Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

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samedi 10 juillet 2021

Libéralisme, démocratie, conservatisme: situer Tocqueville. Avec Françoise Mélonio et François-Xavier Bellamy ( Cliquer sur l'image ) | France culture 06/07/2021

Photo d'une statue d'Alexis de Tocqueville réalisée
par l'artiste mayennais Louis Derbré, prise,
le 12 mai 2005 à Saint-Lô dans
la cour du Conseil Général. 
À retrouver dans l'émission L'INVITÉ(E) DES MATINS D'ÉTÉ par Chloë Cambreling et Guillaume Erner

Crise de la démocratie, abstention, période de doutes, de transition, crise sanitaire, risque populiste... 

Comment Tocqueville peut-il nous aider à penser notre présent et notre rapport à la démocratie aujourd’hui ? Pour en parler, nous recevons Françoise Mélonio et François-Xavier Bellamy.

Le 3 juin dernier est sorti Correspondance à divers (Gallimard), le 17e et dernier tome de la collection des Œuvres compètes de Tocqueville. Une aventure éditoriale qui s’étire sur près de 70 ans et qui a poursuivi l’objectif de publier, de rendre visible et intelligible l’œuvre d’Alexis de Tocqueville, philosophe politique, écrivain, penseur et homme politique. 

Tocqueville : le penseur de la démocratie

Alexis de Tocqueville est connu et reconnu comme le penseur de la démocratie grâce à son ouvrage paru en deux volumes : De la démocratie en Amérique (1835-1840). Il y développe l’idée que la révolution démocratique n’est pas qu’un changement de régime et de statut politique : pour lui l’égalisation des conditions engendre une transformation totale de la société et de ses individus. Sa pensée est novatrice car il est le premier à étudier la démocratie comme une mutation générale de l’humanité dans laquelle tout va changer : les sentiments, les mœurs, les idées, de ses institutions politiques, en passant par la famille, les relations hommes-femmes, par la religion, ou même la science historique. 

"Cet enfant de l'aristocratie adopte la démocratie tout en étant lucide sur le fait que la démocratie peut détruire les conditions même de son existence. [...] Ce n'est pas un esprit de système, c'est un homme de l'entre deux, ce n'est pas un dogmatique, il regarde la démocratie avec le soutien sincère et l'inquiétude qu'il éprouve devant les risques qu'elle comporte." François-Xavier Bellamy

"Dans "La Démocratie en Amérique", il est très sensible à tout ce qui a changé alors même que cela n'avait pas tant changé à l'époque. Et en même temps il est sensible à ce qu'on perd du système aristocratique: une certaine forme de culture élaborée, l'autorité naturelle." Françoise Mélonio 

Une pensée qui éclaire notre présent

Mise de côté durant de nombreuses décennies, la pensée de Tocqueville est aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Parce qu’elle permet de comprendre les risques, les dynamiques, les limites, les tendances du régime démocratique, sa pensée nous amène à réfléchir sur la crise qui le traverse, entre abstention, populisme, individualisme… 

"Tocqueville nous parle aujourd'hui car nous vivons un moment où nous nous interrogeons sur la démocratie elle-même." François-Xavier Bellamy 

"Ce qu'il a analysé de manière extraordinaire c'est le danger que peut représenter la démocratie pour la liberté." Françoise Mélonio 

Un homme politique engagé

Tocqueville considère qu’à son époque la démocratie est un fait inéluctable, car l’histoire converge vers la liberté et l’égalité et donc vers le régime démocratique après des siècles de système monarchique. Pour autant, même s’il considère ce processus comme allant de soit à l’époque, il a conscience que la démocratie n’est ni naturelle, ni immortelle et peut donc finir un jour. Pour lui une des manières d'assurer la pérennité de ce système repose dans l'exercice politique qui doit servir les citoyens. Son engagement comme député de la Manche durant plus de dix ans (1839-1851) illustre l'importance qu'il accordait à la vie politique locale pour assurer le bon fonctionnement du régime démocratique. 

"Ce qu'il a admiré sur la côte Est américaine, c'est la vie locale, la vie communale dont il dit que c'est l'école primaire de la liberté." Françoise Mélonio 

"Pour Tocqueville ce qui compte c'est l'esprit de la démocratie. La démocratie c'est le régime dans lequel il ne faut pas tout attendre d'un souverain et l'on doit se prendre en charge, s'engager." François-Xavier Bellamy 

Françoise Mélonio est professeure émérite de littérature française à l’Université Paris IV Sorbonne et spécialiste de Tocqueville. Elle participe depuis 1980 à la publication des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville par Gallimard.

François-Xavier Bellamy est normalien, agrégé de philosophie et député européen. Il a enseigné la philosophie au lycée et en classe préparatoire.

jeudi 8 juillet 2021

Faut-il désirer la transparence en politique ? par BET Marion | ESPRIT

Il est peu probable que les mesures de moralisation de la vie publique et la mise en place d’une idéologie de la transparence puissent réconcilier les sceptiques avec leurs gouvernants, tout simplement parce que ces mesures émanent de ceux-là mêmes dont il faut surveiller les méthodes.

« Notre vie publique a aujourd’hui besoin d'un “choc de confiance”», formulait le projet de loi organique du 14 juin 2017 pour moraliser la vie publique. Bien des efforts avaient déjà été faits en ce sens, pourtant : en octobre 2013, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) remplaçait la Commission pour la transparence financière de la vie politique. Les hommes politiques devraient désormais déclarer sans omission les immeubles « bâtis et non bâtis », les valeurs mobilières, les assurances vie, les comptes bancaires, les « véhicules terrestres à moteur, les bateaux et les avions » ou encore les « fonds de commerce ou clientèles et les charges et offices[1] ». Un an plus tard, l’ONG Transparency International inaugurait une plateforme pour permettre à chaque citoyen de combattre la corruption en France : le site « Agir contre la corruption » invitait les internautes à « consulter en préfecture la déclaration de patrimoine de [son] député ou sénateur », et détaillait six procédures pour faciliter la moralisation de la politique, depuis le « signal d’un conflit d’intérêts » à « l’encouragement des élus à être exemplaires ». La course à la transparence était lancée.

Sur le plan juridique, toute une série de lois a également été proposée après l’élection d’Emmanuel Macron pour mettre un terme aux comportements jugés répréhensibles au sein de la classe politique française : interdiction des emplois familiaux, suppression de la réserve parlementaire afin de réduire les pratiques clientélistes, contrôle du financement des partis. Les lois votées par l’Assemblée en juillet dernier révèlent un état d’esprit réformiste où il s’agit d’assainir les organes du pouvoir. Une nouvelle obligation pour les candidats à l’élection présidentielle avait également été instituée, celle de remettre au Conseil constitutionnel une déclaration d’intérêts et d’activités.

Une moralisation d’apparat ?

Il est indéniable que l’institution d’un tel contrôle ainsi que l’obligation, pour les parlementaires, les députés européens, les élus locaux ou encore les dirigeants des entreprises publiques, de déclarer leur patrimoine et leurs biens ne peuvent que les inciter à se montrer plus scrupuleux. La HATVP, en relation étroite avec l’administration fiscale, a en théorie les moyens de vérifier l’ensemble des déclarations, notamment en incitant Bercy à s’intéresser de près aux cas jugés trop flous, suspects ou insuffisamment renseignés[2].

Mais la confiance se met-elle en place par des décrets ou des institutions ? De plus, la Haute autorité ne peut être tout à fait omnisciente, compte tenu de la disproportion entre son faible effectif et le nombre de cas qu’il lui faut examiner : à peu près 9 000, quand la HATVP est constituée d’une trentaine de contrôleurs. Nul doute que l’organe est voué à se perfectionner.

Quant au projet de loi de juin dernier, il a été pensé trop vite. L’interdiction de rémunérer un membre de la famille comme assistant parlementaire, par exemple, trouve rapidement ses limites, certains députés ayant opté pour la solution de recruter l’enfant d’un collègue et vice versa. D’autres problèmes, comme le cumul des fonctions ou le pantouflage, ont tout simplement été ignorés par les textes. De quoi nous rappeler que ces mesures ont été conçues par ceux dont il fallait précisément régler le comportement. Or il est clair que jusqu’ici, la capacité des acteurs de la vie publique à s’autoréguler a été plus que laxiste. Ces lois de moralisation contiennent donc en elles-mêmes la possibilité de leur contournement.

D’où l’inévitable impression d’enfumage pour celui qui regarde l’exécutif s’affairer à ces réformes. C’est là un paradoxe – voire une maladresse – que la transparence est vantée par ceux qu’elle risque de mettre en péril : le crime et le châtiment logent à la même enseigne. D’un point de vue logique, il est donc peu probable que les mesures de moralisation de la vie publique et la mise en place d’une idéologie de la transparence puissent réconcilier les sceptiques avec leurs gouvernants, tout simplement parce que ces mesures émanent de ceux-là mêmes dont il faut surveiller les méthodes.

L’intention qui préside à toute entreprise de dévoilement suffit de toute manière à fausser le jeu. Pour le plus grand nombre, l’Etat expose ce qu’il veut bien exposer, selon l’idée de Valéry que « la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde[3] », et qu’il faut se méfier de la mortification ostentatoire. En montrant un peu, on laisse croire au dévoilement du tout, et l’on dissuade les inquisiteurs les plus tenaces de conduire leurs enquêtes[4]. N’était-ce pas déjà la stratégie de Tartuffe ? Orgon, ayant été prévenu que le faux dévot courtisait son épouse, exige des explications du « saint homme », mais ce dernier retourne la situation en sa faveur par une confession excessive : « Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, […]/ De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,/ Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre[5] ». Face à de tels aveux, Orgon ne peut qu’innocenter Tartuffe, car c’est le propre du chrétien sans reproche que de se flageller alors même qu’il est pur…

« Le pouvoir corrompt »

La logique actuelle de publicisation pèche peut-être en ce qu’elle dévoile ce que sont socialement les hommes politiques, qu’on aimerait voir plutôt austères, corps et âme dévoués à la chose publique et capables de se contenter de peu. La réalité témoigne souvent du contraire, et la révélation croissante de cet état de fait étend la possibilité, pour les gouvernés, de se comparer aux gouvernants, et d’accuser les inégalités – ce qui fait monter la contestation.

L’exposition des comportements a donc tendance à renforcer la désaffection et la défiance du politique car elle ne montre que des aspects intimes ou sociaux de la vie des hommes politiques (fréquentations, train de vie, habitudes ou relations amoureuses) qui, bien que légaux, sont jugés moralement répréhensibles. La modernité a ceci de nouveau que ce n’est plus seulement l’illégalité qui fait scandale, mais le comportement ou le mode de vie jugé intolérable, quoiqu’il ne contrevienne pas à la loi : un salaire trop élevé, la superficie démesurée d’un appartement de fonction, comme ce fut le cas dans l’affaire Gaymard en 2005. De quoi entériner le mean world syndrome (« syndrome du grand méchant monde »)[6].

L’idéologie à tout crin de la transparence épouse finalement une tendance de l’opinion, à savoir que le pouvoir corrompt, et que les délits sont le fait spécifique de la classe politique. Tout homme d’Etat est suspect et doit pour cela ritualiser sa confession. Mais de « tous suspects » à « tous pourris », le glissement est rapide, de sorte que cette transparence qui visait à remédier au désenchantement des masses finit par l’accélérer, car elle accrédite l’idée que le monde politico-administratif est une antichambre où s’épanouissent les privilèges.

Transparence juridique, transparence sociale

On croit assainir les choses en généralisant l’exposition de l’intime et du privé et en dévoilant le quotidien des représentants publics. Mais c’est peut-être là confondre la probité et la transparence, puis la transparence et la publicité. Une telle exposition se révèle même une pratique dangereuse, parce qu’elle soumet les hommes politiques à la vindicte populaire. Les couvertures people nous montrant un président de la République ou un ministre à la plage avec sa maîtresse et le mépris qu’elles nous inspirent ne font que confirmer les ravages de la surexposition médiatique, qui contraint les politiques à regagner, heure par heure, quelque crédibilité auprès des gouvernés. « Le prestige ne peut aller sans mystère car on révère peu ce qu’on l’on connaît trop bien. » La formule gaullienne était juste : le prestige requis par la fonction publique s’accommode mal des révélations du privé.

Ce type de publicité atteste par ailleurs d’une « confusion des ordres » pascalienne. Le don de soi au sens de l’exposition complète de son for intérieur s’inscrit dans une conception antique de l’amitié qui suppose une lisibilité de cœur à cœur – une intimité – entre deux individus qui mettent leur propre personne en partage. Dans tout exercice du pouvoir, au contraire, il y a une positivité et une nécessité de « la limitation de la connaissance réciproque[7] », comme le rappelle Georg Simmel, et une dualité à préserver, entre monstration et impénétrabilité.

D’où la nécessité de faire la distinction entre la transparence juridique et la transparence sociale. La première est nécessaire, parce qu’elle garantit de sévir contre toutes les formes de corruption. Elle se définit négativement comme le fait de ne pas enfreindre la loi et constitue effectivement une forme de lutte efficace contre tous les types de corruption. On peut gager que le droit commun suffit à la mettre en œuvre. La seconde est un objectif risqué, qui consiste à publier l’intimité et les conditions de vie de ceux qui dirigent la nation.

Une réflexion sur la transparence est aussi l’occasion de se demander dans quelle mesure il est normal de demander aux hommes politiques qu’ils révèlent autant de leur vie privée et de leurs possessions sur un site internet consultable par tous, contrainte que l’on n’oserait imposer à aucun citoyen français « ordinaire ». La déclaration de Najat Vallaud-Belkacem détaillait ainsi l’ensemble de ses biens mobiliers et leur « valeur d’assurance » : « lits (1 adulte, 2 enfants), tables (3), canapé (1), fauteuils (2), chaises (10), réfrigérateur, machine à laver, bijoux[8]». Osons croire que les citoyens n’en demandent pas tant. Il serait d’ailleurs intéressant de connaître le nombre de visites quotidiennes sur le site de la HATVP, et de distinguer les consultations de journalistes en quête d’informations et celles des citoyens qui se préoccupent effectivement du patrimoine de leurs hommes politiques. En Suède, où le principe de transparence (offentlighetsprincipen) a été institué dès 1766, une enquête réalisée au début des années 1980 révélait que les demandes de consultation émanant des citoyens étaient en réalité très rares et venaient principalement des journalistes et des entreprises commerciales[9].

L’obligation de transparence et ses institutions témoignent d’un mauvais traitement du problème, qui entérine par ailleurs l’idée que les hommes politiques ne sont pas des citoyens ordinaires – ce dont on peut à la rigueur convenir – et que, pour cela, ils ne peuvent pas être soumis à la même juridiction et aux mêmes procédures que ceux qu’ils représentent. Le droit stipule déjà que tout citoyen français doit déclarer ses revenus et payer ses impôts : pourquoi était-il nécessaire, pour garantir la probité des hommes politiques, d’instaurer ce type de tribunal hyperbolique où chacun peut s’improviser procureur derrière son écran ? En revanche, si le problème véritable du système est que les délits de la classe politique ne sont jamais sanctionnés par les organes judiciaires officiels, la solution n’est pas de doubler la justice par un tribunal populaire naturellement plus sévère, mais de supprimer la Cour de justice de la République qui juge spécifiquement les crimes commis par les membres du gouvernement, depuis sa création en 1993. Parmi toutes les affaires traitées, aucune n’a été suivie d’emprisonnement. Une énième preuve que cette transparence de décorum n’est peut-être qu’un écran, qui perpétue une différence de traitement entre le citoyen ordinaire et la classe politique.

Transparence, réseaux sociaux et médiations

Le problème de la politique occidentale moderne est qu’elle se méprend sur le sens de la transparence et qu’elle propose de fausses équivalences – entre transparence et rectitude morale, mais aussi entre transparence et absence de médiations. L’interaction directe entre gouvernants et gouvernés sur Internet est aujourd’hui présentée comme le meilleur moyen de clarifier les enjeux politiques contemporains et de favoriser le débat public. On souhaite, autant que possible, mettre les internautes en contact avec leurs dirigeants grâce aux réseaux sociaux, selon l’idée que toutes les formes d’intermédiation sont une offense faite au citoyen qui souhaite émettre un avis. Selon Gaspard Gantzer, l’ex-communicant de François Hollande, c’est là que réside le prochain enjeu de la communication politique : rendre possible le dialogue entre le citoyen et les ministres, sans médiation ni modérateur. À ce titre, Ségolène Royal avait une longueur d’avance en inaugurant « Désirs d’avenir » en 2006, un laboratoire d’idées où les citoyens pouvaient directement soumettre leurs propositions avant la présidentielle.

Avec l’avènement de la cyber-participation sur Twitter, Instagram ou Facebook, on espère enfin sacrer la démocratie délibérative habermassienne, et passer d’un « univers passionnel (identifié au règne de l’opacité) » à « un monde de la discussion rationnelle[10]», pour reprendre une formule de Rosanvallon. L’utopie des années 1960-1970 gageait qu’un monde politique dévoilé, exposé, expliqué, susciterait davantage la confiance et l’adhésion des gouvernés ; et, partant, que les conflits sociaux reposaient essentiellement sur des malentendus.

Ces réseaux sociaux donnent donc à leurs adeptes l’illusion de participer continûment et en direct à la délibération politique. La possibilité de réagir sans délai, depuis chez soi et derrière son écran, conforte les internautes dans la certitude qu’ils dialoguent effectivement avec la classe politique et qu’ils ont réconcilié l’antinomie entre les devoirs publics et la vie personnelle – comme si la modernité technologique avait rendu possible la participation au bien commun sans le sacrifice du bonheur privé : l’ère de « la politique dans un fauteuil ».

Cette illusion ne va pas sans risque, car elle entérine le refus de toutes les formes de médiation, dont on croit qu’elles biaisent ou opacifient la perception du politique. D’où la crise des partis qui se produit actuellement[11]. Les organes militants sont désormais appréhendés comme des relais douteux de la chose publique ; on leur attribue les mêmes défauts qu’au traducteur ou au copiste, toujours susceptible de trahir l’original. De nouvelles formes de citoyenneté se forgent au rythme des nouvelles formes d’immédiateté participative, selon l’idée que l’horizontalité et la transparence sont les nouveaux murs porteurs de l’édifice démocratique. Ainsi va le mythe de la nouvelle accessibilité politique, nourri par la certitude dangereuse que les réseaux sociaux garantissent l’omniscience du citoyen et sont de bonnes plateformes de débat public.

Débats virtuels, désinformation et dépolitisation

Mais cette transparence est une piperie, car la communication mise en œuvre par les réseaux sociaux a des effets bien plus pernicieux qu’une intermédiation visible. Elle cadre arbitrairement le débat public par des mécanismes d’agenda eux-mêmes peu compatibles avec les ambitions de la transparence : les phénomènes de buzz accordent une importance parfois hors de propos à des sujets qui vont accaparer la scène délibérative virtuelle et imposent les disputandum du débat public en masquant les plus impopulaires. La hiérarchisation des informations ne se fait pas selon leur degré d’importance ou de pertinence, mais selon leur potentiel spectaculaire : nouvelles à tonalité pathétique, comique – une information cocasse a plus de chances de circuler sur Facebook qu’un bilan économique complexe –, funny facts et mèmes composent le grand panorama de l’info-divertissement.

Ce n’est donc pas tant la transparence qui demeure au principe du réseau social, qu’une spectacularisation qui entraîne des phénomènes de masquage : l’information particulièrement populaire va faire écran sur toutes les autres et orienter les échanges dans une certaine direction, neutralisant le reste des événements dans l’invisibilité médiatique. De sorte que ce type de transparence fonctionne finalement comme une opacification du politique, et scénarise un espace public artificiel.

La conséquence majeure de ces nouvelles façons d’appréhender le politique est paradoxalement la dissuasion de l’élan participatif : les réseaux sociaux accréditent l’idée d’une équivalence participation virtuelle/participation physique. Mieux, en faisant croire à leurs adeptes que la participation virtuelle a ceci de rafraîchissant et de plus démocratique qu’elle se passe d’intermédiation et donne un accès direct au politique, ils affaiblissent la volonté de l’internaute de s’investir concrètement. Le commentaire Facebook posté sous quelque billet d’humeur ou le statut Twitter relayé sur la toile vaut pour participation. De sorte que l’abolition des médiations ne propose qu’une transparence de mauvais aloi, qui dissémine et dévalue l’investissement citoyen.

La crise du sens du politique

A une époque où le politique semble traverser une crise de signification et avoir perdu sa fonction initiale, qui était d’élaborer un futur désirable et une réalité alternative, on peut se demander si la moralisation à outrance n’est pas la dernière solution pour des gouvernants qui veulent remédier à la défiance des gouvernés. La transparence est peut-être moins une requête naturelle de la société qu’un dérivatif imaginé par l’exécutif lui-même pour redonner, à l’ère du désengagement et de la contestation, quelque légitimité à l’État. Comme l’écrit Pierre Rosanvallon, « faute de savoir ce que le pouvoir doit positivement faire, on ne se soucie plus que ce qu’il devrait être[12] ». En ce sens, l’idéologie de la transparence est commode, parce qu’elle fait illusion, c’est-à-dire diversion.

Il est vrai que ces réserves ne doivent pas nous dissuader toutefois de réguler les pratiques du personnel politique et de proposer des lois adéquates. Le juridique est après tout la première étape dans la transformation des mentalités. Et une surveillance aussi scrupuleuse peut avoir des effets salutaires, car elle ne peut que dissuader les gouvernants de multiplier les comportements illicites.

La classe politique a un devoir d’exemplarité et la tâche exceptionnelle qui lui incombe requiert des qualités exceptionnelles – c’est-à-dire, entre autres, une honnêteté irréprochable. Néanmoins, cette course à la transparence ne doit pas dispenser la démocratie d’une véritable introspection – sur son avenir, toujours à élaborer, sur ses objectifs à court et long terme, sur le sens de son action. La transparence ne suffira jamais à faire vivre la démocratie, car le problème n’est pas celui de la visibilité des décisions et des comptes en banque, mais celui d’une conscience et d’une responsabilité politiques à éveiller chez les gouvernants et les gouvernés.

« Emmanuel Macron n’a pas souhaité commémorer la Commune : nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux » | Le Monde Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France 03 juin 2021

Le chef de l’Etat a honoré la mémoire de Napoléon aux Invalides, mais pas les 150 ans de la Commune, ce « moment fondateur et populaire » de la République, déplore, dans une tribune au « Monde », Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France.

Tribune. A Paris, le 28 mai 1871, au cimetière du Père-Lachaise, 147 fédérés furent exécutés de façon sommaire puis jetés dans une fosse commune. Dans les jours suivants, les versaillais y ensevelirent également les dépouilles des autres communards morts dans les quartiers voisins sous les balles d’un pouvoir assassin.

Chaque mois de mai depuis vingt-cinq ans, à l’initiative du Grand Orient de France (GODF), les francs-maçons célèbrent leur mémoire en se réunissant au mur des Fédérés, lieu de recueillement mais aussi d’espoir et d’exigence.

>>> Les francs-maçons et la Commune

Si cette manifestation est le signe de notre combat pour la République, pour une société plus juste, plus fraternelle, elle est aussi une ode à la mémoire et au temps long, le temps de la perspective, le temps du souvenir et de la mise à distance.

Conclusion tragique de la « >>> semaine sanglante », cette infamie reste emblématique de la violence dont est capable le pouvoir quand il n’a plus que la force des armes pour seul recours face à la remise en cause de l’ordre qu’il veut imposer. En écrasant par le fer et le feu cette insurrection révolutionnaire, Adolphe Thiers [président de la République, 1871-1873] et les versaillais, qui pensaient l’anéantir et la précipiter dans l’oubli, lui ont donné l’éternité et la force du mythe.

« La Commune, c’est aussi, l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, les premières écoles primaires de filles. »

Par leur courage, mais également par leur action législatrice qui sera un déterminant républicain majeur malgré sa brièveté, les communards sont entrés en soixante-douze jours dans la mémoire collective.

La Commune [18 mars-28 mai 1871] décréta la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la suppression du budget des cultes, la laïcisation des services publics, et notamment des hôpitaux. Elle instaura les bases de l’école laïque, instituant la gratuité, le droit pour les filles à l’instruction laïque et à la formation professionnelle, créant les premières écoles primaires de filles. La Commune, c’est aussi l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, épouses et concubines, et l’abolition de la prostitution.

On lui connaît de nombreux autres projets, pionniers de notre République, tels l’abolition de la peine de mort, la révocabilité des élus, la gratuité de la justice, le développement de modèles de coopératives de production, la réduction de la journée de travail, la suppression des amendes patronales.

Un idéal et un combat

La Commune exprime un idéal qui est celui du peuple français, une exigence d’égalité démocratique, de justice sociale et de solidarité. En faisant le choix de commémorer les 147 martyrs fusillés puis jetés dans une fosse commune, nous refusons d’oublier le combat pour la liberté et la justice.

Peu à peu, loi après loi, entre avancées et reculs, le projet républicain démocratique, laïque et social s’est mis en place. Il reste encore imparfait, mais son modèle continue d’inspirer les peuples du monde, quoi que veuillent faire croire ses concurrents et adversaires.

Pour autant, depuis quelques années, la vague républicaine s’affaiblit, laissant la place à un reflux risquant d’emporter avec lui nos valeurs les plus essentielles. La République recule, laissant s’accroître les inégalités et les fractures sociales. La Commune le portait déjà, il n’y a de projet républicain qu’avec un projet de justice sociale.

La Commune a été un moment fondateur et populaire, animé de l’enthousiasme que peut susciter la République quand elle accomplit l’authentique égalité démocratique et trouve son aboutissement dans la justice sociale, dans l’égalité, sans laquelle la fraternité et la liberté ne sont réservées qu’à quelques-uns.

>>> Six idées pour se souvenir de la Commune

Se souvenir de la Commune, c’est faire vivre cet idéal de justice et de progrès. Se souvenir de la Commune, c’est se rappeler ses héros, mais aussi ses héroïnes, oubliées pour la plupart. Il y a Louise Michel, bien sûr, mais aussi Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, fondatrices de l’Union des femmes, Victorine Rouchy, Léontine Suétens, et les innombrables autres, condamnées, déportées ou mortes sous les balles des versaillais. Elles ont combattu pour leur émancipation, leur liberté, pour l’avènement de la République. Se souvenir de la Commune est plus que jamais une absolue nécessité dans le moment que nous vivons.

Le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec son cortège de reculs démocratiques et républicains, est dans tous les esprits. Sur la place publique, les discours de haine et d’exclusion dont beaucoup pensaient la nation prémunie se multiplient.

>>> « Légende noire » contre « légende rouge » : la difficile commémoration des 150 ans de la Commune de Paris

En miroir de l’extrême droite et la renforçant, le surgissement au premier plan de revendications identitaires méconnaît le risque d’une fragmentation de la société en groupes rivaux, générant des replis communautaires porteurs de division et de violences civiles.

Face à ces risques tous azimuts de dévoiement et de déchéance de la République, et alors que le chef de l’Etat n’a pas souhaité commémorer les 150 ans de la Commune, lui préférant d’autres symboles, nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux.

Si l’Histoire est mémoire et souvenir, elle est aussi espoir. Les républicains sincères ne peuvent oublier les héros de la Commune, non pas seulement le jour d’un hommage, mais à chaque instant de leur engagement. L’année des 150 ans de la Commune n’est pas terminée. Le pouvoir républicain peut encore choisir d’honorer cette histoire.

>>> « La Commune de Paris est un bien commun que la République se doit de célébrer »

Georges Sérignac est grand maître du Grand Orient de France

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Généalogies de l’état civil – 1. L’état de nature selon Hobbes, Locke et Rousseau | Cincinnatus, 3 mai 2021

Hobbes Locke Rousseau
Je m’éloigne quelques semaines de l’écume de l’actualité pour me ressourcer aux œuvres de ces classiques dont les pensées peuvent éclairer nos réflexions. 

Les théories de l’état de nature et du contrat social occupent une place centrale dans la pensée politique moderne. Quoiqu’elles semblent passées de mode, elles continuent pourtant d’irriguer, de manière presque subliminale, toutes nos conceptions contradictoires et conflictuelles de l’État, de la souveraineté, de la démocratie, de la république, de la citoyenneté… Il ne s’agit donc en rien d’objets surannés, de ratiocinations de philosophes d’un autre âge qui, pris dans les affaires de leur temps, n’auraient plus rien à nous dire. 

Au contraire ! Si ces systèmes philosophiques répondaient alors à des considérations très concrètes auxquelles devaient faire face leurs auteurs, ceux-ci ont eu l’intelligence de s’en abstraire pour forger des concepts universels qui nous parviennent avec une puissance inchangée. Voilà une raison de plus pour s’y intéresser, si le simple bonheur de côtoyer des géants de la pensée ne suffisait pas à convaincre de l’intérêt de se frotter à ces textes [1].

Sommaire :

  • Introduction
  • Des mythes politiques
  • Hobbes et Locke : la guerre et la paix
  • L’homme naturel chez Rousseau : un « animal stupide et borné »
  • L’évolution de l’état de nature chez Rousseau : vers le contrat social

>>> Lire la suite…

mercredi 7 juillet 2021

Jean-Louis Barrault récite "Liberté" de Paul Eluard | GionoFilm 30 juil. 2014


Jean-Louis Barrault récite le poème de Paul Eluard "Liberté", tiré du recueil "Poésie et vérité" (07.10.1977).

Jean-Louis Barrault en 1972, propos sur l'art théâtral et sa philosophie de vie | archivesRC 23 mars 2020


Le metteur en scène et acteur français, Jean-Louis Barrault, parle de ceux qui l'on influencé et donne son point de vue sur la vie, la mort, le théâtre, la liberté humaine et artistique. 
Source : Rencontres, 26 avril 1972 
Animateur : Raymond Charette

Les Enfants du Paradis - Jean-Louis Barrault ( Etienne Decroux) | Alfredo Giarri 30 juin 2013

Drôle de drame de Marcel CARNÉ - La Critique de la Semaine | ESRA Officiel 17 déc. 2019


Film français de Marcel CARNÉ (1937), avec Louis JOUVET, Françoise ROSAY et Michel SIMON.

Pierre Fresnay, de la rue Vauquelin aux années 30 (deuxième partie)| Etienne COLSON 23 avr. 2021


Sources :

- Pierre Fresnay (Albert Dubeux, Ed.Calmann-Lévy, 1950)
- Pierre Fresnay (Fresnay et Possot, Ed.La Table ronde, 1975)
- Fresnay (Henri Agel, L' Avant-scène du cinéma, Supplément Anthologie, n°90, octobre 1976)
- Pierre Fresnay, Le gentilhomme du cinéma (Charles Ford, Ed.France-empire, 1981)
- Noir et blanc, 250 acteurs du cinéma français 1930-1960 (Olivier Barrot et Raymond Chirat, Ed. Flammarion, 2000).
- Musique : Beethoven's silence (Extended), composé et interprété par Ernesto Cortazar

Un portrait de Pierre FRESNAY (première partie) | Etienne COLSON 28 janv. 2021

mardi 6 juillet 2021

"Nous allons entrer en France dans une bien triste époque" : la modernité de Gustave Flaubert ( Cliquer sur l'image ) | France culture 20/06/2021

Statue de Gustave Flaubert sur
les quais de La Touques le
8 juillet 2016, Trouville.

À retrouver dans l'émission SIGNES DES TEMPS par Marc Weitzmann

Le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert et la réédition de ses œuvres complètes -volume 4 et 5 publiés chez Gallimard-, permet de revenir sur l'écrivain qui a le mieux vu son pays... et le nôtre.

"Nous allons entrer en France dans une bien triste époque, et moi je deviens comme l’époque, je m’assombris. Nous vivons tous maintenant dans un état de rage contenue qui finit par nous rendre un peu fou. Aux misères individuelles vont se joindre la misère publique. Ce qui me navre, c’est la stupidité féroce des hommes. Je suis rassasié d’horreurs. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. Et je suis convaincu que nous entrons dans un monde hideux."

Ces lignes sont un montage de phrases tirées de lettres écrites par Flaubert sous le Second Empire, mais elles résonnent aujourd’hui avec une actualité étonnante. 

A cette époque en effet, les espoirs républicains révolutionnaires de1848 ont fait place avec Napoléon III au grand retour de l’Ordre. Les réseaux sociaux n’existent pas encore, mais la presse de masse, la publicité et son cortège d’information invérifiable se développent de façon fulgurante. Ecrivains et journalistes se retrouvent quant à eux en une multitude de petites chapelles idéologiques au sein desquelles le désir de révolte se mêle à celui de faire carrière. Et dans cette Bohême ou Marx voit une masse d’écrivaillons confuse et décomposée,  l’idéal de la Raison hérité des Lumières compose avec la peur du pouvoir d’un côté, et le retour de la religion de l’autre. 

C’est Flaubert, justement, qui va prendre acte de ce chaos nouveau et la forme littéraire entièrement neuve qu’il va trouver pour en rendre compte va devenir la matrice de la littérature romanesque contemporaine.

Nous fêtons cette année son bicentenaire, la Pléiade publie le dernier volume de ses œuvres complètes et le relire aujourd’hui, c’est se replonger dans l’origine de la conscience littéraire moderne face au chaos du monde. 

Pour aller plus loin

>>> Michel Winock : "Flaubert avait la haine de son époque", L'Express, 8 mai 2021.

>>> Centre Flaubert

>>> Gustave Flaubert, sa vie, son oeuvre

>>> Flaubert. A écouter, à lire, à découvrir

Bertrand Russell, l’œuvre d’une vie ( Cliquer sur l'image ) | France culture 08/09/2014

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

TOUS LES ÉPISODES


>>> Des mathématiques à l’éthique, une vie philosophique

Par Adèle Van Reeth Réalisation : Nicolas Berger Lectures : Georges Claisse


>>> Le tournant linguistique de la philosophie

Par Adèle Van Reeth Réalisation : Nicolas Berger Lectures : Georges Claisse


>>> De la vérité logique à la vérité mystique

Par Adèle Van Reeth Réalisation : Nicolas Berger Lectures : Georges Claisse


>>> L'engagement d’un pacifiste

Par Adèle Van Reeth Réalisation : Nicolas Berger Lectures : Georges Claisse

∆∆∆ Bertrand Russell - Message aux générations futures (STFR) | Hygiène Mentale 7 oct. 2014



Interviewé en 1959, Bertrand Russell s'adresse aux génération futures et leur (nous) laisse deux conseils pleins de bon sens.

In 1959, Bertrand Russell, the Nobel Prize-winning philosopher, mathematician and peace activist was just short of his 87th birthday, when he gave wide-ranging interviews to the BBC and the CBC. In this capture Russell giving life lessons - lessons about critical thinking, love and tolerance - to a generation living 1,000 years in the future.

BERTRAND RUSSELL raconté par JEAN BRICMONT en 5 chapitres | Les Mutins de Pangée 16 mai 2018



Bertrand Russell (1872-1970), mathématicien, logicien, philosophe, activiste. Une pensée pour notre temps, racontée par le physicien et essayiste Jean Bricmont, qui a participé à l’édition française de plusieurs ouvrages de Russell.

Chapitres :

1. Sa vie et ses activités politiques  0:46
2. La logique  28:26
3. La philosophie  35:31
4. Le bilan  43:03
5. Lire Bertrand Russell  55:08



This deathbed memoir by Dr. Paul H. Johnstone, former senior analyst in the Strategic Weapons Evaluation Group (WSEG) in the Pentagon and a co-author of The Pentagon Papers, provides an authoritative analysis of the implications of nuclear war that remain insurmountable today. Indeed, such research has been kept largely secret, with the intention “not to alarm the public” about what was being cooked up. This is the story of how U.S. strategic planners in the 1950s and 1960s worked their way to the conclusion that nuclear war was unthinkable. It drives home these key understandings:
• That whichever way you look at it -- and this book shows the many ways analysts tried to skirt the problem -- nuclear war means mutual destruction
• That Pentagon planners could accept the possibility of totally destroying another nation, while taking massive destructive losses ourselves, and still conclude that “we would prevail”.
• That the supposedly “scientific answers” provided to a wide range of unanswerable questions are of highly dubious standing.
• That official spheres neglect anything near a comparable effort to understand the “enemy” point of view, rather than to annihilate him, or to use such understanding to make peace.

Dr. Johnstone’s memoirs of twenty years in the Pentagon tell that story succinctly, coolly and objectively. He largely lets the facts speak for themselves, while commenting on the influence of the Cold War spirit of the times and its influence on decision-makers. Johnstone writes: “Theorizing about nuclear war was a sort of virtuoso exercise in creating an imaginary world wherein all statements must be consistent with each other, but nothing need be consistent with reality because there was no reality to be checked against.”

While remaining highly secret – so much so that Dr. Johnstone himself was denied access to what he had written – these studies had a major impact on official policy. They contributed to a shift from the notion that the United States could inflict “massive retaliation” on its Soviet enemy to recognition that a nuclear exchange would bring about Mutual Assured Destruction (MAD). The alarming truth today is that these lessons seem to have been forgotten in Washington, just as United States policy has become as hostile to Russia as it was toward the Soviet Union during the Cold War. U.S. foreign policy is pursuing hostile encirclement of two major nuclear powers, Russia and China.

Without public debate, apparently without much of any public interest, the United States is preparing to allocate a trillion dollars over the next thirty years to modernize its entire nuclear arsenal. It is as if all that was once understood about the danger of nuclear war has been forgotten.

Collection "Le goût des idées"

Il existe peu d'histoires de la philosophie en français, et celles que l'on peut lire s'adressent à des spécialistes ou à des étudiants. L' uvre de Bertrand Russell, en revanche, est accessible à tous, sans que pour cela l exposé des différents systèmes perde en quoi que ce soit de son exactitude et de sa rigueur. C est donc un tableau cohérent et complet de la philosophie occidentale, de l Antiquité à nos jours que « l' honnête homme » trouvera ici. Complet, cela va de soi, car l érudition de l auteur ne saurait être mise en défaut. Cohérent, car une pensée sous-entend et anime cet ouvrage, cette pensée que les philosophes sont à la fois des effets et des causes: ils sont les effets des circonstances sociales, de la politique et des institutions de leur temps; ils sont la cause (s ils sont heureux) des nouvelles croyances qui façonneront la politique et les institutions des âges futurs.
« Pour ma part, dit l auteur, je me suis efforcé de faire ressortir chaque philosophe comme un produit de son milieu, un homme en qui se cristallise et se concentrent les pensées et les sentiments qui, d une manière vague et imprécise, sont ceux de la communauté dont il faisait partie. »
Par la suite cet ouvrage capital de Bertrand Russell, grand penseur anglais, Prix Nobel 1950, a un double caractère: non seulement il est nourri de pensée comme un livre de philosophie, mais il se lit avec tout l intérêt qu on apporte à un livre d histoire.

Redisons-le, c est une uvre qui pourra, et devra, figurer dans la bibliothèque de tout « honnête homme ».

Why I Am Not a Christian by Bertrand Russell



Bertrand Arthur William Russell 1872-1970
British philosopher, logican, mathematician, historian, and social critic.

Bertrand Russell first delivered this lecture on March 6, 1927 to the National Secular Society, South London Branch, at Battersea Town Hall.

samedi 3 juillet 2021

California Dreamin’ : la terre des possibles ( Cliquer sur l'image ) | France culture 28/06/2021

À retrouver dans l'émission ENTENDEZ-VOUS L'ÉCO ? par Tiphaine de Rocquigny

TOUS LES ÉPISODES


>>>  Aux origines du mythe

Du chercheur d'or au XVIIIe siècle au salarié de la Silicon Valley, le rêve californien a pris plusieurs visages au fil des siècles. Une constante, cependant,...


>>> Los Angeles : un concentré d'inégalités

Los Angeles a été une ville florissante construite sur les loisirs et le développement de l'industrie. Mais les tensions, raciales et économiques, se sont...


>>> L'industrie culturelle à la conquête du monde

Du western hollywoodien aux clips de rap sur MTV, la diffusion par l'image du rêve américain, principalement associé à la Californie, a toujours constitué...

Cancel culture : pour une culture de l'accumulation, avec William Marx, par Camille Renard : Multiplier les mémoires contre la "cancel culture" | France Culture 03/10/2020 Via notre F PV

Statues déboulonnées, personnalités boycottées, le terme "cancel culture" a fait une entrée fracassante dans le débat public. William Marx, professeur de littérature au Collège de France, nous invite à envisager notre passé autrement, en "multipliant les mémoires".


L'expression "Cancel culture" est apparue aux Etats-Unis dans le sillage de #MeToo. 
Elle concerne des individus critiqués, boycottés, voire licenciés pour des propos ou des actes jugés outrageants. Pour William Marx, professeur de littératures comparées au Collège de France, dont la leçon inaugurale "Vivre dans la bibliothèque du monde" vient de paraître (éditions Collège de France / Fayard, 30 septembre 2020), c'est plus profondément tout un mouvement culturel. Une réaction qui interroge notre façon de vivre avec notre passé. 


Pour une culture de l'accumulation

William Marx : "Personne ne peut s’arroger le droit d’effacer, de supprimer un symbole de manière totalement unilatérale. Personne n’a ce droit-là. Ça ne peut être que l’objet d’un consensus, d’un débat. Mais la question posée est bonne. Je regrette beaucoup ce terme de “cancelling”, “cancel culture”, “culture de l’effacement”, “de l’annulation”, ou “culture de la table rase”. 

Il ne faudrait pas faire une Cancel culture, mais plutôt une culture de la multiplication, de l’approfondissement. 

Jusqu’il y a quelques dizaines d’années, on peut dire que l’ensemble de la société, les grands penseurs, les grands écrivains compris, étaient tous misogynes, homophobes. À ce compte-là, c’est de tout le passé qu’il faudrait se débarrasser. On comprend bien que c’est absolument inadmissible. S’attaquer aux figures des grands philosophes des Lumières est une très grave erreur. Les militants anti-racistes eux-mêmes sont les héritiers de cette philosophie-là. Sans Montesquieu, la Révolution n’aurait pas eu lieu, et il n’y aurait pas les libertés dont nous jouissons aujourd’hui. 

Quand on supprime une tradition, en fait on le regrette toujours un peu plus tard. Il y a des exemples historiques. À la Révolution française, on a martelé les figures qui étaient dans les églises, on a essayé de les détruire en grande partie. Je crois beaucoup plus important non pas de supprimer, des éléments, des items, de la mémoire culturelle, mais au contraire plutôt d’en ajouter d’autres, de multiplier les mémoires correspondant aux différentes sensibilités, aux différentes communautés : Toussaint Louverture par exemple, des figures d’écrivaines, une admirable poétesse qui est Marceline Desbordes-Valmore…

Un double héritage puritain et provocateur

Au bout du compte, cette “cancel culture” ressortit à ce qu’on pourrait appeler un puritanisme. Et ce n’est pas un hasard si ça vient des Etats-Unis, si ça vient d’un monde marqué par l’histoire puritaine, par le fondamentalisme évangélique et biblique. Et on retrouve de cela.  

Ils sont aussi dans la lignée de ce que faisaient les militants d’Act Up, qui sont des actes radicaux, qui ont une forte valeur symbolique et qu’il faut non pas prendre de manière littérale comme des actes d’annulation, mais plutôt comme une invitation, une invitation forte, une provocation sans doute à réfléchir ensemble à ce que devrait être notre mémoire et à la multiplication de nos mémoires. 

La solution de Basile de Césarée : une lecture allégorique du passé

Donc je crois que le travail qu’il faut faire, c’est un travail d’interprétation, de subtilité. Un bon exemple donné par cela est un exemple historique qui est le moment du passage de l’Empire romain du paganisme au christianisme. Il y a eu des événements assez violents très radicaux qui ont eu lieu : des bibliothèques ou des statues qui ont été renversées parce que c’était des statues des dieux. Et des gens comme saint Augustin, comme saint Jérôme ou d’autres essaient de voir ce qu’on peut sauver de la culture païenne dans un monde chrétien. 

Et en particulier, il y a un auteur qui, lui est un auteur grec, >>> Basile de Césarée

Basile demande de faire une lecture allégorique, par exemple de dire qu’en fait lorsque tel épisode qui nous paraît immoral ou où apparaissent des dieux, chez Homère ou chez d’autres poètes, il faut faire une lecture allégorique qui essaie de retrouver le sens moral profond, qui, lui, est tout à fait acceptable. Je crois qu’il pourrait nous servir de modèle. Je crois aussi qu’il y a un devoir de la part de tous à regarder de manière apaisée les événements historiques, les œuvres culturelles, quand même continuer de transmettre un passé qui est absolument nécessaire à notre survie. Le passé, nous devons le renégocier en permanence. Mais il faut plutôt agrandir notre perception du passé plutôt que de la limiter."

David M : 

"Je suis noir et j'ai dû mal à compendre le délire de la cancel culture. En premier lieu contre les personnalités car je ne vois pas pour qui les gens et juristes twitter se prennent pour décider qu'une personne devrait être cancel. Je prend à titre d'exemple Johnny Depp et Amber Heard ça montre toute l'hypocrisie de notre société. Égalité oui mais pour un homme, c'est une présomption de culpabilité et non d'innocence... Cancel l'Histoire et détruire des statues pour donner l'impression qu'on change les choses curieuses façon de faire tabula rasa du passé. Ce qui est abérrant car on a tout à en apprendre.. Franchement le politiquement correct ça ressemble vraiment au facisme du 21è siècle. Des principes à défendre mais toujours un groupe pour dénaturer le sens du combat. C'est pas en créant des fictions qu'on va changer la réalité."

KUAZAR SOUND 6TM :

Quel est le propos ici ? Si ce n'est de surfer sur la vague et le buzz de la pseudo "cancel culture" c'est un certain opportunisme de la pensée qui fait écho à l’idéologie politique et néolibérale du gouvernement, sa duplicité, son hypocrisie, sa novlangue, ses éléments de langage, qui invite la confusion, comme ici, les monuments et statues dans l'espace public, ne sont pas des musées, ce sont des choix politique qui mettent en lumière et perspective une certaine interprétation de l'histoire, au dépend souvent de la vérité historique, les statues et même certaines références littéraires et historique ont une dimension symbolique qui fait office de propagande dans le récit national, dans la construction de l'identité. 

Au contraire de cet effacement fantasmé de l'histoire et de ses figures, c'est justement une culture populaire qui est effacée et reprend ses droits, dont celui d’occuper l'espace publique et culturel, de lui rendre sa cohérence en sublimant ce qui célèbre un idéal commun, un projet de société si j'ose dire, motivé par un réel progrès social, et ce progrès oui historiquement passe aussi par cet acte symbolique de brûler les idoles, d'ailleurs tout est question de contexte, alors même que le gouvernement veut mettre en pratique une réelle censure, le danger viendrait de cette fantasmagorique cancel culture, alors même que la culture c'est précisément le premier et le plus significatif dommage collatéral de la pandémie. 

Multiplier les mémoires ne permet pas de soustraire ni de diviser ou même d'additionner les conneries qu'on peut raconter, ni de comme par magie les animées et les illuminées d'une lueur d’intelligence. P.S dude are you telling me we should cancel the cancel culture, and get stuck in an infinite loop, in a spatio temporal paradox, up is down and down is up, the earth is flat, and 9/11 was an inside job, no that's a good one, hey teacher, leave those kids alone!

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Hervé Hasquin: "Avec la cancel culture, on finira par interdire Voltaire" | JEAN-PAUL BOMBAERTS L'Echo 13 avril 2021 Via notre F Pierre V

Hervé Hasquin: "Même le PS a fini par admettre
 que le PTB est d’obédience communiste."
©Kristof Vadino

Hervé Hasquin épingle les complaisances intellectuelles et les indignations sélectives d'une partie de la gauche.

Dans son nouveau livre "Les œillères rouges", Hervé Hasquin, historien de l’ULB et figure politique libérale bien connue, dénonce une certaine gauche européenne qui a toujours eu du mal à condamner les totalitarismes de gauche, qu’il s’agisse de Staline, de Mao ou de Pol Pot.

En remontant à 1917, Hervé Hasquin passe en revue un siècle d’errements, de mauvaise foi et de contorsions intellectuelles pour tenter de justifier l’injustifiable. Il épingle aussi les "reports de foi" à répétition qui, telles des modes intellectuelles, font que l’on passe allègrement du stalinisme au castrisme, puis au maoïsme, ensuite au tiers-mondisme et à l’altermondialisme. "Nous vivons encore avec des reliquats de ces attitudes doctrinaires qui s’accaparent le monopole de la vérité", constate-t-il. Ces reliquats ont pris aujourd’hui les habits de la gauche racialiste et décoloniale.

"Pour un intellectuel, bâtir un monde meilleur est un projet exaltant. Le problème surgit lorsque la fin justifie les moyens."

Comment expliquer cet aveuglement d’une partie de la gauche?

On promet des lendemains qui chantent, un avenir radieux. Pour un intellectuel, bâtir un monde meilleur est un projet exaltant. Le problème surgit lorsque la fin justifie les moyens. Et ce quel qu’en soit le prix humain, puisqu’"on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs", comme on dit. Durant la guerre d’Espagne, les phalangistes de Franco ont commis des atrocités, mais ce fut également le cas des républicains qui ont liquidé 15.000 religieux et religieuses. Des intellectuels en sont arrivés à mettre en valeur des régimes qui leur interdisent d’être des esprits libres. Alors que dès 1938, ceux qui avaient envie de voir et de savoir, disposaient de tous les instruments, comme en attestent les écrits de George Orwell et Arthur Koestler. Mais l’intelligentsia occidentale était tétanisée par la peur de faire le jeu de la droite, de donner des armes aux ennemis de classe. "Il ne faut pas désespérer Billancourt", clamait Sartre.

Si la gauche occidentale s’est égarée au sujet des dictatures communistes, qu’en est-il du tiers-mondisme de René Dumont ou de Jean Ziegler qui défendent au départ une cause louable? Où cela a-t-il dérapé ?

Ziegler part de la vision caricaturale du sud "mis à sac" par le nord. On en viendrait presque à oublier que Ziegler a également été le conseiller de Mugabe et de Mengistu et qu’il a participé à la mise en place du prix des droits de l’homme de Kadhafi. La même dérive intellectuelle se retrouve chez l’ancien directeur du Monde Diplomatique Ignacio Ramonet, fer de lance des altermondialistes et qui continue de vanter les mérites de Chavez et de Maduro.

La droite n’a-t-elle pas, elle aussi, connu des errements avec le néolibéralisme des années Reagan et Thatcher ?

Je ne sais pas trop ce que veut dire le néolibéralisme. Je connais le libéralisme. Le libéral n’a pas à être l’avocat d’un régime d’extrême-droite même si ce dictateur prétend gouverner au nom du libéralisme. Je me suis toujours opposé aux totalitarismes, quels qu’ils soient.

Le PTB est-il communiste ou simplement populiste?

C’est un parti qui ne cache pas ses sympathies communistes. Même le PS a fini par admettre que le PTB est d’obédience communiste. En attendant, le PTB met le PS en difficultés, ce qui conduit ce dernier à pratiquer la surenchère. J'étais atterré lorsque j’ai entendu Paul Magnette, que j’apprécie par ailleurs pour son intelligence, indiquer qu’il soutenait à 200% la grève du 29 mars dernier dans le secteur privé, comme si toutes les entreprises roulaient sur l’or depuis le début de la pandémie.

"Beaucoup de gens de gauche sont gênés aux entournures par l’islamo-gauchisme."

Dans une carte blanche parue dans la presse belge en 2019, certains refusent de mettre sur le même pied nazisme et communisme. Sommes-nous face à un deux poids deux mesures ?

La résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019 mettant sur le même pied les crimes commis par le nazisme et par le communisme passe en effet très mal chez certains intellectuels, universitaires et artistes belges, nostalgiques d’un communisme qui a baigné leur jeunesse. Dans une carte blanche parue dans Le Soir et La Libre, ils n’hésitent pas à assimiler cette initiative européenne à du "révisionnisme historique". Le parallélisme entre les deux totalitarismes avait pourtant été établi dès 1951 par Hannah Arendt. La question est pourtant simple: en quoi la liquidation d’individus en raison de leur classe serait-elle moins condamnable que la liquidation d’individus en raison de leur race ou de leur religion ?

L’accusation d’islamo-gauchisme est-elle fondée ou s’agit-il d’un faux procès ?

Beaucoup de gens de gauche sont gênés aux entournures par l’islamo-gauchisme, mais ils hésitent à s’exprimer par peur de faire le jeu de l’extrême-droite. L’islamo-gauchisme est un héritage du tiers-mondisme qui s’appuie sur l’idéologie décoloniale, indigéniste et racialiste. Le discours racialiste se revendique antiraciste, mais de manière trompeuse. Le paradoxe est que cette extrême gauche prône la tolérance, mais tient un discours sans nuances qui s’en prend violemment à ses contradicteurs. L’essayiste française Caroline Fourest en a fait les frais en étant empêchée de s’exprimer lors d’un débat à l’ULB. Dans les universités américaines, le discours militant l’emporte de plus en plus souvent sur le savoir académique. Ceci étant, l’islamo-gauchisme est aussi détestable que les professions de foi anti-arabes ou antimusulmanes.

"La cancel culture est une nouvelle forme d’intolérance au nom de la bonne conscience."

Qu’une traductrice néerlandaise d’une poétesse noire américaine, en l’occurrence Amanda Gorman, soit écartée parce que n’étant pas noire vous choque-t-il ?

On ne peut pas accepter cela. Ces pressions sur les réseaux sociaux émanent de mouvements qui mettent en accusation la blanchité. Le blanc est vu comme responsable de tous les maux de la planète. Dans les milieux académiques également, certains remettent en question l’opportunité de confier à des professeurs blancs l’enseignement de certaines thématiques à connotation raciale. Être blanc n’est plus seulement vu comme une couleur de peau, mais comme un statut politique. Ces gens-là font la chasse après ceux qui ne s’alignent pas. C’est ce qui s’est passé récemment avec deux professeurs à Sciences Po Grenoble. Ce sont les mêmes qui pratiquent la "cancel culture", importée des États-Unis et qui est une nouvelle forme d’intolérance au nom de la bonne conscience. Si on continue dans cette voie, on finira par interdire Voltaire, sous prétexte que ses écrits comportent l’un ou l’autre terme à connotation antisémite. Le meilleur rempart contre ces dérives intellectuelles, c’est l’État libéral et laïque.

Le concept de "laïcité inclusive" qui promeut le port du voile dans les écoles et les administrations peut-il promouvoir l'émancipation ?

Quelqu’un peut-il m’expliquer ce que recouvre le terme de laïcité inclusive? En ce qui me concerne, je suis pour une laïcité ouverte, pas pour une laïcité fermée à tout courant spiritualiste. Pour le reste, il est important dans nos sociétés multiculturelles de pouvoir disposer d’un cadre éthique minimum respectueux de la liberté et sur lequel il n’est pas question de transiger. Si on va plus loin, on prend le risque de sombrer dans l’intolérance. La laïcité se transforme alors en Inquisition. Cessons de vouloir imposer une société uniforme et corsetée.

"Œillères rouges", Hervé Hasquin, préfacé par Richard Miller, éd. La Pensée et les Hommes et CEP, 212 pages, 18,50 euros

mercredi 30 juin 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Les temps changent : ça va mal tourner ? avec Daniel Cohen, économiste et le réalisateur Eric Rochant ( Cliquer sur l'image ) | France culture 03/09/2018


Si l'effondrement de la civilisation industrielle a abouti à une société digitale, les questions de l'ancien monde émergent à nouveau. Pour en parler, Olivia Gesbert reçoit l'économiste >>> Daniel Cohen et le réalisateur Eric Rochant.

Entre dictature des algorithmes et robotisation des esprits, le «nouveau monde» - produit de 50 ans de bouleversements sur tous les plans - pourrait mal tourner. Face à la mondialisation et aux diverses crises qu’on lui attribue, face aux bouleversements de la révolution numérique, une angoisse naît, diffuse et globale, dont le populisme serait l’expression.

Il n’y a que 5% des Français aujourd’hui qui souhaitent vivre dans l’avenir. (…) C’est la grande rupture avec les sixties où il y avait une impatience du futur.
(Daniel Cohen)

De crise en crise et de rupture en rupture, entre la révolution de la jeunesse et les oppositions idéologiques, on a ainsi assisté à la chute de la civilisation industrielle au profit d’une société numérique riche de nouveaux enjeux et porteuse de nouvelles peurs, mais aussi de nouvelles possibilités.

Il s’agit de comprendre où nous entraîne cette société postindustrielle (…) La société qui lui succède est une société de services où l’humain travaille l’humain lui-même. Daniel Cohen

Avec l’économiste Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’ENS, qui publie un essai de réaction et de critique sociale : Il faut dire que les temps ont changé... chronique fiévreuse d’une mutation qui inquiète chez Albin Michel (2018).

On vit dans une société où le manque est interdit, tabou. On n’a le droit de manquer de rien, on a droit à tout. Eric Rochant

Également présent, Eric Rochant, réalisateur d’Un monde sans pitié (1989) ou de Möbius (2013) et concepteur du Bureau des Légendes qui s’apprête à rouvrir le mois prochain dans une quatrième saison très attendue. Sa filmographie ancrée dans le réel n’empêche pas d’imaginer l’avenir, évoquant tant les lendemains d’une révolution soixante-huitarde lourde de désillusions et de conséquences (Un monde sans pitié) que la réalité du Mossad. Les Patriotes, 1994

Ce qui définit aujourd’hui le numérique, c’est une socialisation sur les réseaux sociaux, une socialisation "hors-corps". Eric Rochant

Les lendemains de crise ( Cliquer sur l'image ) | France culture 18/05/2021

Jean-François Ponsot et Michel Rocca, dans leur article : Le renouvellement de la pensée économique durant la crise des années 1930, s’intéressent au découplage théorie économique / politique économique en temps de crise. Ainsi introduisent-ils leur article en soulignant qu’au moment de l’éclatement de crises de grande envergure, la question de l’efficacité de la pensée économique se pose naturellement et systématiquement : l’économiste est interpelé sur l’utilité de son savoir pour la marche de la société. Par exemple, inaugurant un nouvel immeuble de la London School of Economics en novembre 2008, la reine d’Angleterre déclarait ainsi « c’est affreux, si les choses étaient aussi graves, comment se fait-il que personne ne les ait vu venir ? ».

M. Garicano, directeur de recherche à la LSE, répondait à cette question en éclairant sur la conception de la grande majorité des économistes de profession : « à chaque étape, quelqu’un comptait sur quelqu’un d’autre, et tout le monde croyait qu’il faisait ce qu’il fallait ». 

Que peuvent les économistes face aux crises ?  Comment se structurent les débats économiques sur le moment ?  Comment évolue donc la pensée économique lorsqu’elle est confrontée à une grave crise économique et financière ?

Il s’agira de comprendre, dans ces émissions, comment s’articulent policy making (les politiques économiques), et les théories économiques, et de s’interroger sur la nécessité des théories économiques de se renouveler face aux crises. Car on a tendance à dessiner l’histoire de la pensée à l’aune des grandes crises : jusqu'en 1929, la théorie libérale domine, puis c'est la crise de 1929 qui rend légitime l'intervention publique avec Keynes, qui est alors critiqué en 1973, face à l’inflation et chômage, avec un retour de la domination des libéraux, jusqu’en 2008… Cette réalité, lorsque l’on regarde la façon dont se structurent les débats économiques à l’époque, semble être plus complexe que ce que l’histoire en retient. Sans tomber dans la vacuité de certaines comparaisons historiques, on gardera en tête les débats actuels autour de la santé des économies en ces temps de crise, et les débats qui divisent les économistes autour de la dette. 

À retrouver dans l'émission ENTENDEZ-VOUS L'ÉCO ? par Tiphaine de Rocquigny

L' ÉPISODE


>>> Après 1929, le pari du New Deal

Alors qu’on pourrait analyser a posteriori le New Deal de Roosevelt comme une évidence de relance keynésienne, les débats étaient en réalité vifs à l’époque...


>>> Face aux chocs pétroliers, le carburant libéral

Le choc pétrolier de 1973 et la crise qui s’en suit mettent fin à la prospérité des Trente Glorieuses, et remet en question l'hégémonie des principes keynésiens...


>>> 2008 ou le piège de l’austérité

En 2008, à la London School of Economics, la reine Élisabeth II pose une question restée célèbre aux professeurs à propos de la crise financière : « Why...

Colonisations : mémoires sensibles ( Cliquer sur l'image ) | France culture 01/02/2021

A l'occasion de la remise du rapport Stora sur les questions mémorielles entre la France et l’Algérie, une série pour voir comment, à travers le monde, les passés coloniaux continuent de peser sur les relations diplomatiques actuelles. Comment ces blessures mémorielles peuvent-elles refaire surface, de quelle manière peuvent-elles être instrumentalisées, aujourd'hui, dans les rapports de force internationaux ?

À retrouver dans l'émission CULTURES MONDE par Florian Delorme

TOUS LES ÉPISODES


>>> France-Algérie : faire la lumière sur le passé

Fin janvier 2021, Benjamin Stora remettait à Emmanuel Macron un rapport sur “les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie"....


>>> Japon-Corée du Sud : des blessures non cicatrisées

Les conflits portant sur les mémoires de la colonisation japonaise de la péninsule coréenne ressurgissent régulièrement entre Tokyo et Séoul, et cela en...


>>> Belgique-RDC : les regrets du roi Philippe

En juin 2020, le roi Philippe transmettait pour la première fois à la RDC ses "profonds regrets" pour les "blessures" causées par la colonisation. Le fait-elle...


>>> Portugal-Angola : de l’exploitation à la coopération

Dans les discours officiels, dirigeants angolais et portugais mettent en avant leur histoire partagée, donnant l’impression d’une relation post-coloniale...

Is Canada prepared as growing cases of extreme weather linked to climate change? | Global News 30 juin 2021

mardi 29 juin 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ L’INTERNET ET LA DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE : Cyberdémocratie et démocratie participative, par Jocelyn Ziegler | Metahodos 18 juin 2021

1Depuis les années 1990, l’utilisation d’Internet est en pleine croissance. Ce nouvel outil va-t-il favoriser le débat démocratique ? « L’équation de la démocratie plus Internet est-elle égale à la démocratie participative »1 ? En octobre 2009, une recommandation du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe est adoptée sur la cyberdémocratie, elle est nommée démocratie « électronique »2. L’objectif de la démocratie électronique est d’utiliser les technologies d’information et de communication ( >>> TIC) pour améliorer la démocratie et les institutions démocratiques. De ce fait, la démocratie électronique permet au citoyen de participer à cette démocratie avec les dirigeants.

2Pour P. Levy, la cyberdémocratie annonce l’avènement d’une démocratie nouvelle, généralisée. Il parle d’une véritable « société civile planétaire »3. Que signifie finalement « cyberdémocratie » ? Le mot « cyberdémocratie » est un terme très récent qui a pour origine le terme américain cyberdemocracy. Il renvoie à l’idée que l’utilisation des Technologies d’information et de communication ( >>> TIC) comme l’Internet peut améliorer la démocratie grâce à la participation directe et active des citoyens au processus décisionnel démocratique.

Son application peut être étendue au niveau planétaire, comme le pensait P.  Levy qui parle d’« un nouvel espace de communication, inclusif, transparent et universel, qui est amené à renouveler profondément les conditions de la vie publique dans le sens d’une liberté et d’une responsabilité accrue des citoyens »4.

3La cyberdémocratie apparaît donc comme un nouvel espace pour la démocratie. Dans les années 1990, elle est présentée comme une nouvelle « agora électronique »5. La démocratie est un système qui diffère des systèmes où le pouvoir est détenu par un seul homme, c’est-à-dire la monarchie, ou par un groupe d’hommes, c’est à dire l’oligarchie. Étymologiquement, « démocratie » vient du grec ancien « dêmokratia », composé de « dêmos » : le peuple, et de « kratos » : le pouvoir. Il signifie donc « souveraineté du peuple »6. Au Ve siècle avant J-C, « démocratie » signifie « gouvernement de tous les citoyens »7. Ainsi la démocratie apparaît comme le choix politique dans lequel les citoyens détiennent la souveraineté de la cité.

4Pour Périclès, homme politique d’Athènes de 495 à 429 avant J-C, « la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple »8. Dans cette définition, l’intérêt général prime sur les intérêts individuels. Marcel Gauchet définit la démocratie par trois éléments : « le politique, c’est à dire le cadre dans lequel une collectivité d’hommes s’inscrit et maîtrise son destin, le droit qui fournit le principe de légitimité de ce cadre, l’histoire qui exprime le souci du devenir de cette collectivité »9. Pierre Rosanvallon écrivait sur la démocratie qu’elle était à la fois une promesse et un problème. Une promesse, dans le sens où elle ne peut jamais être satisfaisante. Et un problème, parce qu’il faut toujours trouver des réponses nouvelles pour répondre à l’idéal qu’elle incarne10. Dans De la démocratie en Amérique (1835), A. de Tocqueville soulignait que la démocratie correspondait au culte quasi religieux du public. Le public serait au cœur de la démocratie. Le public serait la clef de voûte du phénomène de la démocratie.

5La démocratie est avant tout représentative, c’est à dire que le citoyen délègue sa souveraineté à des représentants élus qui défendent l’intérêt général. Mais à partir de 1990, les réflexions sur la démocratie changent. Les nouvelles potentialités ouvertes par l’Internet changent les interrogations et les points de vue sur la démocratie. De ce fait, la démocratie ne pouvait pas rester à l’écart de l’évolution du réseau Internet qui a transformé les quotidiens, professionnel et privé. « La dématérialisation et l’instantanéité, caractéristiques du support électronique, sont de nature à bouleverser certaines pratiques démocratiques, à faire entrer peut-être la démocratie dans une nouvelle ère »11. Pour Benjamin Loveluck, dans Internet vers la démocratie radicale ? 12, l’Internet renoue de plusieurs façons avec la démocratie. Il sacralise la parole de façon nouvelle, promeut le dogme de l’égalité, valorise la participation directe des citoyens et la transparence.

6De plus, l’apparition des applications Web 2.0, comme par exemple les blogs ou encore les forums, permet à l’internaute d’exprimer plus facilement son point de vue. « Internet, contrairement à la radio ou à la télévision, met en situation d’égalité l’émetteur et récepteur, c’est donc à première vue l’outil idéal pour une démocratie participative où le citoyen pourrait intervenir très régulièrement dans le débat public »13. Pour M. Cartier, « la démocratie électronique est le terme le plus englobant, le plus souvent employé pour désigner, dans son sens le plus large, un moyen d’exercice de la démocratie participative par le biais des NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication). La démocratie électronique n’est en aucun cas une nouvelle forme de démocratie en elle-même, il ne s’agit que de l’application de la démocratie participative à l’aide des outils offerts par la technologie »14

7De ce fait, Internet et les nouvelles technologies d’information et communication sont devenus le moyen d’échange privilégié par les particuliers, les associations, les partis politiques, les élus… La cyberdémocratie est devenue « le lieu d’échange incontournable pour l’expression démocratique »15. Peut-on dire que la cyberdémocratie va être la solution pour une démocratie représentative en perdition ? Avec la cyberdémocratie va-t-on tout droit vers une démocratie participative ? Ou encore, la démocratie participative, grâce à la cyberdémocratie, est-elle une réalité ou juste une fiction ?

8La démocratie participative désigne l’ensemble des procédures, instruments et dispositifs qui permettent aux citoyens d’être replacés au cœur du débat politique. De ce fait, le citoyen est directement impliqué dans le gouvernement des affaires publiques. La cyberdémocratie devient la solution, pour le citoyen, à la participation à la démocratie participative (I), mais est-elle réellement la solution ou juste une utopie(II) ?

I. La cyberdémocratie, une solution pour la démocratie participative

9La cyberdémocratie semble être le nouvel espace qui permet au citoyen (A) de participer au phénomène de mode qu’est la démocratie participative (B).

A. La cyberdémocratie, un espace virtuel qui favorise la démocratie participative

10La cyberdémocratie offre un espace favorisant la participation citoyenne (1) grâce aux outils des technologies d’informations et de communications (2).

1. Un cyberespace favorisant la participation du citoyen

11Le terme cyberespace est utilisé dans les années 1980, notamment par W. Gibson. Il définit le cyberespace comme un « ensemble de données numérisées en un milieu d’information et de communication, lié à l’interconnexion mondiale des ordinateurs »16. Dans les années 1990, la cyberdémocratie est en pleine évolution, l’Internet est souvent présenté comme un nouvel « agora électronique »17. Howard Rheingold, écrivain américain spécialiste des rapports entre l’homme et les nouvelles technologies, compare l’Internet à un « espace public habermassien »18. Cet espace favorise les échanges et les débats en ligne des internautes. La théorie de Rheingold sur cet espace inspire d’autres auteurs, comme Cass Sunstain ou Patrice Flichy, quant à l’idée de démocratie participative qui pourrait s’affranchir des médias traditionnels. Les informations pour les citoyens seraient directement sur espace numérique. Chaque débat pourrait se passer sur un espace ouvert à tous. Steven Schneider, par exemple, constate qu’il y a un débat ouvert sur l’avortement et que ce débat est contrôlé par les participants eux-mêmes19.

12En 1995, B. Manin publie un livre où il remarque l’émergence d’une nouvelle forme de démocratie : « la démocratie du public »20. Les affaires publiques n’y sont plus discutées qu’au seul Parlement, elles sont portées devant la population. Pour Manin, « la forme du gouvernement représentatif qui émerge aujourd’hui se caractérise par l’apparition d’un nouveau protagoniste de la délibération publique, l’électeur flottant et informé, et d’un nouveau forum de cette délibération, les médias »21. Quand B. Manin fait référence aux médias, il pense surtout à la télévision. Cette théorie peut concerner aussi l’Internet qui est devenu le nouveau lieu pour informer la population, échanger sur les affaires publiques. Encore plus que la télévision, l’Internet encourage cette « interactivité entre les élus et les électeurs, et ce jusque dans les enceintes parlementaires où l’accès à Internet est permis »22. Les citoyens ne peuvent venir assister aux séances de l’Assemblée nationale ou du Sénat, mais ils peuvent les suivre en direct sur l’Internet où à la télévision sur les chaînes parlementaires. Les deux chambres permettent le suivi en direct les séances publiques. Cette initiation permet de rapprocher l’élu et l’électeur sur l’espace numérique. Même l’Administration a son propre site Internet qui permet aux citoyens de suivre l’actualité parlementaire, de connaître les différentes institutions ainsi que les débats publics en cours23.

13Ce cyberespace offre de nombreux avantages. C’est un lieu de liberté, car chaque internaute peut s’exprimer librement, participer à n’importe quel débat, créer sa propre image (notamment grâce à l’anonymat). C’est aussi un lieu qui fait disparaître les frontières, car la cyberdémocratie met en relation tous les internautes du monde sur un même espace où ils peuvent participer, débattre… L’Internet permet de créer une société internationale. C’est enfin un lieu de partage, car cet espace permet de partager les connaissances, les informations, et cela crée un lien social entre les internautes24.

2. Les outils de la cyberdémocratie pour une démocratie participative

14L’utilisation des technologies de l’information et de la communication permettent le contact entre tous les internautes du monde. Sur cet espace virtuel, les individus utilisant l’Internet peuvent échanger et participer à tous les débats qu’ils veulent. Les outils du web 2.0 (messageries instantanées, blogs, forums…) facilitent encore plus cette participation et l’intervention de tous les citoyens. Le web 2.0 permet d’écrire, commenter, copier-coller, mixer, publier, partager ou échanger des photos, vidéos, liens et tags, sur des sites de présentation de soi et de ses univers relationnels, développer des expérimentations cartographiques ou de moblogging articulant le Web et le mobile dans un « espace augmenté ». La dimension massive de l’usage des technologies sociales est frappante. Ces dispositifs et agencements machiniques, ces pratiques et expérimentations forment désormais un continuum socio-technique appréhendé actuellement sous le terme discutable et discuté du Web 2.0, désignant le deuxième âge d’Internet et du Web et son tournant « expressiviste »25.

15La plupart des outils du Web 2.0 sont en open-source c’est à dire qu’ils sont en libre-service, comme les blogs, les wikis, les forums. Tous ces outils facilitent la démocratie participative. Pendant la campagne des primaires du PS en 2006, Ségolène Royal a fait une innovation en matière de meeting politique. Elle a utilisé la démocratie du Web 2.0 pour faire participer les citoyens à son meeting. Les citoyens envoyaient des vidéo-questions sur le site de Dailymotion, sur la page « Poser votre question vidéo à Ségolène Royal »26 et Madame Royal répondait directement par vidéo aux questions des internautes, toujours sur le site Dailymotion. Aux USA, Barack Obama, surnommé le « président high-tech »27, pousse encore plus loin l’expérience. Le jeudi 27 mars 2009, le Président répond en direct à la Maison Blanche aux questions via Internet des citoyens américains. Le Président court-circuite les médias classiques (télévision, radio…). Monsieur Obama déclare que « l’une de mes priorités en tant que président est d’ouvrir la Maison Blanche au peuple américain »28. Les outils de la cyberdémocratie rapprochent de plus en plus la politique des citoyens. Les partis s’ouvrent à tous, les citoyens se rassemblent et manifestent sur des réseaux sociaux. Les citoyens participent directement aux campagnes politiques grâce à ces outils. L’utilisation des réseaux sociaux transforme le dialogue politique. Le dialogue entre les politiciens et les citoyens a changé, ce n’est plus un dialogue vertical mais horizontal.

16Les outils du Web 2.0 sont devenus une arme aux mains des citoyens du monde. Comme par exemple dans les révolutions arabes, où les indignés ont posté des vidéos sur l’Internet pour montrer la crise aux yeux du monde entier. Les revendications se font sur l’Internet, les manifestations se créent sur l’Internet. L’internaute n’est plus seul, il fait partie du « web citoyen »29. De plus en plus de blogs ou de forums sont créés par les internautes pour exprimer leur indignation. Cet esprit de contradiction favorise la démocratie participative.

B. La cyberdémocratie phénomène de mode pour une démocratie participative

17La France utilise la cyberdémocratie comme outil pour développer la démocratie participative (1), quelques exemples étrangers montrent d’autres avantages de la cyberdémocratie (2).

1. L’utilisation de la cyberdémocratie pour une démocratie participative en France

18Les élus français développent la politique de la cyberdémocratie pour rapprocher l’État et les citoyens en donnant accès à l’information à toute la population30. La plupart des sites publics sont centrés sur la diffusion de l’information sur la politique nationale. Quelques sites publics locaux permettent aux citoyens de s’exprimer sur les forums de discussion31. Mais au niveau national, peu de sites permettent « la participation active des citoyens ». La politique de « la participation active des citoyens » est plus développée au niveau local. Ainsi par exemple le site http://www.gouvernement.fr qui est le site du gouvernement français, informe l’internaute sur les dossiers politiques en cours, l’agenda du premier ministre, le compte rendu du conseil des ministres… Il y a une réelle volonté de la part des élus de faire circuler l’information politique. La stratégie en matière de cyberdémocratie est surtout axée sur l’accessibilité de l’information politique. Deux objectifs sont notés sur le portail : « encourager les échanges entre le visiteurs du site sur les grands sujets de la société » et « fournir à tous une tribune d’expression citoyenne sur les sujets dont relève l’action gouvernementale ». Tout ceci favorise la participation numérique des citoyens à une démocratie participative. Le réseau Internet casse peu à peu les barrières entre les gouvernants et les gouvernés.

19En novembre 2014, une grande avancée se produit en matière de cyberdémocratie : le président de l’Assemblée nationale annonce que le Palais Bourbon se mettra à l’Open Data, c’est à dire à plus de transparence. Les citoyens pourront avoir accès à plus d’informations gratuitement sur l’Internet. Claude Bartolone déclare que « cette évolution technologique constitue une avancée démocratique majeure pour notre pays ». De fait, « l’ouverture des données améliore la transparence de l’action parlementaire et favorise la participation des citoyens à la vie publique »32. Au niveau local, les élus locaux utilisent les outils de la cyberdémocratie pour communiquer à propos de leurs actions et faire participer les citoyens à leur politique. Les maires ont pour objectif de soigner leur image en vue des prochaines élections, alors ils imposent une image de « profil participatif » en apparaissant comme « les médiateurs du lien social local »33. Depuis 1992, plusieurs lois ont renforcé la participation de la population à la vie locale. Par exemple, une de ces lois autorise la consultation des citoyens sur des thèmes relevant de la compétence de la commune. La loi d’août 2003 ajoute, en plus de la consultation des citoyens, le référendum décisionnel local34.

20L’Union Européenne a demandé à un groupe d’experts de faire une étude sur la « gouvernance européenne et la cyberdémocratie »35. Cette étude constate « l’encouragement des villes virtuelles et de la cyberdémocratie locale, développement des agoras et des parlements virtuels, planification du passage au vote par Internet, gouvernement électronique et mutation de l’administration, favorisent la démocratie participative ». De ce fait, les nouvelles technologies sont un enjeu important pour les maires. Elles leur permettent d’être plus proches du citoyen et ainsi de développer la démocratie participative locale.

21En 2001, Monsieur Douste-Blazy – maire de Toulouse – déclarait : « Toulouse veut être le laboratoire de la refondation citoyenne et de la démocratie participative ». Le lendemain, le député-maire de Toulouse estimait que : « aux dernières municipales, les électeurs ont jeté (sic) les maires qui n’étaient pas proches de leurs concitoyens et ils ont élu ceux qu’ils sentaient proches des gens, au-delà des étiquettes politiques »36. Les médias traditionnels comme la télévision ont très bien compris l’intérêt de la participation des citoyens : la plupart des émissions de divertissement ou de télé-réalité font participer les spectateurs à leurs émissions par les moyens technologiques de communication. Par exemple, lors de la finale de Loft story sur M6 en 2001, plus de trois millions de spectateurs ont voté pour éliminer un locataire du Loft37. La mairie de Bordeaux a bien compris l’intérêt de la cyberdémocratie pour une démocratie participative : son site permet à la mairie de communiquer directement via un chat avec les internautes. Elle communique sur différents sujets de la vie politique locale. Les séances du conseil municipal sont retransmises en direct sur le site. Depuis novembre 2010, une plate-forme sur l’Internet a été créée pour faciliter la participation des citoyens aux questions d’intérêt commun38.

22La démocratie participative est devenue en quelque sorte un objectif de bonne gouvernance locale, les nouvelles technologies de communication permettant de diffuser une bonne image de l’élu, proche de ses co-citoyens. André Lemos nomme « cyberville »39, la ville actuelle qui se transforme grâce aux technologies de communication et d’information.

2. Quelques exemples à l’étranger

23L’ancien conseiller fédéral Moritz Leuenberger, lors d’un débat avec le parti conservateur autrichien (OVP) à Vienne, le 25 juin 2007, déclare « que les technologies de l’information ont permis à la société civile d’être la véritable gardienne de la démocratie dans le monde entier, que les oppresseurs ne peuvent plus se retrancher derrière leurs frontières nationales, mais aussi qu’une société civile forte reliée au monde qui l’entoure grâce aux moyens de communication modernes, ne permettra plus que cela se produise »40. De ce fait en Suisse, il y a une réelle politique des nouvelles technologies d’information et de communication. L’Internet est devenu un espace incontournable pour exercer la démocratie participative. En 2013, des statistiques faites par l’Office fédéral de la statistique en Suisse (OFS) sur l’accès des ménages à Internet, ont montré que 91 % de la population ont accès à l’Internet. Ce qui est intéressant, c’est de comparer cette statistique avec les statistiques de tous les pays de l’Union européenne réunis. Le tableau de ces statistiques montre que 79 % des ménages de l’UE ont accès à l’Internet. La Suisse est donc nettement plus avancée dans la politique du développement des nouvelles technologies de communication et d’information en vue d’une démocratie participative électronique, que la majorité des États de l’UE.

24L’utilisation de la cyberdémocratie en vue d’une démocratie participative des citoyens est basée sur trois axes :

25Information et transparence. La loi de décembre 2004 sur le principe de transparence donne droit, aux citoyens suisses, au libre accès aux informations. La plupart des presses privées sont en accès libre (et gratuit) sur l’Internet, pour les citoyens suisses41. Les autorités de la Suisse utilisent l’Internet pour informer directement la population, sans passer par les médias traditionnels. À l’instar des autorités, le Parlement a recours aussi aux technologies d’information et de communication pour diffuser les débats en direct. La constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 est en ligne et en plusieurs langues42.

26Participation et formation de l’opinion. Quand un projet politique se met en place, il est d’abord publié sous forme virtuelle, sur l’Internet, par la Chancellerie fédérale pour pouvoir être consulté par la population et avoir son avis. Par exemple, le Canton de Vaud permet la consultation des citoyens, sur son site Internet, des différentes actualités du Canton43.

27Vote et élection par voie électronique. Cette procédure permet aux citoyens de voter via Internet. Ils ne sont donc pas obligés de se rendre dans un bureau de vote. La Suisse nomme cette procédure le e-voting44. Cette procédure est mise en place d’abord pour les Suisses de l’étranger. Mais de nombreux Cantons permettent aux électeurs suisses de voter par Internet, comme les Cantons de Genève ou de Neuchâtel.

28La Corée du Sud, dont Séoul est la capitale, compte 50,22 millions d’habitants. Elle est une république constitutionnelle. En matière de développement des technologies de l’information et de communication, elle a une politique très avancée par rapport aux États européens. En 2013, lorsque Fleur Pellerin, ministre déléguée aux PME et au numérique, rend visite à son pays d’origine la Corée du Sud, le journal Le Monde, titre « La Corée du Sud, pays le plus connecté au monde »45. Pour développer la cyberdémocratie, le gouvernement coréen met en place plusieurs mesures pour développer une stratégie volontariste. Ces stratégies sont étudiées par P. Levy : « implantation de centres d’accès à Internet dans les services publics ; prêts à faibles taux pour l’équipement public dans les régions rurales et les quartiers pauvres ; baisse des prix de matériel et prêt à faible taux pour les familles à bas revenus ; campagnes publiques pour récupérer et distribuer aux étudiants et familles pauvres des ordinateurs de seconde main ; formation gratuite à la navigation pour les milieux défavorisés ; multiplication des points d’accès à Internet dans les écoles »46. Toutes ces mesures favorisent le raccordement de la population à l’Internet. Selon les chiffres de Ubifrance à Séoul, le pays compte 18,9 millions d’abonnés à la fibre sur 50 millions d’habitants47. En Corée du Sud, l’Internet devient une arme pour lutter contre la pauvreté, donner une voix même aux plus pauvres, essayer de faire participer la population à la démocratie. Le gouvernement multiplie sur l’Internet les initiatives en matière de politique, pour développer le cyberespace et ainsi favoriser la démocratie participative.

II. La cyberdémocratie, un outil réellement idéal pour une démocratie participative ?