démocratie, écrit-il, est devenue notre mot favori pour désigner la seule base à partir de laquelle nous acceptons notre appartenance et notre dépendance." Il n’est pas loin d’y voir une ultime ruse des classes dirigeantes pour obtenir l’obéissance des peuples. Il est moins humiliant d'obéir à un pouvoir qui se présente comme émanant de nous-mêmes que de subir la contrainte d'une force distincte et extérieure. 

Autre symptôme de l’inquiétude qu’inspire l’état de santé de nos démocraties, un essai intitulé "Comment la démocratie finit".

How Democracy Ends de David Runciman. Pas encore traduit en français. Oui, en réalité, Runciman est moins pessimiste que le titre de son livre ne le laisse paraître. Il pense simplement que les démocraties sont atteintes par ce que les Britanniques appellent une "mid-life crisis", la fameuse crise du milieu de la vie. 

A ses yeux, en effet, les démocraties dans lesquelles nous vivons doivent l’essentiel de leurs traits à des décisions collectives prises après soit la Première, soit la Seconde Guerre mondiale. Elles sont donc plus récentes qu’elles ne le croient. Mais plus si jeunes non plus. Et c’est pourquoi elles se trouvent actuellement face à des choix cruciaux. 

Pour ce politologue tocquevillien, la démocratie, avant d’être un régime politique, est aimantée par deux idées : la poursuite d’une forme d’égalité, d’une part, la promesse d’une prise de contrôle de leur propre destin, par les individus et les collectivités de l’autre. Or, constate-t-il, les deux sont actuellement en crise. Les inégalités se creusent dans tous les domaines. Et les peuples ont le sentiment d’avoir perdu prise sur leur existence. 

D’où la popularité des politiques qui promettent de "reprendre le contrôle". C’était justement le slogan des Brexiters. Take back control. Et aujourd’hui, un Premier ministre issu de leurs rangs se permet de mettre le Parlement britannique en congé. Décidément, la démocratie ne se porte pas bien.

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Qu’est-ce que vouloir l’universel ? Par Jean-Michel Muglioni | Mezetulle 7 mai 2020



S’appuyant sur les exemples de la république des esprits, de la traduction, de la littérature, des beaux-arts, Jean-Michel Muglioni dit comment l’universel unit les hommes en ramenant chacun au fondement de sa propre autorité et en le délivrant «  des particularismes qui le séparent plus encore de lui-même que des étrangers »

Loin d’exiger l’uniformité, loin d’un consensus fusionnel imposé de l’extérieur, la recherche de l’universel est celle d’une entente entre des singularités ; elle s’exprime concrètement dans des sociétés et des œuvres particulières. Vouloir former une communauté qui se fonde sur le jugement de chacun de ses membres, c’est aussi vouloir sa propre liberté : rien n’est plus difficile.

[Ce texte est issu d’une conférence donnée le 11 mai 2019 aux « Utopiales maçonniques en région » du Grand Orient de France. Avec les remerciements de l’auteur et de Mezetulle pour cette autorisation de publication.]

Sommaire
  • La république des esprits
  • Toute société particulière participe de l’universel
  • La tradition de la raison
  • L’histoire de la liberté
  • La citoyenneté
  • L’école, vérité de l’universel
  • Vouloir l’universel, c’est vouloir être soi-même
  • Les beaux-arts
Qu’est-ce que l’exigence d’universalité ? Une exigence qui ne peut que remettre en question l’appartenance communautaire, c’est-à-dire tout lien social fondé seulement sur le fait qu’on est né quelque part et qu’on s’y conforme à ce qui s’y fait. De là la haine de l’universel et de l’idée républicaine qui en est l’expression politique : les communautés quelles qu’elles soient, religieuses, nationales, régionales, familiales, etc., ne supportent pas que les hommes jugent leurs valeurs. Je m’explique.

La république des esprits
    Universel se dit en grec catholique, c’est-à-dire kata holos, qui a rapport au tout. Holos, c’est le tout comme dans hologramme. Universel doit donc être distingué de particulier, qui concerne une partie et non le tout. Une proposition géométrique, par exemple la somme des angles du triangle est égale à deux droits, est universelle : elle est vraie de tout triangle. Sans exception ! La démonstration permet d’exclure toute exception possible. Il y a là un pouvoir extraordinaire de l’esprit. Mais non seulement la proposition en question est vraie de tout triangle, surtout elle est vraie pour tout esprit : la comprendre, c’est comprendre que tout homme doit pouvoir la comprendre et en reconnaître la vérité. Tout homme, c’est-à-dire tout homme quel que soit son lieu de naissance, sa langue, sa classe sociale, sa communauté particulière. Et une fois qu’un homme a compris une démonstration, il peut en trouver d’autres : ce qui veut dire que tout homme, quelle que soit sa cité, sa nation, sa communauté de naissance, peut participer à la recherche mathématique. Ainsi se constitue une communauté ou une société qui n’est pas fondée sur l’appartenance culturelle, mais sur la compréhension d’une méthode et d’un contenu de vérité. Dans cette république, car comment l’appeler autrement, chacun est citoyen, citoyen législateur, mais jamais sujet. Citoyen français, je suis législateur, je décide de la loi par mon vote en élisant mes représentants, et je suis sujet, car je suis soumis à la loi. Dans la république des esprits à laquelle appartient tout mathématicien, chaque citoyen n’est soumis qu’à sa propre raison. L’enfant de 7 ans, en tant qu’il comprend une addition, y est citoyen de plein droit : il est alors l’égal de son maître et du plus grand mathématicien.

    Il y a certes plusieurs écoles de mathématiciens, par exemple l’école française, avec l’Institut Poincaré, n’est pas l’école russe, etc. Mais chacune développe un savoir universel et elles constituent ensemble une république de mathématiciens où toutes peuvent s’accorder. Les différents styles de ces écoles sont particuliers, mais non pas par opposition à l’universalité de la rationalité mathématique : ce sont des expressions particulières d’une même exigence, liées chacune aux circonstances particulières dans lesquelles elles se sont développées : je veux dire par là que l’universalité n’implique pas l’uniformité ni n’exclut la diversité. Il n’y a jamais d’universel que sous une forme particulière, comme le disait Hegel : fruit est un terme universel, cela ne veut pas dire que c’est une vaine abstraction sous prétexte qu’il n’y a que des fruits particuliers, la pomme, la poire, etc. Tous sont des fruits.
Toute société particulière participe de l’universel
    Seulement, une société qui est la réalisation particulière de l’universel est d’un tout autre ordre qu’une communauté qui, par le seul fait qu’on y est né et qu’on y vit, détermine nos modes de pensée et nos mœurs, une communauté donc où chacun est le produit de son milieu socioculturel. Alors croyances et valeurs sont particulières et non universelles et il y a autant de cultures particulières, au sens ethnologique du terme culture, que de communautés particulières, dont aucune ne peut prétendre à l’universel. Il faut donc distinguer radicalement deux types de sociétés humaines, celle qui a pour modèle la république des esprits, dont l’universel est le principe, et les communautés définissables chacune par ses particularités, où généralement celui qui vient d’ailleurs ne peut jamais parfaitement se fondre. Au contraire n’importe qui venant de n’importe quelle communauté peut entrer dans la république des mathématiciens. Peu importe son accent !

    Or, s’il était vrai que la pensée d’un homme se réduit totalement à ce que fait de lui la communauté particulière où il se trouve être né, il n’aurait rien de commun avec les hommes d’autres communautés, et donc il ne pourrait même pas apprendre une langue étrangère. C’est dire que l’universel n’est pas réel seulement en mathématiques et dans la diversité des écoles de mathématiciens. Toutes les langues sont particulières, mais toutes permettent l’expression d’une pensée universelle, faute de quoi il ne pourrait y avoir aucune communication entre les hommes parlant des langues différentes. Ainsi outre les langues elles-mêmes, il y a des œuvres de l’esprit dont le sens dépasse infiniment ce que peut avoir de particulier la société historique dans laquelle elles se trouvent avoir été produites. Des poèmes écrits dans une langue particulière ont une signification universelle – ce que la traduction permet à chacun de découvrir. On peut lire Les Misérables en anglais ou Hamlet en français. Ce que j’ai dit des mathématiques est vrai de ce qu’on appelle la littérature universelle. Il y a une littérature universelle, au sens le plus fort de cette expression : non pas une multiplicité d’œuvres particulières auxquelles on pourrait s’intéresser comme à des curiosités exotiques, mais une grande diversité d’œuvres chacune universelle. Ainsi l’humanité tout entière est une république universelle à laquelle participent tous les hommes qui le veulent, pourvu qu’ils ne se réduisent pas à ce que leur communauté particulière fait d’eux : c’est le cas par exemple d’un Japonais qui visite le Louvre, ou bien de Monet collectionnant les estampes japonaises. Allez au musée des arts premiers quai Branly, et vous verrez ce que c’est que l’humanité et son universalité réelle.
La tradition de la raison
    Mais tenons-nous en aux mathématiques. La pratique de la méthode y a ceci de tout à fait extraordinaire qu’elle implique que toute communication d’un mathématicien peut être jugée et, s’il le faut, remise en cause par d’autres, et ainsi dépassée. Une fois qu’un mathématicien, peu importe lequel et où, que ce soit Thalès ou qui on voudra, a formulé une première démonstration, alors se trouve lancée une histoire des mathématiques où chaque nouvelle génération peut juger la précédente et la dépasser. C’est là – je paraphrase Husserl – une révolution qui change le sens même de la culture et du devenir historique. Est en effet apparue un jour une tradition tout à fait extraordinaire, la tradition de la raison. Alors, au lieu que la tradition détermine leurs pensées, la capacité des hommes à penser universellement constitue une tradition d’un type nouveau, qui, parce que l’universel en est le principe, est à chaque instant capable de se remettre elle-même en question, de se soumettre au libre jugement d’un nouvel arrivant, d’où qu’il vienne, où qu’il soit né, quelle que soit sa classe sociale ou sa condition. Tel est le sens du développement des mathématiques en Grèce dès le VIIe siècle avant J.-C., et de toute l’histoire des sciences. Thalès n’est pas connu seulement pour son fameux théorème, mais aussi par un poème De la nature qui commence par ces mots : tout est eau ! Je sais que c’est faux ! Mais l’eau est un élément naturel : la nature est expliquée par la nature et non par les dieux. L’idée de nature est conçue. Dorénavant la recherche scientifique est lancée : un autre pourra dire que le feu est le principe, d’autres les atomes. Et toute découverte est à son tour objet de critique. Nous n’en aurons jamais fini de découvrir le monde : la vérité est maintenant l’horizon de l’histoire.

    Et du même coup les prêtres, les politiques et la tradition sont dépossédés de leur pouvoir : ce ne sont plus eux qui nous disent ce qu’est le monde. C’est bien une révolution. De cette révolution qui concerne la théorie pure, la pensée, il a résulté une conséquence inouïe pour tout le reste de notre existence, et particulièrement de notre existence sociale et politique : l’homme qui se découvre citoyen d’une république des esprits ne se contente plus de croire aux valeurs de la cité, il devient juge des biens et des maux, c’est-à-dire devient philosophe. Cela donne Diogène le cynique, au IVe siècle avant J.-C. J’aime rappeler que, dit-on, son père aurait été faux-monnayeur. C’est sans doute plus une légende qu’un ragot, et cela voudrait dire que les valeurs traditionnelles de la cité sont frelatées. Socrate déjà jugeait sa cité, il ne se contentait pas d’être athénien. C’est pourquoi il est traité de spartiate, c’est-à-dire d’ennemi d’Athènes, dans Les Nuées d’Aristophane. La mort de Socrate se poursuit dans le conflit toujours renaissant entre la tradition de la raison et la tradition tout court. L’historicisme du XIXe siècle s’est opposé à cette exigence d’universalité : pour lui les lois ne sont jamais que les lois d’un peuple particulier à un moment particulier de l’histoire. Pour le culturalisme du XXe siècle, les droits de l’homme sont l’expression d’une culture particulière : ce sont les droits de l’homme occidental. De là la ruine de l’idée républicaine.
L’histoire de la liberté
    Vouloir l’universel, c’est refuser de se réduire à ce que fait de nous notre existence socioculturelle particulière et se lancer dans un combat de tous les instants. Non pas se contenter de rester enfermé dans une tradition, mais exiger la justice. Ainsi l’histoire a cessé d’être la simple transmission d’une tradition pour devenir, selon l’expression de Husserl, une tâche infinie, orientée par une idée. Et cette histoire est l’histoire de la liberté. Je suis parti en effet de la découverte de l’universel dans la pratique des mathématiques et j’ai vu l’extension à l’ensemble de la vie humaine de l’exigence de rationalité. S’est formée une communauté qui contrairement aux autres types de communautés n’est pas fondée sur la tradition mais sur le jugement de chacun de ses membres. J’ai voulu rappeler ainsi, car il faut sans cesse le rappeler, que rationalité, universalité, c’est liberté. Qu’un mathématicien, Descartes, nous ait donné la plus grande peut-être des philosophies de la liberté, ce n’est pas un accident de l’histoire. C’est qu’une fois que j’ai compris une démonstration, j’ai découvert qu’au moins cette pensée que je viens de former est libre, que j’en suis le libre arbitre, et que c’est le très exact contraire d’un préjugé. Le maître doit faire en sorte que la découverte de l’arithmétique élémentaire soit pour l’élève la découverte qu’il est esprit, c’est-à-dire libre. Et j’insiste sur l’exemple des mathématiques parce que je ne vois pas qu’il y ait plus belle et plus efficace école de liberté et de raison. À condition, certes, qu’on les pratique en classe à cette fin. Descartes lui-même regrettait que de son temps on ne les enseignât que pour faire des ingénieurs. Qu’en est-il aujourd’hui ?

    L’idée de loi est inséparable de cette tradition de la raison et de l’universel. La loi, c’est l’égalité de tous devant la loi, ou bien ce n’est qu’un mot. Cette égalité signifie le refus de considérer qu’un homme puisse être le maître des autres, qui seraient ses esclaves. Il a certes fallu attendre 1789 pour que ce soit publiquement déclaré : les hommes, c’est-à-dire tous sans distinction, naissent, c’est-à-dire sont par nature, libres, et ils sont du même coup par nature égaux-en-droits. Ils ont tous les mêmes droits. L’exigence d’universalité, dont la première expression est la découverte des mathématiques et de la philosophie, s’étend à la vie humaine tout entière jusqu’à donner une cour internationale de justice : institution particulière, certes, mais réformable, améliorable, dont le principe échappe à ce qui est seulement culturel.
La citoyenneté
    De l’exigence d’universalité résulte une haute idée de la citoyenneté. Le citoyen républicain – c’est un pléonasme – est, ou du moins cherche à être, le juge de ce qu’il doit ou non être : vouloir l’universel fait de lui un opposant (il y a certes aussi des opposants très particuliers !). Il peut et même doit penser en individu séparé, c’est-à-dire juger en fonction de sa raison et non des valeurs de la cité. L’isoloir symbolise et garantit cette séparation fondamentale sans laquelle il ne peut y avoir de liberté de conscience. Être citoyen ne va pas de soi : il nous faut nous déprendre de toutes nos chères pensées qui viennent de nos appartenances et chercher à juger comme tout autre le pourrait à notre place, tâche difficile, alors qu’elle est aisée en arithmétique. Rien n’est plus difficile que de s’assurer qu’on juge en fonction de sa raison, comme il est difficile d’être juré d’assises – institution fondée sur la même exigence. La citoyenneté est un devoir qui exige beaucoup avant même d’être un droit. Permettez une parenthèse. Le droit de vote ne signifie pas que voter consiste à répondre à un sondage où tout le monde serait consulté. Le sondage d’opinion a pour modèle l’enquête que fait un marchand pour savoir ce qui plaira au client car fort légitimement il ne veut pas faire faillite. Quand la politique en vient à faire le compte d’opinions particulières pour plaire au plus grand nombre, elle transforme le citoyen en client, et le résultat du vote perd toute légitimité.
L’école, vérité de l’universel
    L’exigence d’universalité qui est constitutive de la vraie citoyenneté est le principe d’une école qui permette à chacun d’accéder à cette citoyenneté : une école qui soit le contraire d’une communauté entendue au sens communautariste du terme. République des esprits, l’école ne se constitue pas par l’appartenance ou la naissance, mais par l’instruction. Le lien qui unit la république, au sens politique du terme, et l’école publique est donc fondamental. Une école privée, privée au sens où elle ne fait que transmettre les valeurs d’une communauté, ce n’est pas une école. Il faut, pour que chacun puisse accéder à la citoyenneté, que l’école ne soit pas la chambre d’écho du monde environnant. On y étudiera par exemple la démocratie athénienne et la guerre du Péloponnèse, et chacun y comprendra le sens de la collaboration et de la Résistance mieux que s’il commence par l’étude de la dernière guerre. Il importe de savoir quels furent les dieux des Grecs, et par là de prendre conscience que des hommes qui n’étaient pas moins hommes que nous, ni moins raisonnables, avaient d’autres dieux et d’autres mœurs. L’école n’est l’école que si elle rend chacun étranger à son propre monde, si elle dépayse. L’exigence d’universalité signifie qu’il faut sortir de chez soi. Mais attention ! Il ne s’agit pas d’aller faire du commerce ailleurs – la mondialisation est le contraire de l’universel. Extension sur toute la planète d’un même marché, elle tend à rendre de plus en plus difficile de se dépayser. C’est pourquoi une école qui dépayse par un voyage dans le temps est plus que jamais nécessaire. J’ajoute que l’école suppose une organisation économique et sociale, parce que la misère interdit le loisir de penser. Mais ici je ne parle que de l’universel et non des conditions sociales de sa réalisation.
Vouloir l’universel, c’est vouloir être soi-même
    On sait que la publicité fait naître en nous des désirs que nous vivons comme venant du plus profond de nous-même. Le fanatique prisonnier de sa secte croit que sa conviction vient de lui-même, il n’a pas conscience d’avoir renoncé à lui-même. Aussi bien l’individualiste, au mauvais sens du terme, se trompe sur lui-même : il se croit original, mais il n’est que le reflet d’un milieu particulier. Ainsi nous sommes attachés à ce que nous croyons être nos valeurs ou nos goûts qui pourtant viennent du dehors. Alors nous avons beau être sincères, quand nous disons « je », ce n’est pas nous qui parlons. Au contraire un homme libre ne se réduit pas à ce que le monde extérieur fait de lui. Il ne renie pas sa famille ou son village, mais il vise l’universel, et ainsi, du moins dans une certaine mesure, il se libère des particularismes qui le séparent plus encore de lui-même que des étrangers.

    Par cette exigence il peut devenir vraiment lui-même. Je réponds donc à ma question : qu’est-ce que vouloir l’universel ? C’est vouloir être soi-même ! Il faudrait ici développer l’idée du lien fondamental qui unit la singularité absolue de la personne, du « je », du vrai « je », et l’universalité de la pensée, ce que j’ai déjà indiqué tout à l’heure quand j’ai insisté sur le sens de la séparation que permet l’isoloir. Le paradoxe que j’ai développé consiste en ceci que notre singularité, ce qui fait que chacun est unique, est fondamentalement liée à notre capacité de penser universellement et donc de nous entendre : entendre au sens de comprendre, entendement, et s’entendre, entente, la langue commune ne se trompe pas lorsqu’elle confond ainsi le fait de comprendre et de s’accorder. La singularité est pour la même raison ce qui fonde la reconnaissance de l’homme par l’homme. L’étranger, quelles que soient ce qu’on appelle aujourd’hui ses différences, est un être singulier, irréductible à ses particularités ethniques ou sociales, et à ce titre il est mon semblable. Ainsi concevoir le lien du singulier et de l’universel, c’est penser l’unité de l’humanité et son sens : non seulement elle ne se réduit pas au fait de l’existence sociale toujours particulière, mais surtout elle est d’un autre ordre que l’unité d’une espèce vivante – même si ce qu’il faut donc appeler le genre humain est aussi une espèce parmi les autres. L’expression de genre humain, reprise du latin des stoïciens, car il y a chez eux une remarquable formulation de l’unité du genre humain, l’expression de genre humain présente encore dans l’Internationale, signifie que dans l’humanité l’individu égale le genre, qu’il n’est pas seulement un maillon dans la chaîne des générations. Pour résumer mon propos, je dirai donc que j’ai esquissé un parcours qui va de la découverte de la capacité de tout homme à penser universellement à la reconnaissance en chacun de sa singularité, et qui conduit, par l’idée du lien qui unit l’universel et le singulier, jusqu’au fondement sur lequel repose la reconnaissance de la valeur absolue de la personne humaine.
Les beaux-arts
    Soit pour finir un exemple pour lancer une réflexion sur le rapport du particulier, du singulier et de l’universel : les beaux-arts. Goya, c’est de la peinture, toute la peinture, et c’est la peinture de Goya et non de Vélasquez ou de Raphaël. Ainsi la peinture n’est rien en dehors des œuvres où elle se réalise au cours de l’histoire, et dans chaque œuvre singulière elle est présente tout entière. La singularité du génie est irréductible à la particularité nationale ou historique de son art et de sa langue. Certes il y a des éléments historiques, sociaux, techniques et même psychologiques qui sont comme le terreau d’une œuvre d’art, d’une œuvre musicale, picturale, littéraire. Verdi, c’est de la musique italienne du XIXe siècle. Et Verdi avait raison de dire qu’étant italien il n’avait pas à imiter Wagner et devait poursuivre son travail de musicien italien. Il faisait de la musique italienne parce qu’il se trouvait qu’il était italien et même s’il combattait contre les Autrichiens pour l’indépendance et l’unité italienne (Viva Verdi, c’est-à-dire Viva Vittorio Emanuele Re D‘Italia) il ne prétendait pas que la musique doit être italienne ou n’est qu’italienne, comme on l’entend dire par certains wagnériens qui pensent que la musique est allemande ou n’est pas. Le même délire a fait parler en France de Claude de France pour désigner Debussy… Il y a une façon de défendre un patrimoine qui le réduit à ce qu’il peut avoir de particulier et manque son universalité. Si la musique de Debussy est universelle, ce n’est pas parce qu’elle est française, mais parce que son génie a élevé au niveau de l’universel ce qui n’est d’abord qu’une particularité contingente. La singularité du génie présent en tout homme peut donner une signification universelle à un chant qui d’abord n’était qu’une plainte et n’était pas destiné au public des concerts.

    NdE. À lire sur des sujets proches :
    >>> Plaidoyer pour l’universel de Francis Wolff , lu par Philippe Foussier

Rouget de Lisle franc-maçon, un cas d’école | RASSEMBLER CE QUI EST ÉPARS

Rouget_de_Lisle_chantant_la_Marseillaise
Depuis la fondation de la IIIe République, la question de l’appartenance maçonnique des plus ou moins grands acteurs de l’histoire de France est devenue un enjeu idéologique. D’un coté la Maçonnerie n’hésita pas à revendiquer d’illustres personnages étrangers aux Loges bien que bons républicains, de l’autre les adversaires de l’Ordre contestèrent ou minorèrent des engagements maçonniques, parfois inattendus, mais clairement établis par les archives. 

Dans cette querelle des ancêtres, la personnalité de Rouget de Lisle occupe une place un peu particulière. Si le rôle réel de l’auteur de La Marseillaise dans la Révolution est modeste et de courte durée, sa contribution à l’histoire de notre pays est hautement symbolique. Elle a d’ailleurs donné lieu à toute une mythologie républicaine. Or Rouget de Lisle a été franc-maçon, mais comment évaluer la ferveur de son engagement maçonnique qui ne nous est connu que par un unique document ?

A l’entrée Rouget de Lisle, on peut lire dans le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie de Daniel Ligou :

Rouget de Lisle (Claude Joseph), 1760-1836. Le célèbre auteur de La Marseillaise a appartenu à la loge Les Frères Discrets, Orient de Charleville. Plusieurs membres de sa famille ont appartenu à la loge L’Intimité, Orient de Niort.

Intéressant mais lapidaire… si l’on peut dire ! Mais on ne saurait en tenir rigueur à un dictionnaire qui nous a mis sur la piste. Pour aller plus loin, il convient donc de se lancer dans l’exploration des archives du Grand Orient de France aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale.

Les archives de la correspondance du Grand Orient avec la R:.L:. Les Frères Discrets à l’O:. de Charleville – de son agrégation en 1775 à sa mise en sommeil en 1790 – sont conservées sous la cote FM2 210. Au folio 127, on découvre le « Tableau des frères membres et affiliés voyageurs qui composent la respectable loge de St Jean constituée sous le titre distinctif des frères discrets, séant à l’orient de Charleville pour l’année de la grande lumière 5782 ». Une mention a été rajoutée qui précise « enregistré par la Chambre du GO le 12 aôut 1782 ». Ce tableau comprend 24 noms dont un abbé et 16 militaires – 8 dragons du régiment de Belsunce, 3 du génie et 3 artilleurs – parmi eux les comtes de Monet et de Cérisy et le vicomte des Androuin. Au verso du folio 127, le 22ème membre est « Claude Joseph / Rouget de l’Isle / officier du Génie / membre né / maître symbolique ». Cette unique ligne dans le tableau de 1782 est jusqu’à présent la seule attestation de la qualité maçonnique de Rouget de l’Isle qui n’apparaît plus jamais dans les archives et notamment pas sur les tableaux des Frères discrets de 1783, 1785 et 1788.

Alors comment apprécier la curieuse, et semble-t-il courte, carrière maçonnique du frère Rouget de l’Isle ? L’engagement maçonnique de l’auteur de La Marseillaise aurait-il été si éphémère et ne relèverait-il donc que de l’anecdote sans signification ? L’étude du tableau de 1782 et plusieurs autres documents permettent peut-être de l’éclairer au regard de la réalité maçonnique de l’époque. Tout d’abord plusieurs frères sont qualifiés de « membre aggrégé (sic)» ou de « membre externe », la mention « membre né » signifie donc très probablement que Rouget de l’Isle a été initié aux Frères Discrets. Par ailleurs, tous les frères sont détenteurs de hauts-grades, – Élus, Chevalier d’Orient, Rose-Croix et même Ch[evaliers] de D[ieu] et de s[on] T[emple] – sauf les quatre derniers de la liste dont Rouget de l’Isle. Cela tend à confirmer qu’il s’agit des frères récemment reçus qui ont obtenu les trois premiers grades dans les mois précédant la rédaction du tableau. Cela est d’ailleurs conforme aux usages maçonniques du temps.

D’autres éléments des archives permettent de mieux connaître le contexte maçonnique dans lequel a évolué Rouget de l’Isle et peut-être de mieux saisir ce qu’a pu être sa vie maçonnique. Ainsi le « 1er jour du 5 mois de l’an de la Grande Lumière 5782 », le Vénérable Maître de la R:.L:. Les Frères Discrets écrit au Grand Orient :

« Si vous nous faites la faveur de jetter un coup d’œil sur notre tableau, nous vous prions de bien vouloir y distinguer les frères domiciliés d’avec ceux qui ne sont point à postes fixes dans cette ville. Vous n’en trouverez que cinq dans le premier cas, et quatre autres qui demeurant dans les environs ne paraissent en loge qu’une ou deux fois par an. En conséquence, si la garnison vient à partir de notre orient, comme nous devons toujours nous y attendre, il est de toute évidence que les cinq frères qui resteront, n’étant pas riches se trouveront surchargés de frais ; la location du Temple et son entretien journalier ne pouvant plus rouler que sur eux. Il n’est pas difficile d’en conclure, TT:.RR:.et PP:.FF:. que la loge est dans l’impossibilité absolue d’accepter la cotisation que vous lui demandez, vu que nous ne serions plus assez nombreux pour y suffire, et que nous ne pouvons un instant compter sur les frères militaires qui peuvent partir d’un moment à l’autre par ordre du roy, ou donner leur démission à la loge » (ff°75-76).

Cette situation ne s’améliorera pas au fil des années puisque « le 5ème j. du 4m. 5788 » soit six ans après, le Vénérable écrit au nouveau au Grand Orient :

« Nous avons l’avantage de vous envoyer le tableau des frères qui composent notre faible et respectable loge, par le relachement des maçons qui ne sont pas plutôt maîtres symboliques qu’ils demandent leurs patentes puis donnent leurs démissions. Et c’est donc sur quelques frères zélés que retombent tous les frais que la loge est obligée de faire ».

Au XVIIIème siècle les loges sont en effet ouvertes à tout visiteur porteur d’un diplôme maçonnique authentique. Aussi, certains frères – et en particulier les frères militaires – étaient suspectés de n’être membres actifs d’une loge que jusqu’à l’obtention de ce sésame maçonnique… pour ensuite visiter de ci de là sans supporter les coûts et les obligations imposer par la vie d’une Loge ! Initié, passé au grade de Compagnon puis élevé à la Maîtrise en 1782 en quelques mois, selon les usages de l’époque, le frère Rouget de l’Isle a ensuite probablement visité les loges au gré de ses affectations… sans pour autant supporter les contraintes d’une affiliation en bonne et due forme à une loge particulière… et laisser dans les archives les traces de sa carrière maçonnique.

Au-delà du cas intéressant de l’auteur de l’hymne national, ce petit problème d’érudition maçonnique souligne la difficulté d’évaluer la réalité d’un engagement maçonnique au XVIIIe siècle et donc de cerner la signification que peut lui donner l’historien.