Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures. Force, Sagesse et Beauté / Liberté, Égalité, Fraternité

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samedi 25 juin 2022

Vu de Russie : Le tabou des soldats russes morts en Ukraine | FRANCE 24 24 juin 2022


Alors que la guerre en Ukraine entre dans son cinquième mois, les pertes de l’armée russe sont devenues taboues en Russie. Le dernier bilan officiel remonte au 25 mars et les médias russes suppriment leurs contenus relatifs à ces morts. La propagande, elle, forge le soutien des Russes à "l’opération spéciale" de Vladimir Poutine, notamment grâce au culte des "héros immortels" qui "défendent la Patrie".

lundi 20 juin 2022

Asie centrale : à la croisée des mondes - Le Dessous des cartes | ARTE 18 juin 2022


Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’Asie centrale est plus que jamais un épicentre géostratégique. Trente ans après la fin du bloc soviétique, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et le Turkménistan ont pu retrouver leurs racines historiques et identitaires.  Dans ce carrefour d’influences, les pays oscillent entre les géants russe, chinois, et européen, en essayant de maintenir des relations à parts égales avec chacun d'entre eux. Entre dissemblances et ressemblances, "Le dessous des cartes" explore ces pays, souvent méconnus, unis par une volonté commune d’échapper à la tutelle de Moscou.
 

mercredi 15 juin 2022

Comment la clim a changé la face du monde | Le Monde 2 août 2018


Chaque seconde, dix climatiseurs sont vendus dans le monde. En 2050, on en comptera près de six milliards. Inventé en 1902 par l’ingénieur américain Willis Carrier, le climatiseur a profondément modifié nos sociétés contemporaines. L’industrie culturelle, d’abord, en accompagnant l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Les entreprises se sont ensuite équipées en masse, la climatisation étant réputée augmenter la productivité des salariés.

S’il a fallu attendre les années 1950 pour que les climatiseurs entrent dans les ménages américains, ils représentent aujourd’hui, aux Etats-Unis, une dépense énergétique équivalente à celle du continent africain tout entier.

COMMENT LE NÉOLIBÉRALISME A FAIT NAÎTRE LE POPULISME | Le Média 26 mars 2021


Autrefois absent du lexique des commentateurs politiques, le terme de « populiste » est devenu très à la mode dans la sphère médiatique. Qualifiant aveuglement des personnalités de droite comme Donald Trump, Matteo Salvini, Viktor Orban ou Marine Le Pen, des politiques de gauche comme Pablo Iglesias ou Jean-Luc Mélenchon ou des mouvements sociaux comme les gilets jaunes il est difficile d’apporter une définition concrète à ce terme. 

Souvent, les définitions se cantonnent à l’analyse politique. Pourtant, avant d’être un phénomène électoral, c’est dans les crises économiques, aggravées par le système néolibéral que le populisme trouve son terreau. C’est l’objet de l’ouvrage, « Populisme et néolibéralisme il est urgent de tout repenser » de notre invité du jour, David Cayla.

lundi 13 juin 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Eva Illouz : « Le renouvellement de la social-démocratie passe par la critique du capitalisme » | Le Monde 02 avril 2019

La gauche devrait cesser de donner la priorité aux causes « sociétales » pour se recentrer sur les inégalités économiques et la compréhension du ressentiment populaire, estime la sociologue dans une tribune au « Monde ».

>>> Des usines à Manchester, vers 1870.
Tribune. Depuis les années 1970, la gauche social-démocrate a défendu, avec succès, les droits des minorités. Mais ce combat n’a pu être mené qu’en sacrifiant, au moins partiellement, sa vocation historique, à savoir le combat contre les inégalités dans le cadre d’une économie de marché.

L’abandon de la critique du capitalisme s’est produit au moment même où celui-ci s’insinuait dans tous les interstices de la société et en déchirait peu à peu le tissu.

La critique était d’autant plus difficile que la nature même de la domination capitaliste était devenue plus floue. Cette domination ne se résumait plus à une brutale extraction de valeur effectuée dans les mines de charbon et dans les hauts-fourneaux (bien qu’il reste aujourd’hui, à l’évidence, de nombreuses formes d’exploitation brutales). Devenu une machine extrêmement sophistiquée, le capitalisme exploitait les aspirations des travailleurs par le biais de la consommation et d’un nouvel idéal du « moi » qui s’épanouirait dans le travail, devenu vocation et partie centrale de l’identité des individus.

Les marchés de masse avaient créé de larges arènes sociales inclusives, rendant la vieille rhétorique de lutte des classes obsolète : de plus en plus de groupes sociaux consommaient de plus en plus de biens et parfois les mêmes, dans les mêmes supermarchés. Dans ce cadre consumériste, les classes populaires pouvaient espérer une mobilité sociale, pour elles-mêmes et leurs enfants. Pour un temps, et un temps seulement, démocratisation et expansion économique semblaient aller de pair.

Une autre raison explique pourquoi la domination capitaliste devenait floue : tout au long du XXe siècle, la culture (publicité, musique, cinéma, télévision, édition, art, presse…) est devenue un lieu privilégié de production de valeur économique, créant de nouveaux emplois et contribuant à la propagation et la naturalisation des modes de vie consuméristes. Or ces mêmes médias ont été l’arène par excellence de nouvelles politiques de la représentation.

Effacement des classes populaires

L’égalité, telle que la gauche américaine, par exemple, l’a conçue, devenait affaire de discours et de récits, véhiculés par des médias promus espaces de transformation sociale, diffusant, dans les films et les séries télévisées, des messages multiculturalistes et féministes, ainsi que des contenus en faveur de la cause homosexuelle. Ces médias omettaient de représenter la vie des classes populaires, symboliquement effacées par la prévalence des visions du monde des classes moyennes et moyennes supérieures. Femmes ou minorités obtenaient une représentation culturelle beaucoup plus significative que ce que beaucoup d’Américains appellent de façon péjorative les red necks.

>>> Un essai contre une gauche américaine complaisante et fermée

« Tandis que le capitalisme érodait lentement les structures du monde vécu (le tissu social du travail, de la famille, de la communauté), son profond effet transformateur n’était plus intelligible »

Le déclin de la critique du capitalisme est également lié au fait que diverses figures historiques de la gauche européenne (François Mitterrand, Felipe Gonzalez, Tony Blair…), convaincues de l’absence d’alternative au marché, ont mis en œuvre des politiques d’austérité et de libre-échange, acceptant ainsi, de manière implicite, les prémisses des partisans du libéralisme économique. Ainsi, tandis que le capitalisme érodait lentement les structures du monde vécu (le tissu social du travail, de la famille, de la communauté), son profond effet transformateur n’était plus intelligible.

Tout projet de renouvellement de la social-démocratie passe aujourd’hui par la critique du capitalisme et la nécessité de l’endiguer. Cela exige d’abord de comprendre quel a été son effet direct sur la participation démocratique. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la plupart des pays occidentaux n’étaient que des démocraties imparfaites ou partielles (les femmes ont été autorisées à voter longtemps après les hommes). Cependant, peu après que le droit de vote est devenu universel, la capacité du demos à influer sur les processus politiques a été considérablement amoindrie par le rôle croissant du capital. Les oligarchies (ou leurs représentants, sous les traits d’« experts bureaucratiques » empreints de l’idéologie du libre marché) ont commencé à orienter les processus décisionnels.

Malaise social

Les exemples actuels de cette influence sont innombrables : réductions d’impôts qui profitent aux super-riches ; politique d’austérité imposée par l’Union européenne à la Grèce ; déréglementation du droit du travail dans différents pays ; concurrence entre Etats sur les avantages fiscaux ; relative impunité des courtiers en Bourse, qui a conduit à la crise financière de 2008… En outre, le capital exerce aussi une forte influence politique par le biais de fondations « philanthropiques », de groupes de pression, de think tanks et de réseaux informels où se mêlent élites commerciales et politiques, sans oublier le rôle joué par les économistes, dont une majorité s’est mise au service d’une vision néolibérale du marché. Ces rouages affectent non seulement la représentation démocratique mais aussi la foi en la démocratie.

« Le travail traditionnel a été détruit par la technologie, les réductions d’effectifs, la continuelle obsolescence des compétences et la délocalisation de la production »


Dans le même temps, le travail traditionnel a été détruit par la technologie, les réductions d’effectifs, la continuelle obsolescence des compétences et la délocalisation de la production. L’économie des « petits boulots », la précarisation des formes d’emploi, la stagnation des salaires, la difficile mobilité sociale et la perspective du remplacement des humains par la technologie érodent aussi bien la qualité du travail que la capacité à travailler. Alors que les grands centres urbains d’Europe et des Etats-Unis ont connu une renaissance économique et culturelle au cours des deux dernières décennies, les banlieues, les campagnes et les petites villes se sont considérablement dégradées, parce qu’elles ne produisent pas de richesses et n’offrent pas de perspectives de travail intéressantes. Le trumpisme, le Brexit et les « gilets jaunes » sont des expressions de la décroissance économique de ces zones périphériques.

Se propageant à d’autres sphères de la vie quotidienne, cette dégradation affecte les perspectives matrimoniales, la stabilité familiale, la mobilité sociale et, surtout, le sentiment de confiance en l’avenir. Elle est un élément fondamental du malaise social, dont seule l’extrême droite a su tirer profit. La réhabilitation des zones non urbaines, la réparation de leurs infrastructures et la revitalisation de leur vie associative et démocratique constituent donc un objectif primordial.

Emergence des « classes créatives »

Les villes sont les sites privilégiés de l’épanouissement de ce que le >>> géographe Richard Florida appelle les « classes créatives », composées de diplômés travaillant dans les secteurs du cinéma, de la télévision, de l’art, du design, de la publicité, du journalisme et de la recherche, ou occupant divers autres postes dans les domaines culturels et intellectuels. Ces catégories sont les plus susceptibles de s’identifier à la politique de la gauche « sociétale ». Mais ce n’est pas le cas des classes populaires et des classes moyennes inférieures, avec lesquelles se crée ainsi un gouffre culturel et idéologique.

« Les “classes créatives” ont développé des systèmes de valeurs très différents de ceux des classes populaires et de certains segments des classes moyennes »

Le socialisme traditionnel incluait des intellectuels qui constituaient l’avant-garde des classes populaires et assuraient parfois un lien avec les classes moyennes et supérieures. Depuis les années 1980, ces alliances ont été rompues. L’ethos principal des « classes créatives » est l’individualisme expressif, qui se traduit notamment par la construction de nouvelles formes familiales, par la remise en cause des rôles de genre ainsi que de l’identité occidentale impérialiste, chrétienne et blanche.

Elles ont donc noué de nouvelles alliances avec des minorités sexuelles, ethniques, raciales et religieuses, développant ainsi des systèmes de valeurs très différents de ceux des classes populaires et de certains segments des classes moyennes, pour lesquels l’identité chrétienne et blanche et la famille traditionnelle demeurent et redeviennent des valeurs fondamentales (cela est vrai en particulier aux Etats-Unis, au Brésil et en Italie, et, dans une moindre mesure, en France).

Les luttes féministes et la défense des minorités ont été – et demeurent – essentielles à la démocratisation de nos sociétés. Mais force est de constater que, dans de nombreux pays, les classes populaires ne se sont pas ralliées à ces combats, qui restent l’apanage des diplômés et citadins, imprégnés de relativisme culturel et de cosmopolitisme. Ces différences sont bien plus que de simples divergences politiques : elles engagent désormais de véritables perspectives morales, impliquant totalement les individus dans leurs visions du bien et du mal.

Un fossé trop profond

Le résultat est clair : les anciennes alliances de classe – entre classes populaires, classes moyennes et intellectuels – ne sont plus possibles, car le fossé qui les sépare autour de questions clés telles que la sexualité, la famille, la religion, l’immigration et le nationalisme est devenu trop profond. Cette disjonction a été mise à profit dans différents pays par des figures telles que Steve Bannon, Marine Le Pen ou Matteo Salvini, qui prétendent représenter les revendications morales et identitaires du peuple et forger des alliances entre ouvriers, traditionalistes religieux et partisans d’un marché nationaliste.

« L’impression des classes populaires que “personne ne se soucie d’elles” nourrit un ressentiment envers les groupes dont la gauche semble faire grand cas, tels que les féministes, les migrants, les minorités »

Autrement dit, les classes populaires ont été dévaluées matériellement par la précarisation du travail, la stagnation des salaires et la dégradation de leurs quartiers, mais aussi symboliquement parce qu’elles ne se sont pas ralliées à l’identité morale portée par la gauche. Elles ne pouvaient prendre part à la politique de la reconnaissance des minorités, puisqu’elles-mêmes étaient de moins en moins reconnues.

Leur impression que « personne ne se soucie d’elles » nourrit un ressentiment envers les groupes dont la gauche semble faire grand cas, tels que les féministes, les migrants, les minorités ethniques, religieuses et sexuelles. Rendons-nous à l’évidence : les toilettes transgenres ou le langage « inclusif » ne sont pas perçus comme des sujets susceptibles d’améliorer les conditions de vie d’un grand nombre de citoyens, quelle que soit l’importance symbolique indéniable de ces causes.

Style de vie cosmopolite

Les manifestations xénophobes et même racistes ne sont pas non plus entièrement étrangères aux mouvements de plaques tectoniques causés par la globalisation économique. Les flux migratoires sont à la fois une façon de rétablir de la justice entre pays riches et pauvres et une partie intégrante de la mondialisation des processus capitalistes de production. L’immigration a historiquement profité à deux catégories : ceux qui, dans les années 1960 et 1970, avaient intérêt à avoir une main-d’œuvre à bon marché ; et les immigrants eux-mêmes, qui pouvaient aider leur famille et voir leurs enfants recevoir une éducation « européenne ».

Or la délocalisation du capitalisme a une conséquence importante : avoir moins besoin de main-d’œuvre au sein des pays riches, puisque ce sont les usines qui se déplacent vers les pays pauvres. C’est pourquoi les migrants sont perçus désormais comme une menace économique (pour les classes populaires) et identitaire (pour ces mêmes classes, mais aussi pour des segments des classes moyennes et supérieures). Le repli et le raidissement à leur sujet ne sont pas près de disparaître et l’immigration va rester un sujet profondément conflictuel.

>>> Elections européennes 2019 : l’immigration en embuscade

Le refus de discuter des frontières et le dédain des réactions nationalistes et identitaires vont à l’encontre de l’internationalisme, un des traits fondamentaux de la gauche depuis au moins un siècle. Mais l’internationalisme d’antan se confond désormais avec le style de vie cosmopolite des classes créatives, qui ont en commun avec les élites commerciales leur maîtrise de l’anglais, leur habitude de l’avion, leur goût pour l’exotisme, leurs pratiques touristiques et leur familiarité avec différentes cultures.

Le rejet de l’immigration est au cœur du populisme mondial, et seul un discours qui ne pathologise pas les réactions identitaires pourra être entendu. Sahra Wagenknecht, la femme politique de gauche allemande fondatrice du mouvement Aufstehen, a fait exactement ce choix : critiquer le capitalisme et le manque de moyens disponibles pour assumer la politique des réfugiés d’Angela Merkel, qui crée en retour des tensions sociales récupérées par l’extrême droite.

>>>  « Aufstehen prend modèle sur La France insoumise »

Comme au XIXe siècle, le capitalisme devrait rester le centre d’attention de la gauche. S’il était alors évident de voir, dans le traitement inhumain des ouvriers de Manchester décrit par Engels, l’expression même du capitalisme, il est aujourd’hui bien plus difficile de le relier directement au malaise, à l’insécurité et aux tensions que subissent ses victimes actuelles. L’intelligibilité des chaînes de causalité a été brisée.

C’est pourquoi les néolibéraux, les conservateurs et les partisans de l’extrême droite peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre. En effet, les premiers promeuvent des politiques économiques impitoyables, qui réduisent les emplois et démunissent les classes populaires, tandis que l’extrême droite tire profit du profond malaise social qu’entraînent ces mêmes politiques économiques.

« Si la gauche doit adopter une stratégie populiste, cela ne peut être à mon sens qu’une stratégie à court terme »

Je ne sais pas si la solution préconisée par Sahra Wagenknecht ou par Chantal Mouffe, la philosophe politique inspiratrice de Podemos et de La France insoumise, est la bonne : à savoir l’idée que le populisme de gauche est le bon antidote au populisme de droite. Si la gauche doit adopter une stratégie populiste, cela ne peut être à mon sens qu’une stratégie à court terme.

Mais, populiste ou pas, trois réponses s’imposent : désigner les véritables ennemis du peuple, à savoir la classe des experts, les organisations et les lobbys d’affaires qui ont atrophié les formes de représentation démocratique et rendent l’Etat otage de leurs visions économiques ; s’adresser aux citoyens ordinaires en pleine connaissance de leurs expériences quotidiennes et de leurs luttes concrètes ; et, enfin, privilégier la compréhension du ressentiment populaire à la splendeur du dégoût moral.

>>> « La gauche a mieux réussi en proposant des alternatives claires qu’en invoquant le peuple »

Eva Illouz est directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches portent notamment sur la sociologie des émotions et de la culture. Elle est auteure de plusieurs essais, parmi lesquels Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006), Pourquoi l’amour fait mal (Seuil, 2012), Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, coécrit avec Edgar Cabanas (Premier parallèle, 2018), et Les Marchandises émotionnelles (Premier parallèle, 424 pages, 24 euros).

>>> Eva Illouz (sociologue)

Un mauvais vent bugétaire allemand ? par Bruno Colmant | L'Écho 25 septembre 2017 (!)

Depuis dimanche soir, l’Europe est confrontée à une nouvelle configuration politique allemande, qui sera, plus que jamais, fondée sur le modèle de l’ >>> ordolibéralisme.

Cette doctrine, développée dans les années trente, consiste à aligner l’économie sur une amélioration permanente des exigences de productivité malgré une devise forte.

La CDU/CSU d’Angela Merkel devra probablement constituer un gouvernement avec le parti libéral FDP qui a exprimé son opposition formelle à l’union bancaire, à la désignation d’un Ministre des Finances européens. Ce même parti a exprimé son souhait d’éjecter la Grèce de la zone euro et exige que la BCE soit dirigée par un allemand selon des principes d’orthodoxie monétaire germanique.

>>> L’ordolibéralisme allemand a toujours écarté le keynésianisme, d’autant que ce pays fait face à un gigantesque déficit démographique déflationniste et structurel.

Ce nouvel alignement politique entraînera des difficultés pour la France qui espérait que ses réformes suscitent une certaine complaisance de l’Allemagne dans la gestion de ses finances publiques.

Il est donc possible que le raidissement allemand, combiné à une restriction des libertés budgétaires, contribue à maintenir une empreinte déflationniste, d’autant que la BCE va bientôt atténuer son soutien monétaire. Cela pourrait alimenter une tension des taux d’intérêt des pays faibles de la zone.

Otan, le grand réveil | RTS 10 juin 2022


La Finlande et la Suède abandonnent leur neutralité pour adhérer à l’Otan. Avec la guerre en Ukraine, l’Alliance atlantique redevient incontournable.

Invité : Matthias Schulz, professeur d'histoire des relations internationales et d'histoire transnationale – UNIGE
Présentation : Cédrinne Vergain

"L'Otan est plus forte que jamais." Ce sont les mots de Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'Alliance, lors de la dernière rencontre des ministres des Affaires étrangères des pays membres, en mai. L'offensive russe en Ukraine a donné un nouveau souffle à une alliance vieille de plus de 70 ans, héritée des tensions de la Guerre froide.

Donald Trump l'avait qualifiée d'"obsolète" en 2017 et avait critiqué le manque d'investissement des pays européens dans leur défense. Emmanuel Macron dénonçait sa "mort cérébrale" en 2019. L'Alliance semblait s'affaiblir encore en septembre dernier, lorsque les Etats-Unis ont rendu publique leur nouvelle alliance militaire avec le Royaume-Uni et l'Australie, baptisée Aukus, et centrée sur la région indo-pacifique.

L'Alliance se réarme

"On pensait que l'Otan était redondante. L'agression russe contre l'Ukraine l'a ravivée", souligne Matthias Schulz, professeur d'histoire des relations internationales et d'histoire transnationale à l'Université de Genève, invité de Géopolitis. "La défense des Etats membres apparaît à nouveau comme un objectif très important. Mais l'Alliance doit se réorganiser. Elle s'est désarmée très fortement suite à la fin de la Guerre froide, puis également suite à la crise financière."

Depuis le début de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, plusieurs pays membres de l'Otan ont annoncé des augmentations de leurs budgets militaires à plus ou moins long terme, comme la Pologne, le Danemark, la Norvège ou encore l'Italie. L'Allemagne va massivement investir pour se rééquiper et moderniser son armée. Le dépenses de défense du pays devraient ainsi atteindre l'équivalent de 2% de son PIB. C'est un objectif que les membres de l'Alliance se sont posés en 2014. En 2021, seuls 8 des 30 pays membres atteignaient ce seuil.

Au sommaire:
  • La Finlande et la Suède veulent rejoindre une Alliance atlantique renforcée
  • Matthias Schulz: "L’agression russe contre l'Ukraine a ravivé l’Otan"
  • Quelle neutralité pour la Suisse face à la guerre en Ukraine?
  • Matthias Schulz: "L'Otan peut être l'arme dissuasive qui permettra le dialogue avec la Russie"
  • Alors que le monde se réarme, certains Etats vivent sans armée
  • L’Otan contestée lors de la crise des euromissiles, en pleine Guerre froide

Gaz-pétrole : le nerf de la guerre ? - Le dessous des cartes | ARTE 11 juin 2022


État des lieux du gaz et du pétrole largement remis en cause par la guerre en Ukraine et l’enjeu climatique. Depuis février 2022, la guerre en Ukraine conduit un grand nombre de pays à souhaiter sortir de leur dépendance aux hydrocarbures russes, déclenchant une redistribution des cartes économiques et géopolitiques dont nous commençons à peine à mesurer les effets. 

État des lieux historique et géographique de ces énergies largement remises en cause par l’enjeu climatique. Pétrole et gaz entrent pour moitié dans le mix énergétique mondial, avec 31,2 % pour le pétrole et 24,7 % pour le gaz, et sont le socle de nos économies contemporaines depuis des décennies. Ils confèrent une puissance géopolitique aux pays qui en possèdent, tout en étant une source de conflits majeurs.

vendredi 10 juin 2022

Ces Financiers qui Dirigent le Monde - BlackRock | Arte 6 oct. 2020


Enquête effrayante sur un acteur clé de la finance mondiale, qui s’immisce au cœur des plus grosses entreprises et dans la politique internationale. A regarder en replay sur arte.tv.

Son nom sonne comme celui d’un groupe de death metal. Mais si >>> BlackRock connaît la musique, c’est avant tout celle de la finance et de la gestion d’actifs. Cette multinationale, fondée en 1988, est même devenue leader mondial dans son domaine et le plus gros investisseur de la planète. Un mastodonte qui emploie plus de 13 500 salariés à travers le monde et s’invite dans le capital de plus de 17 000 grandes entreprises (dont 18 des 60 sociétés du CAC 40 en France). >>> BlackRock et son omnipotent président fondateur Larry Fink ciblent également les institutionnels. L’entreprise a déjà accès au Trésor américain, conseille la Banque centrale européenne ou s’est imposée comme un partenaire privilégié du Mexique, où elle aurait investi 85 milliards de dollars pour la seule année 2018. 

Larry Fink a été reçu plusieurs fois à l’Élysée par Emmanuel Macron, désireux d’attirer les capitaux de BlackRock en Europe. Le président français l’a ainsi chargé de réfléchir « à l’impact des politiques d’investissement dans le changement climatique ». Le premier actionnaire de Total a apprécié…

Cette enquête édifiante nous plonge dans les entrailles de ce géant qui n’a ni limite ni états d’âme. « On devait rendre les riches encore plus riches », témoigne cet ancien salarié à visage caché. Une world company tentaculaire, qui brasse plus d’argent que n’importe quelle banque, infiltre et influence les gouvernements.

De l'URSS à la Russie chronique d'une hégémonie de la naissance à la chute | Arte 29 juil. 2018

« Saigner la Russie » par Serge Halimi. Éditorial de juin 2022 | Le Monde diplomatique 9 juin 2022


Le président des États-Unis redoutait au départ qu’une cobelligérance avec l’Ukraine précipite « une troisième guerre mondiale ». Il semble avoir conclu que le chantage nucléaire de Moscou n’était qu’un bluff, et que la Russie, dont il avait surestimé la puissance militaire, pouvait être acculée sans danger.

« Saigner la Russie » par >>> Serge Halimi
Le Monde diplomatique
 
En février dernier, quelques jours avant l’invasion russe, le président Joseph Biden a intimé aux Américains de quitter l’Ukraine dans les quarante-huit heures. Depuis, les États-Unis sont revenus dans ce pays, mais autrement. Sans risquer la vie d’un seul soldat, ils profitent de la succession de catastrophes provoquées par le président Vladimir Poutine pour engranger les percées stratégiques : une Russie durablement affaiblie ; une Chine embarrassée par les déboires de son voisin ; une Alliance atlantique renforcée par l’adhésion prochaine de la Suède et de la Finlande ; une moisson de contrats pour les exportateurs américains de céréales, d’armes, de gaz ; des médias occidentaux qui reprennent en cadence la propagande du Pentagone. Pourquoi les stratèges américains souhaiteraient-ils qu’une guerre aussi providentielle s’achève ?

Ils ne le souhaitent pas. Depuis quelques semaines, on dirait même que la seule conclusion du conflit à laquelle les États-Unis consentiraient vraiment serait un triomphe romain des armées occidentales à Moscou, avec M. Biden à la tribune et M. Poutine dans une cage de fer. Et pour réaliser leur objectif désormais proclamé, « affaiblir la Russie », la saigner en vérité, les États-Unis ne lésinent plus sur les moyens : livraison d’armes plus offensives et plus sophistiquées à l’Ukraine, assistance probable à ce pays afin qu’il puisse localiser et liquider des généraux russes, voire couler le navire amiral de leur flotte. Sans compter que, depuis trois mois, le Congrès américain a déjà voté 54 milliards de dollars d’aide à Kiev, soit plus de 80 % du budget militaire russe.

M. Biden redoutait au départ qu’une cobelligérance avec l’Ukraine précipite « une troisième guerre mondiale ». Il semble avoir conclu que le chantage nucléaire de Moscou n’était qu’un bluff, et que la Russie, dont il avait surestimé la puissance militaire, pouvait être acculée sans danger. Il rejoint ainsi les républicains néoconservateurs, pour qui toute concession à l’expansionnisme de M. Poutine « reviendrait à payer un cannibale pour qu’il nous mange en dernier (1)  ». La surenchère américaine est telle que, s’adressant aux ouvriers de Lockheed Martin qui fabriquent en Alabama les missiles antichars Javelin, dont de très nombreux tankistes russes ont pu éprouver la redoutable efficacité, M. Biden s’est réjoui que « les Ukrainiens donnent le nom de Javelin ou de Javelina à leurs nouveau-nés »…

Le président Volodymyr Zelensky a rappelé le 21 mai dernier que la guerre ne prendrait fin « qu’à la table des négociations ». Mais l’armée russe poursuit sa conquête destructrice des villes du Donbass, et les dirigeants américains tirent profit de l’amplification du conflit. L’Europe, elle, paraît tiraillée entre un président français, plutôt isolé, qui observe avec raison que « la paix ne se fera pas dans l’humiliation de la Russie » et une première ministre estonienne qui lui a vertement répliqué : « On ne doit pas proposer de porte de sortie à Vladimir Poutine. (…) La solution ne peut être que militaire. L’Ukraine doit gagner cette guerre (2). » La diplomatie est en berne. Et, pour le moment, les ventriloques de Washington mènent la danse sur le Vieux Continent.

Serge Halimi

(1) Mitt Romney, The New York Times, 23 mai 2022.

(2) Le Figaro, Paris, 18 mai 2022.

samedi 4 juin 2022

Les Russes témoignent de la réalité parallèle | FRANCE 24 3 juin 2022


Vu de Russie, ce sont les 100 jours d'une guerre qui n'existe pas. 

La guerre de la Russie est toujours désignée par Vladimir Poutine comme une "opération militaire spéciale de démilitarisation et de dénazification de l'Ukraine". Une "troisième guerre mondiale" de l'Occident contre la Russie, elle, est brandie par la propagande russe pour justifier cette "opération" : le mythe d'une agression préventive, selon les historiens qui analysent cette rhétorique. Cette semaine, Elena Volochine a recueilli dans sa chronique de rares témoignages de Russes qui ont tenu à partager, malgré les risques de représailles, leur expérience et leur douleur face à cette réalité parallèle, dans laquelle les a plongés la propagande et la censure de Vladimir Poutine.

lundi 30 mai 2022

Jean-Marc Jancovici, président de The Shift Project, invité d'On n'arrête pas l'éco | France Inter 26 mars 2022


Ce samedi, une émission consacrée à l'énergie. Détour par l'Allemagne qui repousse la fermeture de ses centrales à charbon, reportage sur l'éolien en mer et entretien avec l'ingénieur et consultant Jean-Marc Jancovici. 

dimanche 29 mai 2022

Ukraine : la fin du monde russe ? | ARTE 23 mai 2022


Face au géant russe qui tente de s’imposer par la force, l’identité ukrainienne semble s’affirmer au fil des combats. Plongée au coeur de la lutte d'une nation pour retrouver sa souveraineté. 

En envahissant cette "fiction d’État" qu’est, selon lui, l’Ukraine, Vladimir Poutine reprend à son compte la devise des tsars : "souverain de toutes les Russie, la grande, la petite et la blanche". La première aurait pour capitale Moscou, la deuxième, Kiev, et la dernière, Minsk. Récemment, la Biélorussie, qui regardait un peu trop vers l’Ouest, a été violemment ramenée dans le "giron familial". Le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko, qui a réprimé les aspirations démocratiques de son peuple avec l'appui de Poutine, a apporté en retour son soutien à l’opération russe de "dénazification" de l’Ukraine. Si une proximité culturelle, linguistique et religieuse lie ces "pays frères" depuis des siècles, pourquoi le maître du Kremlin s’oppose-t-il à toute ambition de souveraineté de ses voisins ? L’Ukraine est-elle aussi russe que le prétend Poutine ? Et quand bien même le serait-elle, comment cette fraternité culturelle pourrait-elle justifier l’usage de la force ? À Odessa, ville portuaire située sur la mer Noire, le maire Gennadiy Trukhanov et ses administrés, pourtant russophones, ont décidé de défendre leur pays les armes à la main. À Kiev, Épiphane, le patriarche de l’Église orthodoxe d’Ukraine, se réjouit de voir de nombreuses paroisses inféodées à Moscou tourner le dos à la Russie. Dans les Carpates ukrainiennes, Andreï Kourkov, grand écrivain russophone qui a grandi en Ukraine, met sa plume et sa voix au service de la résistance. 

Identité ukrainienne 

Avec ce documentaire, la journaliste franco-russe Ksenia Bolchakova et le réalisateur Philippe Lagnier entreprennent un voyage au cœur de l’identité ukrainienne, qui s’affirme sur tout le territoire à mesure que les chars progressent. Des personnalités russes et biélorusses de premier plan telles que l’opposante au régime de Minsk Svetlana Tikhanovskaïa viennent enrichir la parole de ces politiciens, leaders religieux et intellectuels ukrainiens qui défendent leur patrie. Ensemble, ils déconstruisent le discours de haine martelé par Vladimir Poutine et esquissent les contours d’une nation souveraine.

Documentaire de Ksenia Bolchakova et Philippe Lagnier (France, 2022, 52mn)
disponible jusqu'au 23/06/2022

mercredi 25 mai 2022

POUTINE, LE TSAR SOVIÉTIQUE, pensé et produit par Philippe Collin | France Inter 23 mai 2022

Qui est vraiment Vladimir Poutine ? Dans cette série en cinq épisodes, Philippe Collin vous propose de décrypter l'esprit du président russe depuis son enfance, les logiques historiques qui conditionnent son rapport au pouvoir, au peuple russe et aux relations internationales.

Tous les épisodes


>>> L'enfant de Leningrad 

Philippe Collin vous propose d'analyser comment Vladimir Poutine entretient déjà très jeune la nostalgie d'une Russie puissante, fantasmée par laquelle il cimente toujours aujourd'hui la société russe...

 

>>> L'espion russe

Philippe Collin retrace la carrière d'espion de Vladimir Poutine au KGB. L'agent y cultive déjà un grand mépris des principes de Liberté. Un parcours qui conforte ses convictions autoritaristes et sa...

 

>>> Le chat du Kremlin

Dans la Russie convalescente des années 1990, Philippe Collin décortique la folle et discrète ascension de Vladimir Poutine, depuis la mairie de Saint-Pétersbourg à l'intérim de la présidence russe, e...


>>> La danse de l'ours

Une fois élu président de la fédération russe, Vladimir Poutine rompt avec l'héritage désastreux des années 1990 et de Boris Eltsine. Découvrez comment il met en place son règne autocratique, comment...

 

>>> La Russie éternelle

Dans cet ultime épisode, Philippe Collin raconte comment, depuis sa réélection en 2012, Vladimir Poutine rêve d'aller au bout de sa vieille ambition, celle qui l'anime depuis si longtemps : le combat...


Le 31 décembre 1999, dernier jour du XXe siècle, à Moscou, Boris Eltsine s'adresse pour la dernière fois au peuple russe en tant que président de la Russie. Le pays sort d'une décennie chaotique. Il désigne son successeur pour assurer l'intérim jusqu'à la prochaine élection. C'est dans les dernières heures du XXe siècle, que Vladimir Poutine prend possession de la grande Russie. Personne ne peut imaginer que 22 ans plus tard, il serait toujours là.

L'an 2000. Vladimir Poutine entrait dans l'histoire comme l'ultime dirigeant russe du XXe siècle. Plus qu'un symbole, un signe du destin, voire une élection divine pour celui qui aspire aujourd'hui à réunir toutes les Russies, de Pierre le Grand à Joseph Staline. Mais que connaissons-nous réellement de Vladimir Poutine ? Par quel idéal est-il habité et animé ?

Entreprendre le récit de sa vie, c'est faire de l'histoire immédiate, assumer le fait que nous ne pourrons pas tout vous raconter parce que certaines archives nous manquent tant elles restent inaccessibles. Nous disposons seulement de son livre d'interviews paru à la fin des années 1990 "Première personne" qui laisse paraître un Vladimir Poutine qui n'est pas du tout celui qu'on voit aujourd'hui. C'est un Vladimir Poutine affable, démocrate, le libéral qui se dépeint d'une franchise assez étonnante. Ceci dit, il y a parfois urgence à récolter les éléments dont on dispose pour se fabriquer des outils et défendre au mieux un présent en danger.

  • Récit et production : Philippe Collin
  • Réalisation : Violaine Ballet
  • Assistance éditoriale : Irène Menahem et Aude Cordonnier
  • Reportages : Martine Abat
  • Documentation sonore : Frédéric Martin

mardi 24 mai 2022

Le Forum économique mondial de Davos à un tournant | FRANCE 24 23 mai 2022


Le >>> Forum économique mondial de Davos, le premier en présentiel depuis le début de la pandémie de Covid-19, s'ouvre dans un contexte morose, loin de l'époque (il y a quatre mois seulement) où les forces économiques commençaient à croire à l'ouverture d'une sorte d'ère des trente glorieuse. La guerre en Ukraine est venue gâcher la fête. Elle a radicalement changé les perspectives de croissance, remplacées par l'inflation, les pénuries et des inégalités croissantes dans tous les domaines.

« La Russie livre en Ukraine une guerre coloniale sous protection nucléaire » | Le Monde 23 mai 2022

Les Occidentaux doivent redéfinir des buts de guerre réalistes pour contrecarrer durablement l’agressivité de Moscou et trouver des modalités de coexistence acceptables, explique le directeur de l’Institut français des relations internationales, Thomas Gomart, dans un entretien au « Monde ».

L’historien
Thomas Gomart

Directeur de l’Institut français des relations internationales, l’historien Thomas Gomart, dont le dernier ouvrage Guerres invisibles (Tallandier, « Texto Essais », 352 p., 10,50 euros) vient de sortir, analyse la nouvelle donne stratégique mondiale et dresse un premier bilan des ruptures entraînées par l’agression russe en Ukraine.

Qu’est-ce que ce conflit a déjà changé dans l’ordre du monde ?

Cette guerre est un ressac de la « guerre civile européenne » pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Ernst Nolte (1923-2016). L’historien allemand établissait un « nœud causal » entre la révolution bolchevique et le surgissement des fascismes à l’Ouest. On a oublié que la question ukrainienne fut un des enjeux cruciaux de la première guerre mondiale, à l’Est. Et on a ignoré à quel point la victoire de l’URSS contre le nazisme était devenue la religion d’Etat de Vladimir Poutine. Depuis presque vingt ans, la Russie et l’Occident sont engagés dans une confrontation cognitive pour imposer leur modèle. En trois mois, est apparue une double fracture ouverte : entre l’Ukraine et la Russie d’une part ; entre la Russie et l’Occident d’autre part. Avec le retour de la guerre de haute intensité, le continent européen perd un de ses avantages comparatifs dans la mondialisation, celui de la stabilité stratégique. Par rapport aux enjeux globaux, cette guerre apparaît anachronique à ceux qui font rimer mondialisation et démilitarisation depuis 1991, c’est-à-dire fondamentalement les Européens. Elle ne l’est pas pour ceux qui voient le monde à travers les rapports de force militaires, c’est-à-dire les Russes, les Chinois et les Américains.

Est-ce un tournant sur le plan stratégique ?

Sans aucun doute. La Russie livre une guerre coloniale sous protection nucléaire. Le déclenchement de « l’opération militaire spéciale » s’est accompagné d’une rhétorique nucléaire explicite. Vladimir Poutine est passé à l’acte pour assujettir l’Ukraine et inhiber les Occidentaux. Le tournant stratégique, c’est moins l’agression russe, qui ne fait que prolonger celle de 2014, que la capacité ukrainienne à la mettre en échec. C’est aussi la mise en œuvre d’une posture de sanctuarisation agressive grâce au nucléaire, qui rompt avec la prudence en la matière observée par Moscou et Washington depuis la crise des missiles de Cuba en 1962. Ce sont enfin des mécanismes d’alliance, qui produisent des effets militaires et économiques de grande ampleur.

Sur le plan économique, cette guerre risque-t-elle de donner un nouveau coup à une globalisation déjà mise à mal par la pandémie ?

Toute guerre a un coût humain et économique. Celle-ci contribue au retour de l’inflation et affecte la sécurité alimentaire. Elle entraîne une nouvelle mutation de la mondialisation pensée comme l’enchevêtrement d’interdépendances économiques, de compétition de modèle sur fond de découplages. Le capitalisme politique, c’est-à-dire l’imbrication des objectifs de croissance économique et des impératifs de sécurité nationale, s’est traduit, depuis 2016, par le découplage technologique entre la Chine et les Etats-Unis. S’y ajoute désormais un découplage énergétique entre la Russie et l’Europe. Ce dernier renvoie aux conditions de la coopération hégémonique sur le pétrole mise en place par les Etats-Unis après 1945. Pour eux, il s’agissait fondamentalement de sécuriser les approvisionnements pétroliers de l’Europe et du Japon en provenance du Moyen-Orient pour préserver leurs propres réserves et inscrire la sécurité énergétique au cœur des alliances militaires.

Les diverses tentatives européennes pour diversifier leurs approvisionnements, par voie terrestre, en se tournant vers l’URSS, ont toujours suscité des tensions avec Washington, qui resurgissent au moment des crises stratégiques aiguës. Lors de la crise de Cuba, l’administration Kennedy demanda aux Européens de ne pas exporter de technologies permettant la construction de l’oléoduc Amitié. Vingt ans plus tard, lors de la crise des euromissiles, l’administration Reagan dénonça le premier gazoduc reliant la Sibérie aux marchés européens.

En dépit des fortes pressions, les capitales européennes développèrent une interdépendance énergétique euro-russe, ayant pour conséquence indirecte de réduire leurs efforts navals. Quarante ans plus tard, la guerre d’Ukraine la rompt, annonce l’augmentation des importations de gaz naturel liquéfié américain et renvoie les Européens à des problématiques classiques de sécurisation de leurs approvisionnements énergétiques au moment où ils pensaient que la transition énergétique diminuerait les risques géopolitiques. Au contraire, elle les accentue. S’il existe un alignement entre cette rupture et l’objectif de décarbonation à horizon 2050, il n’en demeure pas moins que les Européens sont contraints de reconfigurer leurs systèmes énergétiques en urgence.

La Russie n’est pas devenue un Etat paria. Ne sommes-nous pas dans une situation « the West against the Rest », l’Occident contre le reste du monde ?

D’abord, la Russie n’est pas la Serbie de Slobodan Milosevic, en raison de son rôle dans la géopolitique mondiale de l’énergie, de son arsenal nucléaire et de son statut diplomatique. Ensuite, si la majorité des pays ont condamné l’agression russe, ils n’ont pas forcément mis en œuvre des sanctions. C’est le cas par exemple des pays de l’Organisation de coopération de Shanghaï et, en particulier, de la Chine et de l’Inde. En Afrique, c’est le cas de pays comme l’Algérie, le Mali ou le Sénégal. Au Moyen-Orient, ce sont les pays du Golfe. Ces pays renvoient dos à dos les Russes et les Occidentaux en considérant que cette guerre n’est pas la leur. La Russie est déconnectée du versant occidental de la mondialisation, mais s’efforce de se reconnecter ailleurs.

A l’heure des guerres hybrides, ce conflit, par sa violence, rappelle plutôt les carnages du XXe siècle. Comment l’expliquer ?

Il faut distinguer la phase au cours de laquelle la Russie a conduit des opérations hybrides, qui lui permettaient d’exercer une pression directe sur l’Ukraine et des pressions indirectes sur l’Occident. Elle savait opérer sous le niveau de la guerre. En franchissant ce seuil, elle est pour ainsi dire entraînée par son propre poids militaire, celui d’une armée disparate, mal commandée, incapable d’emporter la décision rapidement, car elle avait tout misé sur la chute de Zelensky. Dès lors, la Russie bascule dans une guerre d’attrition et de destruction, qui donne lieu à de nombreuses exactions.

Quelles leçons tirer de la résistance de Kiev ?

L’Ukraine est désormais une nation en arme contre son envahisseur. La montée en puissance de ses forces armées entre 2014 et 2022 a été remarquable, mais n’explique pas l’essentiel : les Ukrainiens ont répondu à la mobilisation générale, rappelant la trinité de Clausewitz entre le peuple, l’autorité militaire et le gouvernement. Des images sont marquantes : des citoyens ukrainiens accompagnant leurs familles à la frontière avant de rejoindre leurs unités, les interventions régulières du président Zelensky en chemise kaki et, bien sûr, les charniers. Kiev maîtrise sa communication stratégique : on ignore toujours le nombre des victimes civiles et des pertes militaires ; on assiste à l’héroïsation de certaines figures, comme les combattants de l’usine Azovstal. Après avoir su résister, les Ukrainiens sont désormais convaincus de pouvoir l’emporter. Comme l’a souligné Emmanuel Macron, à Strasbourg, il n’appartient qu’à eux de « définir les conditions des négociations avec la Russie ».

Cela montre-t-il l’importance des émotions dans la guerre ?

Cette dimension est essentielle. Beaucoup ont été surpris par la décision de Vladimir Poutine, dans la mesure où elle allait à l’encontre de ses intérêts. Cette surprise s’explique par une conception de la politique internationale principalement résumée à une affaire de calculs et d’intérêts croisés. Or, dans une phase prolongée de tensions, les passions – comme la haine, le mépris, l’espoir ou la foi – importent davantage que les intérêts. Il est très difficile d’anticiper la traduction opérationnelle des passions, mais c’est une erreur de ne pas chercher à les identifier précisément pour l’ensemble des protagonistes, au premier rang desquels figure Vladimir Poutine. Cette guerre est l’aboutissement très prévisible de sa dégénérescence idéologique.

>>> Entre la Russie et l’Ukraine, la fracture est autant politique que générationnelle

Un des enseignements de ces trois mois de conflit n’est-il pas aussi que, sans les Américains, rien n’est réellement possible militairement ?

Certains experts russes reconnaissent s’être trompés sur un point essentiel : avoir cru que les Etats-Unis allaient se désintéresser de l’Europe pour se concentrer exclusivement sur la Chine. Ils se sont convaincus d’un inexorable reflux occidental, après la déroute américaine en Afghanistan. En diffusant publiquement leurs renseignements, les Etats-Unis n’ont pas empêché l’agression, mais ont montré à leurs alliés leur degré de pénétration du système russe. Il s’agit désormais pour eux d’exploiter au maximum la faute stratégique de Vladimir Poutine par une stratégie indirecte, qui consiste à éviter une extension du conflit au-delà du territoire ukrainien et de la mer Noire. Ils apportent un soutien politique et une aide militaire massive à l’Ukraine. Ce faisant, ils resserrent les liens transatlantiques, tout en montrant les limites militaires de leurs alliés. En outre, les sanctions prises ont pour clé de voûte le dollar ; elles ont beaucoup plus de conséquences pour les économies européennes que pour la leur. Six mois après [leur départ de] l’Afghanistan, les Américains soulignent leur centralité stratégique, et envoient ainsi un message à la Chine.

>>> Guerre en Ukraine : « Au nom d’une ambition supérieure partagée, Xi Jinping a jugé plus important de coller à l’argumentaire de Vladimir Poutine »

Que doivent faire les vingt-sept pays de l’Union européenne ?

Ils doivent se réarmer militairement, agir diplomatiquement et se redresser économiquement au risque sinon d’être marginalisés à l’échelle globale et d’être incapables de stabiliser le continent. Le combat des Ukrainiens et le soutien américain leur offrent un répit précieux. A condition de savoir l’utiliser pour se préparer aux chocs futurs. Avec l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN, celle-ci et l’Union européenne coïncident davantage encore, mais cela devrait conduire les Européens à se poser franchement les questions suivantes : quelle aurait été leur attitude collective si la Maison Blanche avait décidé de ne pas intervenir, comme cela aurait pu ou pourrait être le cas avec Donald Trump ? Regarder les Ukrainiens se faire dépecer ?

Ce renforcement du lien transatlantique sur fond de guerre en Ukraine ne change-t-il pas la donne sur le continent européen ?

C’est certain. En 2001, Vladimir Poutine déclarait : « La Russie est un nœud intégrationniste spécifique, liant l’Asie, l’Europe et l’Amérique. » Vingt ans plus tard, elle désintègre l’architecture de sécurité européenne en envahissant l’Ukraine. La résurgence de la question russe oblige les Occidentaux à redéfinir des buts de guerre réalistes pour contrecarrer durablement l’agressivité de la Russie et trouver des modalités de coexistence acceptable avec elle. Ce débat est très sensible, en particulier pour les pays qui ont subi le joug de Moscou et entrevoient une occasion unique de mettre la Russie au tribunal de sa propre histoire.

Faut-il, selon le mot d’Emmanuel Macron, éviter « d’humilier » la Russie ?

L’humiliation est une « émotion fondamentale », mais c’est la Russie qui s’humilie toute seule en Ukraine. C’est l’humiliation du violeur devant sa victime après le passage à l’acte. Cependant, il faut réinjecter de l’intérêt et du calcul dans la phase actuelle pour éviter précisément que les émotions ne submergent le jugement des différents protagonistes. Il n’y a aucune contrition stratégique à attendre de la part de Vladimir Poutine. Cette guerre est avant tout la sienne. La question est de savoir s’il est en mesure de mobiliser le peuple russe comme Volodymyr Zelensky a su mobiliser le peuple ukrainien.

jeudi 19 mai 2022

Poutine : "Nous suivons nos plans... calmement" | France Télévisions #cdanslair 13.04.2022


Que se passe-t-il à Marioupol ? Selon le ministre de la Défense russe "1 026 militaires ukrainiens de la 36e brigade de marine se sont rendus" ce matin alors que la ville est assiégée depuis plus de quarante jours et que les combats se concentrent désormais dans la gigantesque zone industrielle de la ville. Dans la nuit, un reportage diffusé sur la télévision publique russe annonçait également la reddition de plus d'un millier de soldats ukrainiens dans la localité et montrait des hommes en tenue de camouflage transportant des blessés sur des brancards ou interrogés dans ce qui semble être une cave. Faux a répondu le maire adjoint de la ville. "Je comprends qu'au cours des combats, certains puissent se rendre", mais "ce que dit la propagande russe est faux, et nous ne confirmons pas cette information", a-t-il assuré à BFM-TV.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, Marioupol, port stratégique ukrainien sur le littoral de la mer d'Azov, est assiégé et bombardé par les forces russes. Les habitants tentent de survivre, terrés dans des abris, privés d'électricité, d'eau, de gaz… Selon le gouverneur ukrainien de la région de Donetsk "entre 20 et 22 000 personnes sont mortes" depuis le début de l’offensive dans la ville.
Les forces russes continuent à resserrer leur étau sur Marioupol ainsi que sur l’est du pays et Joe Biden n’hésite plus à qualifier de "génocide" ce qui se passe en Ukraine. "Il est de plus en plus clair que Poutine essaie simplement d'effacer l'idée même de pouvoir être un Ukrainien". "Les preuves s’accumulent" a fait valoir le président américain. Les Etats-Unis ont fait aussi état mardi d'"informations crédibles" sur la possibilité que la Russie fasse usage d'"agents chimiques" pour achever la prise de Marioupol.

Le président américain a parlé de Vladimir Poutine comme d'"un dictateur (qui) déclare la guerre et commet un génocide à l’autre bout du monde". "Je ne suis pas sûr que l'escalade des mots serve la cause", a réagi ce matin Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat qui est partisan de nouvelles sanctions contre la Russie continue par ailleurs à justifier ses nombreux échanges téléphoniques avec le président russe : "S’il ne parle plus à personne, alors on ne sait pas jusqu’où il peut aller. C’est mon obsession avec lui, je lui dis à chaque fois. Quand on entre dans le cycle de la violence, le plus dur, c’est d’arrêter. Le danger, c’est la bascule dans l’irréversible".
 
La politique étrangère, périmètre de compétence majeure du chef de l’État, sera également ce mercredi à l’agenda de Marine Le Pen. La candidate du Rassemblement national doit présenter ce mercredi le volet international de son programme et clarifier ses positions dans un domaine où elle a multiplié les erreurs d'analyses notamment sur le pouvoir russe avec qui elle a pourtant des liens anciens et profonds. En 2017, Vladimir Poutine avait d’ailleurs apporté son soutien à la candidate d’extrême droite dans l’entre-deux tours. Le Front national, devenu le Rassemblement national, a longtemps été financé par deux emprunts auprès de banques russes. En 2022, le parti de Marine Le Pen a emprunté 10 millions d’euros auprès d’une banque de Hongrie, le plus proche partenaire européen de Moscou. De surcroit, le RN demeure opposé aux sanctions internationales imposées à la Russie après l’invasion de la Crimée en 2014. "Invasion" qu’elle contestait en 2017 lors d’une interview accordée à la chaîne américaine CNN car, assurait-elle alors, les habitants de la région se "sentaient russes". Au mois de décembre dernier, la candidate du RN expliquait également au média polonais Rzeczpospolita : "Qu’on le veuille ou non, l’Ukraine appartient à la sphère d’influence russe". Et dans son programme présidentiel, Marine Le Pen préconise une "alliance avec la Russie" dans une nouvelle "architecture de sécurité européenne".
Alors pourquoi la prise de Marioupol constitue un enjeu stratégique pour la Russie ? Quelle doit être la position de la France ? La politique étrangère est un sujet sur lequel les deux candidats du deuxième tour de la présidentielle ont beaucoup de différences. Quelles sont-elles ?

Invités :

- François Clemenceau, rédacteur en chef international - Le Journal du Dimanche
- Alain Bauer, professeur de criminologie - CNAM, auteur de "La guerre qui revient"
- Annie Daubenton, journaliste-essayiste, auteure de "Ukraine, les métamorphoses de l’indépendance"
- Christine Dugoin-Clément, chercheure en géopolitique - Université Paris I-Sorbonne, auteure de "Influences et manipulations"

mercredi 18 mai 2022

Poutine : Le discours de mise en garde , Macron pousse la France à la faute 🇫🇷 (février 2022) | RT France - MOSCOU, RUSSIE


Première diffusée il y a 14 heures : Le discours de mise en garde de Poutine, Macron pousse la France à la faute.

samedi 14 mai 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ « La guerre terrestre et la tragédie vécue par le peuple ukrainien ne doivent pas occulter ce qui se passe sur la côte et en mer » par Alain Oudot de Dainville | Le Monde 02/05/2022

Alain Oudot de Dainville, amiral, membre de l’Académie de marine, souligne, dans une tribune au « Monde », l’importance des enjeux maritimes de la guerre en Ukraine et de leurs conséquences tant militaires que commerciales en mer Noire et en mer d’Azov, « un espace stratégique depuis l’Antiquité ».

Les Russes continuent en Ukraine « la politique par d’autres moyens », selon la formule du théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), alors que les Ukrainiens exploitent les « gaffes » du « perturbateur », comme le conseillait le stratège français Raoul Castex (1878-1968). Le « perturbateur » semble maintenant vouloir établir une zone tampon comprenant la bande côtière sur la mer Noire.

La guerre terrestre et la tragédie vécue par le peuple ukrainien ne doivent pas occulter l’importance de ce qui se passe sur la côte et en mer, notamment en mer Noire et en mer d’Azov, espace stratégique depuis l’Antiquité, seul accès maritime de l’Ukraine. Les actions militaires ne sont qu’une partie d’une stratégie globale, dont les forces armées russes principalement aéroterrestres, sortiront affaiblies.

Blocus maritime

La mer Noire est une mer enclavée. Au sud, son seul accès à la Méditerranée est contrôlé par le Bosphore, détroit turc régi par la convention internationale de Montreux de 1936. Le 12 février, la marine russe anticipe sa fermeture aux belligérants et organise un exercice aéronaval avec la flotte de la mer Noire renforcée d’unités venant de la Baltique. Comme le lui permet la convention, quatre jours après le début des hostilités, le 28 février, la Turquie ferme le détroit aux navires militaires. Sa marine devient la seule de l’OTAN à pouvoir naviguer en mer Noire. La Russie ne peut plus faire venir de nouvelles unités, qui manquent à ses opérations. Au nord, la mer Noire communique avec la mer d’Azov, par le détroit de Kertch aujourd’hui sous contrôle russe.

La marine ukrainienne, après le bombardement de ses unités basées à Odessa et le sabordage par mesure préventive, le 3 mars, de son navire amiral, la frégate Hetman-Sahaydachniy, ne peut opposer que des mines et des missiles de défense côtière aux offensives navales adverses. La flotte russe maîtrise les mers Noire et d’Azov. Elle utilise sa liberté d’action pour établir un blocus maritime de l’Ukraine et frapper des objectifs terrestres avec des missiles de croisière et hypersoniques, les « Guam killer » des Chinois, dont l’efficacité n’est pas prouvée.

Revers russes

Mais la maîtrise est beaucoup plus limitée dans la bande côtière. La flotte russe prend des risques pour bombarder les villes, tenter des débarquements. Elle a perdu un ou deux bâtiments de débarquement de plus de cinquante ans d’âge, mais son revers le plus spectaculaire vient de la perte, le 14 avril, du vieux croiseur Moskva. Les bâtiments de guerre de l’ex-URSS ont été conçus pour emporter plus de missiles en superstructures que leurs homologues des marines de l’OTAN, ce qui les rend plus vulnérables. En vieillissant – quand leur électronique n’est pas mise à niveau ou mal entretenue par manque ou mauvaise utilisation de budget –, leur valeur militaire décroît. Naviguer ainsi à proximité de côtes adverses, sans un soutien aéronaval, s’avère risqué.

>>> « Moskva » : pourquoi la perte de ce croiseur est un coup dur, militairement et symboliquement, pour la Russie

La conquête des espaces maritimes a débuté autour de la Crimée dès 2014. En 2022, même s’il est totalement illégal au regard du droit international, le contrôle de l’ensemble des côtes et des eaux ukrainiennes donne un quasi-partage de la mer Noire entre la Fédération de Russie et la Turquie.

Un riche gisement de gaz se situe sous la mer, au sud de la Moldavie, à proximité de la petite île des Serpents qui, sur décision de la Cour internationale de justice, en 2009, est revenue à l’Ukraine. La conquête de cette île par les Russes, une des dernières opérations du croiseur Moskva, leur donne accès aux ressources sous-marines juridiquement partagées entre l’Ukraine et la Roumanie, crée une nouvelle zone de tension et renforce la position dominante russe sur le gaz.

Le voisinage entre la Russie et la Turquie, ainsi que la perspective d’un partage des ressources en gaz peuvent expliquer le zèle médiateur de la Turquie pour tenter de rééditer en mer Noire son offensive sur le sous-sol de la Méditerranée orientale. Après la découverte d’un gisement dans ses eaux territoriales de mer Noire, elle pourrait devenir un acteur avec qui compter.

>>> Guerre en Ukraine : la remilitarisation de la Méditerranée orientale, antichambre de la mer Noire

La navigation commerciale éprouve les pires difficultés. Elle doit échapper au blocus par les Russes, et aux mines dérivantes. Des routes maritimes relient le Bosphore à Odessa et à Novorossiïsk, ainsi qu’à la mer d’Azov, par le détroit de Kertch.

« Ce qui se passe sous les eaux est aussi un sujet d’inquiétude, par la vulnérabilité des câbles sous-marins par lesquels transite le principal système d’échanges de la finance mondiale »

Les bâtiments de commerce paient un lourd tribut à la guerre, victimes de tirs de missiles ou de bombardements, quelle que soit la couleur du pavillon. Le 1er avril, quarante gros vraquiers, chargés de céréales ou d’huile de tournesol (70 % des exportations mondiales de céréales et 80 % des exportations de tournesol proviennent d’Ukraine et de Russie), sont arrêtés dans les ports ukrainiens par le blocus russe. La route du blé est ainsi coupée, le cours des céréales grimpe avec des conséquences dramatiques pour les pays les plus pauvres. La « route de la soie » ferroviaire a été interrompue, entraînant une augmentation de trafic de 5 % à 8 % sur les routes maritimes. L’Organisation maritime internationale cherche à établir un couloir bleu humanitaire, pour évacuer les quelques centaines de marins ainsi que les navires immobilisés.

>>> Guerre en Ukraine : gaz, matières premières, céréales… quelle interdépendance économique entre l’UE et la Russie ?

Ce qui se passe sous les eaux est aussi un sujet d’inquiétude, de par la vulnérabilité des câbles sous-marins par lesquels transitent à la fois le principal système d’échanges de la finance mondiale et des informations hautement sensibles. Les Russes avaient montré la voie, en 2014, en prenant le contrôle des infrastructures Internet en Crimée juste avant son annexion, et en coupant les câbles de connexion. Si en mer Noire un seul câble sous-marin dessert la Russie, l’Ukraine (par Odessa) et la Bulgarie, il convient de surveiller avec une acuité particulière la situation des câbles dans les approches des pays occidentaux, et notamment les mouvements du Yantar, navire océanographique russe collecteur de renseignements.

Enfin, dans les négociations qui mettront fin aux souffrances du peuple ukrainien, le sort du port d’Odessa sera un enjeu vital, car il assure l’essentiel des activités d’import-export de l’Ukraine par la mer Noire.

Alain Oudot de Dainville est amiral, membre de l’Académie de marine.