Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures. Force, Sagesse et Beauté / Liberté, Égalité, Fraternité

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lundi 24 janvier 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Il n’y a pas d’alternative ? Vraiment ? ( Cliquer sur l'image ) | Cincinnatus 24 janvier 2022

Sommaire :

Dans les chaînes du paradoxe

Des mythes plus réels que le réel

La nécessité d’un contre-modèle


Dans les chaînes du paradoxe

Comme souvent, >>> Jean-Claude Michéa voit juste :

« Il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde – écrivait le philosophe américain Fredric Jameson – que celle du capitalisme ». On ne saurait mieux résumer le paradoxe de notre temps. Dans la mesure, en effet, où la logique du capital imprime désormais sa marque déshumanisante sur l’ensemble de la planète et sur presque toutes les sphères de l’existence – y compris les plus intimes – la conscience des effets les plus négatifs de la mondialisation libérale (précarité croissante de la vie quotidienne, inégalités de plus en plus massives et indécentes, destruction de la nature et dérèglement catastrophique de son climat, dissolution du lien social et de ces « identités » qui conféraient encore, tant bien que mal, un sens humain à la vie des individus, etc.) a sans doute atteint un degré inédit. Mais, en même temps, la conviction qu’une sortie de ce système globalisé – donc le renoncement parallèle à certaines prothèses technologiques et existentielles qui permettent encore aux gens ordinaires de compenser la perte de leur autonomie – ne pourrait signifier qu’un saut angoissant dans l’inconnu, doublé de sacrifices psychologiquement inacceptables, a elle-même progressé dans des proportions encore plus considérables (et en diabolisant comme « conservatrice » ou « réactionnaire » toute remise en question de la modernité, l’intelligentsia de gauche a évidemment joué un rôle décisif dans cette terrible défaite de la pensée critique). De là, ce sentiment crépusculaire, et de plus en plus envahissant, que le mode de vie libéral auquel nous sommes attachés (à tous les sens du terme) constitue, tout compte fait, un moindre mal, et qu’il ne s’agit donc plus, désormais, que d’apprendre à tirer son épingle personnelle du jeu et à sortir « gagnant » de la nouvelle guerre mondiale de tous contre tous (un exercice auquel, soit dit en passant, les nouvelles classes moyennes des grandes métropoles sont infiniment mieux préparées que ces classes populaires encore habituées à un minimum de vie commune et solidaire). [1]

Quel paradoxe désespérant ! La sortie du stade actuellement atteint dans son évolution par le capitalisme – que l’on nomme ce stade néocapitalisme, mondialisation, postfordisme, capitalisme global ou financier… peu importe en fait, dans la mesure où les différentes dénominations ne font que pointer le projecteur sur une facette différente du même objet – cette sortie est, à proprement parler, impensable. Et pourtant, comme le dit Michéa, ses effets catastrophiques dans tous les domaines sont non seulement visibles mais surtout connus et reconnus.

L’imprégnation de cette idée qu’« il n’y a pas d’alternative », le fameux « there is no alternative » (TINA) emblématique du thatchérisme, ressortit à l’efficace d’une propagande savamment orchestrée depuis des décennies [2] pour rendre hégémonique un imaginaire collectif composé, selon la grille de lecture de Paul Ricœur, d’une idéologie en action et d’une utopie désirant se réaliser : le néolibéralisme. Car, contrairement à ce qu’affirment ses grands propagandistes et petits télégraphistes de plus ou moins bonne foi, le néolibéralisme existe. Un peu comme le diable du petit poème en prose de Baudelaire, « Le joueur généreux », qui « n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où [il] avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire : “Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas !” [3] ».

Les néolibéraux ont besoin de faire croire que leur idéologie n’existe pas, afin que l’on continue de penser que l’on vit, peut-être pas dans le « meilleur des mondes » (que ce soit selon la définition de Pangloss ou de Huxley), mais du moins dans le seul monde possible. Ainsi prennent-ils soin d’effacer l’idéologie derrière une scientificité usurpée – les fameuses et fumeuses lois de l’économie qui régiraient plus sûrement encore le monde des hommes que les lois de la physique ne régissent celui des choses [4]. L’imposture d’objectivité stérilise le débat public en confisquant la discussion : l’économie devient ainsi un fatum qui s’impose à nous et dirige la politique, et non plus un élément des rapports humains ni un outil au service du politique – c’est-à-dire de la mise en commun de la parole et de l’action en vue de l’édification d’un monde commun, pour reprendre le vocabulaire d’Arendt.

Des mythes plus réels que le réel

L’idéologie fonctionne comme un « mensonge social » ; elle « devient ainsi le procédé général par lequel le processus de la vie réelle, la praxis, est falsifié par la représentation imaginaire que les hommes s’en font [5]. » Cette falsification du réel fonctionne par la surimpression de mythes qui, faisant écran, obscurcissent la perception de la réalité et deviennent plus réels que le réel [6]. Et l’idéologie néolibérale n’est pas avare de mythes, cohérents entre eux, et surtout à la séduction démagogique diablement efficace.

Le mythe de la main invisible.

L’expression du pauvre Adam Smith est sujette à autant d’interprétations qu’il y a eu d’auteurs pour s’y intéresser. La plus courante, et sur laquelle l’idéologie néolibérale fait son lit, est sans doute infiniment moins nuancée et subtile que ce que pouvait en penser le philosophe et économiste du XVIIIe siècle, très éloigné du contexte et des considérations actuels. Cette interprétation fait du marché l’alpha et l’oméga des rapports humains, la simple (simpliste) rencontre entre l’offre et la demande n’ayant par conséquent à souffrir aucun frein, comme l’affirment les économistes orthodoxes. Ou quand la pensée magique se pare des atours de la science.

Ce premier mythe alimente et légitime à son tour toute une série d’autres.

Le mythe du privé vertueux et du public vicieux.

Le mythe précédent vide nécessairement l’État de toute pertinence et en fait, au contraire, un parasite dont il faut se débarrasser, jetant sur lui une suspicion indélébile comme sur les administrations, services publics et fonctionnaires à son service [7]. À tel point, situation ahurissante, que lorsque l’État délègue au privé une activité et que les entreprises échouent à rendre le service dans de bonnes conditions, les usagers s’en prennent… à l’État [8] ! Outre qu’il permet de nourrir la vindicte populaire de boucs émissaires faciles, ce mythe décerne à la rapacité des brevets de respectabilité en sanctifiant la privatisation des bénéfices et la collectivisation des coûts.

Le mythe de la concurrence.

Comment pourrait-on s’opposer à la saine idée d’une concurrence « libre et non faussée » entre des acteurs économiques éclairés dont les besoins et les ressources se rencontrent au sein d’un marché idéal ? Fable pour grands enfants ignares ou complices. En réalité, le mythe de la « saine concurrence » conduit à une fuite en avant démentielle au toujours moins cher. Le moins-disant gagne à tout coup, même et surtout s’il obtient cette place par le sacrifice des critères humains, sociaux, environnementaux, etc. La mondialisation de l’économie élève la concurrence à l’échelle planétaire, l’installant comme règle, y compris entre les États-nations et les modèles sociaux eux-mêmes, au bénéfice des multinationales qui se nourrissent sur la bête. Ainsi assiste-t-on à un retour vers le passé vertigineux, les droits chèrement acquis étant au mieux rognés, le plus souvent balayés, pour s’aligner sur les pires conditions possibles. Et gare à celui qui s’en plaint ! Le chantage est insupportable, toute expression de souffrance se voyant interdite par une comparaison indécente : il existe toujours pire ailleurs ! Ainsi les cadres n’ont-ils que le droit de se taire et d’endurer parce que les ouvriers vivent moins bien, les ouvriers parce qu’en Chine leurs homologues sont plus mal traités, les ouvriers chinois parce que leur sort paraîtrait enviables à ceux du Bangladesh, et ainsi de suite, dans une relativisation obscène et un chantage odieux [9]. Jusqu’où ?

Le mythe de l’ouverture et de la fin des frontières.

Frontières = nationalismes = guerre. Ergo : fin des frontières = mondialisation = paix. C’est simple, non ? Et pourtant, la paix en question ressemble à s’y méprendre à une version mondialisée de la guerre hobbesienne de chacun contre tous. Comment peut-on si facilement oublier que depuis (au moins) le début de l’ère industrielle, l’ouverture des frontières en général et l’immigration de main d’œuvre bon marché en particulier sont une obsession du patronat ? L’immigration de masse a pour objectifs premiers de mettre en concurrence les travailleurs, de leur imposer une situation de crise, de tirer les salaires vers le bas et de contrer les revendications et mouvements collectifs. L’exemple du Royaume-Uni post-Brexit est à ce titre intéressant : l’affirmation d’une souveraineté économique, grâce à la réduction de la concurrence des salariés avec une immigration à bas coût, conduit à la fin de ce chantage salarial par le chômage.

Le mythe de l’entrepreneur.

L’individu est absolument responsable de tout ce qui lui arrive en bien comme en mal ; Weber aurait bien ri de cette énième resucée de la morale protestante au service du capitalisme. Le « self-made-man » fait encore rêver… pourquoi pas ! La libre entreprise, c’est très bien ; l’entrepreneuriat, bien que le mot soit d’une laideur sans pareil, c’est très bien aussi. Mais peut-on imaginer que tout le monde ne puisse pas, ou ne veuille pas, devenir entrepreneur ? Que serait une nation composée entièrement d’entrepreneurs ? En outre, lorsque ce mythe croise celui du privé vertueux et du public vicieux avec sa haine viscérale de l’État et des pouvoirs publics, l’opposition entre le gentil et utile entrepreneur et le méchant et parasite fonctionnaire fait fi de la réalité. Sans les aides financières et fiscales de l’État, sans les infrastructures publiques, sans les commandes publiques, combien de petites (et grandes !) entreprises survivraient ? Combien d’entrepreneurs passeraient la première année ? Mais il est plus facile de se glorifier d’avoir réussi seul et sans l’aide de personne que de remercier tous ceux qui ont rendu possible ce succès… ou qui, plus souvent, ont amorti l’échec grâce à tous les filets de sécurité de notre système social.

Le mythe de la responsabilité individuelle.

Chacun est entièrement responsable de ses réussites comme, surtout, de ses échecs – la société n’a rien à faire dans cette histoire. En fait, le monde social n’existe même pas, la seule réalité est celle d’une coagulation de monades autistes entrant en relation les unes avec les autres pour leur seul intérêt personnel. Ce mythe sous forme d’axiome se montre bien commode pour justifier l’état de fait.

D’un côté : ceux qui profitent pleinement peuvent se rengorger de leurs succès puisqu’ils ne les doivent qu’à eux-mêmes – il est amusant de constater que ces discours sont sérieusement tenus par des héritiers dont les facilités et richesses leur sont venues à la naissance.

De l’autre côté : « ceux qui ne sont rien » pour reprendre le vocabulaire présidentiel, et qui ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes – ce qui, d’ailleurs, ne manque pas d’éveiller les soupçons : puisque tout le monde peut réussir s’il s’en donne les moyens (mythe précédent), ceux qui n’y parviennent pas ne font assez d’efforts, ou bien profitent d’un système évidemment trop généreux… chômeurs [10], malades [11] et autres cabossés de la vie subissent ainsi une sorte de triple peine : d’abord la douleur quotidienne de leur situation, ensuite la culpabilisation sous une déclinaison plus ou moins raffinée du « ils l’ont bien cherché » et, enfin, la suspicion d’être des parasites voire des fraudeurs.

Entre les deux : toute la masse de ceux qui se débrouillent, persuadés par le matraquage propagandiste qu’ils ne peuvent et doivent compter que sur eux-mêmes, tout espoir de solidarité étant vain. Ils lèvent leurs regards vers les premiers, espérant naïvement les rejoindre mais en gardant toujours l’angoisse de déchoir au niveau des seconds.

Le mythe de la maîtrise par les chiffres.

La fausse rationalité économique prétend mettre le monde des hommes et de leurs relations en chiffres et en équations. L’illusion de maîtrise du monde pointe vers l’« arraisonnement » (Gestell) heideggérien… même si c’est là donner des prétentions philosophiques bien élevées à ce qui ne demeure qu’une bande de petits managers ayant une calculette entre les deux oreilles. La croyance que l’on comprend le monde parce qu’on dispose d’une foultitude d’indicateurs bien rangés dans des tableaux Excel serait hilarante si elle ne gouvernait pas la plupart des organisations… privées comme publiques. La fascination pour les chiffres enivre de pouvoir les petits tyranneaux qui peuvent ainsi se livrer pleinement à leurs fantasmes infantiles de toute-puissance. Comme avec leurs chiffres, ils jouent avec les hommes, mis en concurrence selon le mythe correspondant ; ils optimisent à tout-va, sans aucune connaissance des activités, des productions, des services concernés : fabriquer des yaourts, vendre des maisons, soigner ou instruire des gens… peu importe, seul compte le management. Utilité, performance, retour sur investissement… toutes les activités sont ramenées à des nombres qui doivent être immédiatement convertibles dans une monnaie quelconque : le fétichisme du chiffre, c’est toujours, in fine, l’adoration du pognon-roi.

Le mythe du management et de la technocratie.

Les formules magiques enseignées dans toutes les écoles de commerce (« objectifs SMART », « matrice SWOT », « indicateurs de performance », « ROI », etc. etc. etc.) sont ingurgitées et recrachées par des petits managers produits à la chaînes et persuadés de pouvoir diriger n’importe quelle équipe dans n’importe quelle circonstance. Le management, tel qu’ils l’ont appris et tel qu’ils l’appliquent avec zèle, c’est l’art d’emmerder le monde en étouffant chaque activité, chaque action, chaque fonction sous le plus possible de contrôles ineptes. La surveillance paranoïaque, le microcontrôle pointilleux et l’autocontrôle constant vampirisent tout. Dans cette folie de l’évaluation qui débordent partout, tout doit être mesuré, quantifié, noté (jusques et y compris les activités de loisirs dont on traque les commentaires « à une seule étoile ») au moment même où la logique néolibérale, sous le masque du pédagogisme, élimine les notes au seul endroit où elles ont un sens : l’école ! Partout ailleurs, entreprises comme administrations se laissent entraîner dans la frénésie (auto)évaluative, perdent leur temps et leur énergie en audits permanents et subissent des injonctions surréalistes à l’autocritique directement inspirées du modèle maoïste : tout rapport d’activité, tout entretien professionnel annuel, tout exercice d’autoévaluation doit faire une place à l’autodénigrement et à la pénitence – jeu artificiel et mensonger dans lequel personne n’est dupe mais qui alimente les catégories « marges d’amélioration » ou « perspectives d’optimisation » des rapports sans intérêt ni conséquence. Malgré les dénégations de ses thuriféraires, le néolibéralisme n’aime rien tant que la bureaucratie – demandez donc aux enseignants, aux chercheurs, aux médecins des hôpitaux… ce qu’ils en pensent… – au point d’en devenir un véritable « stalinisme capitaliste » [12]. En la matière, les institutions de l’Union européenne incarnent la quintessence de cette technocratie écrasante [13].

Le mythe du Progrès.

Succédant aux croyances naïves et téléologiques, telles qu’on a pu les connaître au XIXe et au début du XXe siècle, en un Progrès linéaire de l’humanité s’enracinant dans une confiance aveugle en la science et/ou l’histoire, le néolibéralisme propose une version peut-être plus niaise encore mais au moins aussi efficace du mythe du Progrès. La « croissance », avec son cortège de notions clinquantes (« innovation », « destruction créatrice », etc.), n’est rien d’autre qu’une répétition de cette vieille idée qu’aujourd’hui vaut mieux qu’hier et que demain sera meilleur encore… à la différence près que ceci repose dorénavant sur le sacrifice individuel aux dogmes de la « science économique » : rigueur, réformes, etc. etc. Ce nouveau Progrès techno-économique se substitue ainsi aux progrès humains et sociaux, les conditions de vie des individus pouvant empirer alors que l’économie « va bien » ou « s’améliore » ou « va s’améliorer, c’est promis, on l’a lu dans notre boule de cristal ». Alors que vie réelle et monde économique sont intrinsèquement liés, les représentations que l’idéologie donne du fonctionnement du second marquent une rupture profonde avec la première ; pour faire passer la pilule, le néolibéralisme s’accommode parfaitement d’un mariage avec un progressisme « sociétal », dont il n’a strictement rien à craindre : dans les noces libérales-libertaires, c’est le peuple qui trinque.

Le mythe du présentisme.

Seul l’instant compte ; seul le présent existe. En rien contradictoire avec le précédent qui réactive la notion de Progrès dans le seul but de justifier les sacrifices présents par des promesses vaines, le mythe du présentisme repose sur l’instillation d’un sentiment d’urgence permanent. La normalité, c’est dorénavant l’urgent, voire le « TTU », ce sigle exécrable qui signifie « très très urgent » et qui fleurit en tête de messages en forme de sommations. Tout, tout de suite : le fouet claque, les caprices infantiles exigent d’être réalisés sans délai. Aussi bien au sein du monde professionnel que de nos vies privées, saturés d’adrénaline, nous délirons dans un présent continu, dans l’écume d’un jour qui se reproduit toujours plus vite, en grossissant à chaque itération de nouvelles tâches dont la criticité illusoire sert à masquer la futilité : en faire toujours plus dans le temps imparti. « Le nez dans le guidon » est plus qu’une métaphore naïve ; nous pédalons à vide et toujours plus fort. Nous sommes obsédés par la vitesse, aveugles à la durée, incapables de penser le temps long. La superficialité de l’immédiat empêche toute plongée dans les profondeurs de la pensée. Une information chasse l’autre, les chaînes de désinformation en continu en ont fait leur « business model », les écrans clignotent frénétiquement de textes, mais surtout d’images et de vidéos, voués à la pure consommation. Dans tous les domaines, c’est le court-terme qui règne et impose une amnésie très confortable.

Le mythe de la transparence.

Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à cacher. De l’architecture en verre aux « open spaces », la transparence physique des espaces repose sur des prémisses morales. Toute frontière, toute opacité sont suspectes. La transparence devient diktat et le secret synonyme de culpabilité ; la suspicion s’étend en même temps que les puritanismes de toutes obédiences nous empoisonnent de leur moraline [14]. Or, comme l’écrit Arendt :

Parce que notre sens du réel dépend entièrement de l’apparence et donc de l’existence d’un domaine public où les choses peuvent apparaître en échappant aux ténèbres de la vie cachée, le crépuscule lui-même qui baigne notre vie privée, notre vie intime, est un reflet de la lumière crue du domaine public [15].

La lumière du public nécessite l’obscurité du privé pour donner toute sa profondeur à l’espace public : le passage de l’un à l’autre, dans les deux sens, offre la respiration nécessaire à l’engagement civique de l’individu s’élevant à la puissance du citoyen [16]. Nous avons cruellement besoin d’espaces de confiance libre, de confidence, de secret [17].

La nécessité d’un contre-modèle

Tous ces mythes enserrent l’imaginaire politique dans des rets qui l’asphyxient. Désarmés, nous nous complaisons dans une cécité plus ou moins volontaire, entre culture de l’avachissement et neurasthénie idéologico-politique. Tous autant que nous sommes, nous sommes responsables [18] : citoyens comme dirigeants politiques, nous participons tous à ce mensonge farcesque, à cette parodie de démocratie. Alors que nous expérimentons une forme inédite d’oligarchie toute-puissante qui s’appuie sur les mécanismes redoutables d’une ochlocratie bien contrôlée [19], en face : rien. Toutes les pensées politiques concurrentes sont décrédibilisées et inaudibles. L’effondrement conceptuel laisse un paysage de ruines sur lequel prospèrent les imposteurs : tous ces mouvement prétendument « antisystème » qui n’en sont que les idiots utiles ou les alliés objectifs. Le lumpenprolétariat et son chaos organisé qui s’étendent depuis les territoires abandonnés au caïdat par la République [20], autant que les identitaires qui en profitent politiquement, servent parfaitement les intérêts néolibéraux.

Et pourtant, rarement la nécessité impérieuse d’un contre-modèle ne s’est fait à ce point ressentir. La crise environnementale nous impose de sortir de toute urgence d’une organisation économique qui détruit les conditions mêmes d’existence de l’humanité. Le mythe néolibéral du Progrès qui s’incarne dans la vénération illusoire d’une « croissance » économique infinie est pire qu’un leurre : c’est une tentative de suicide collective. Ni les fameux « gains de productivité » ni la confiance dans une technoscience toute-puissante peuvent résoudre l’équation impossible d’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies. Qu’on le déplore ou qu’on s’en satisfasse avec une joie mauvaise antihumaniste, les restrictions à notre mode de vie sont inévitables. Reste à savoir si elles peuvent être décidées rationnellement, collectivement – politiquement, au sens le plus fort du politique – avec la justice et l’intérêt général pour horizons de l’action ; ou bien si elles seront infligées autoritairement en fonction des intérêts des plus forts, lorsque ce sera de toute façon déjà trop tard.

Un autre modèle existe cependant, qui propose des réponses rationnelles, crédibles et pertinentes aux crises écologique et économique [21]. Sont défaut : son exigence. La pensée républicaine est une vision du monde, de l’homme et de la société dont les principes, très puissants, supposent l’engagement des citoyens dans la vie de la cité, un peuple vertueux constitué en nation – le républicanisme a besoin de républicains. Il y a une alternative – hélas, qui aujourd’hui est capable de l’embrasser ?

Cincinnatus, 24 janvier 2022


[1] Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital, Champs essais, 2018, p. 254-255.

[2] Voir : « It’s the economy, stupid ».

[3] Je ne résiste pas à la tentation de citer in extenso ce Petit poème en prose :

XXIX – Le joueur généreux

Hier, à travers la foule du boulevard, je me sentis frôlé par un Être mystérieux que j’avais toujours désiré connaître, et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l’eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d’œil significatif auquel je me hâtai d’obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante, où éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée. Là régnait une atmosphère exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie ; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.

Il y avait là des visages étranges d’hommes et de femmes, marqués d’une beauté fatale, qu’il me semblait avoir vus déjà à des époques et dans des pays dont il m’était impossible de me souvenir exactement, et qui m’inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui naît ordinairement à l’aspect de l’inconnu. Si je voulais essayer de définir d’une manière quelconque l’expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d’yeux brillant plus énergiquement de l’horreur de l’ennui et du désir immortel de se sentir vivre.

Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis. Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, après plusieurs heures, que je n’étais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Nous fumâmes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j’osai, dans un accès de familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m’écrier, en m’emparant d’une coupe pleine jusqu’au bord : « À votre immortelle santé, vieux Bouc ! »

Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries légères et irréfutables, et elle s’exprimait avec une suavité de diction et une tranquillité dans la drôlerie que je n’ai trouvées dans aucun des plus célèbres causeurs de l’humanité. Elle m’expliqua l’absurdité des différentes philosophies qui avaient jusqu’à présent pris possession du cerveau humain, et daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit. Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m’assura qu’elle était, elle-même, la personne la plus intéressée à la destruction de la superstition, et m’avoua qu’elle n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire : « Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! »

Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m’affirma qu’il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d’inspirer la plume, la parole et la conscience des pédagogues, et qu’il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques.

Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s’il l’avait vu récemment. Il me répondit, avec une insouciance nuancée d’une certaine tristesse : « Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d’anciennes rancunes. »

Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d’abuser. Enfin, comme l’aube frissonnante blanchissait les vitres, ce célèbre personnage, chanté par tant de poëtes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa gloire sans le savoir, me dit : « Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d’une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l’enjeu que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c’est-à-dire la possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l’Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide à le réaliser ; vous régnerez sur vos vulgaires semblables ; vous serez fourni de flatteries et même d’adorations ; l’argent, l’or, les diamants, les palais féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner ; vous changerez de patrie et de contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l’ordonnera ; vous vous soûlerez de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs, — et cætera, et cætera… », ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon sourire.

Si ce n’eût été la crainte de m’humilier devant une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après que je l’eus quitté, l’incurable défiance rentra dans mon sein ; je n’osais plus croire à un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma prière par un reste d’habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil : « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! faites que le diable me tienne sa parole ! »

Charles Baudelaire, « Le joueur généreux », in Petits poèmes en prose, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951, p. 274-277.

[4] J’ai déjà (longuement) développé ces idées à propos de l’idéologie néolibérale et de l’économicisme dans la série de billets « Misère de l’économicisme » :

1. L’imposture scientifique

2. L’idéologie néolibérale

3. Fausses libertés et vraies inégalités

4. Feu sur l’État

5. Le monde merveilleux de la modernité

[5] Paul Ricœur, « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social (1976) », in Du texte à l’action, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Esprit », p. 381.

[6] Ce que décrivent, entre autres, Voegelin avec sa notion de « Realissimum », ou Arendt et l’idéologie comme « logique d’une idée ».

[7] Voir les billets : « Cessez le feu sur les fonctionnaires ! », « Trop d’État… ou trop peu ? » et « Misère de l’économicisme : 4. Feu sur l’État ».

[8] Mark Fischer décrit très bien ce phénomène dans son livre Le réalisme capitaliste, Entremonde, 2018 (trad. fr.), p. 73-74. Le sous-titre de cet ouvrage très stimulant est d’ailleurs évocateur : N’y a-t-il aucune alternative ?

[9] Voir : « La souffrance en concurrence ».

[10] La culpabilisation des chômeurs, perçus a priori comme des fraudeurs est simplement dégueulasse. La stratégie du bouc émissaire, aussi grossière soit-elle, fonctionne hélas toujours très bien. Voir : « Les chômeurs ne sont pas des fraudeurs ! »

[11] Et jusqu’à la santé mentale :

 La pensée dominante actuelle n’admet pas que la maladie mentale puisse avoir des causes sociales. La réduction de la maladie mentale à des processus chimiques et biologiques est bien entendu tout à fait à la mesure de sa dépolitisation. Considérer la maladie mentale comme un problème biochimique individuel est source d’avantages énormes pour le capitalisme. Tout d’abord, cela renforce la tendance à l’individualisation atomistique (vous êtes malade à cause de la chimie de votre cerveau). Deuxièmement, cela ouvre un marché fabuleusement lucratif sur lequel les multinationales pharmaceutiques peuvent vendre leurs produits (nous pouvons vous soigner avec nos antidépresseurs, nos inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine). Il va sans dire que tous les troubles mentaux sont instanciés neurologiquement, mais cela ne dit rien de leur cause. S’il est par exemple vrai que la dépression se manifeste par de faibles niveaux de sérotonine, reste encore à expliquer pourquoi certains individus manifestent de tels niveaux. Cela exige une explication sociale et politique.

Mark Fischer, Le réalisme capitaliste, op. cit., p. 46

[12] Expression paradoxale en apparences seulement :

Au départ, il peut sembler très mystérieux d’assister à une intensification des mesures bureaucratiques sous des gouvernements néolibéraux qui se sont posés en champions de l’antibureaucratie et de l’antistalinisme. Pourtant, de nouvelles formes de bureaucratie – « buts et objectifs », « résultats », « missions d’entreprise » – se sont multipliées, alors même que le discours libéral sur la fin du contrôle hiérarchisé et centralisé gagnait du terrain. On pourrait croire que la bureaucratie est un genre de retour du refoulé, faisant une réapparition pleine d’ironie au cœur d’un système qui s’est juré de la détruire. Mais la résurgence de la bureaucratie dans le néolibéralisme est bien davantage qu’un atavisme ou une anomalie.

Ibid., p. 49.

[13] Voir : « L’Union européenne contre l’Europe ».

[14] Voir : « Mascarades de la pureté », « Les enfants de Torquemada » et « Moraline à doses mortelles ».

[15] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket Agora, 1983, p. 91.

[16] Voir la série de billets sur L’édification du monde commun selon Hannah Arendt.

[17] De ce point de vue, la multiplication très à la mode des « safe spaces » n’a rien à voir avec e tels espaces, au contraire !

[18] La crise de la démocratie représentative tient à la fois à une offre affligeante et à la désintégration du corps politique au profit d’individus plus préoccupés de leur petit confort personnel que de l’intérêt général. Voir : « Tous responsables ! ».

[19] À propos de l’oligarchie et de l’ochlocratie qui ont remplacé la république et la démocratie, voir : « Ci-gît la République ».

[20] Voir : « Extension du domaine du caïdat ».

[21] Voir : « Écologie : pour une réponse républicaine » et « Un républicanisme économique ? ».

dimanche 23 janvier 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Le gaz, énergie explosive ( Cliquer sur l'image ) | France culture 13/05/2021

Vanne de gaz et des gazoducs au poste de
livraison de la frontière slovaque dans la
 ville de Velke Kapusany, dans l'est de la
 Slovaquie, près de la frontière
avec l'Ukraine, le 7 janvier 2009
Le gaz représente un enjeu économique, social, environnemental et géopolitique comme l'illustre le projet européen Nord Stream 2 reliant l'Allemagne à la Russie, l'extraction du gaz de schiste américain, les rentes qataris et russes et les transitions énergétiques à penser pour l'avenir.

À retrouver dans l'émission CULTURES MONDE par Florian Delorme

TOUS LES ÉPISODES


>>> Nord Stream 2 : projet toxique pour l’Europe

Le gazoduc Nord Stream 2, chargé d'acheminer du gaz russe directement en Allemagne, est en passe d'être terminé. Mais le projet ne fait pas l'unanimité...


>>> Schiste américain : gare au retour de flamme

Les Etats-Unis se sont lancés dans la ruée vers le gaz de schiste. Aujourd'hui le pays est le premier producteur de gaz mondial. Mais les techniques d'extraction...


>>> De Moscou à Naypyidaw: main basse sur la rente gazière

Le géant Gazprom a été nationalisé par Poutine en 2006. Durant des années, les bénéfices de l'entreprise ont profité à une poignée d’oligarques sans se...


>>> Transition énergétique : couper les vannes

Le Danemark a annoncé en décembre dernier la fin de l’exploitation de gaz naturel et de pétrole dès 2050. Mais pour d'autres, le gaz naturel est présenté...

jeudi 20 janvier 2022

Ukraine : peut-on éviter la guerre ? | C dans l'air 20 janv. 2022


Les bruits de bottes s’intensifient à l’est de l’Europe et Washington ne cache pas son inquiétude. "De notre point de vue, la situation est extrêmement tendue", a insisté mardi la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki. "Nous sommes à un stade où la Russie pourrait lancer à tout moment une attaque contre l’Ukraine".

La tension est montée d’un cran depuis l’échec des discussions entre Russes et Américains, le 13 janvier dernier, avec la cyberattaque massive qui a paralysé plusieurs sites gouvernementaux ukrainiens, vendredi. Parallèlement le Maître du Kremlin a décidé le déploiement de troupes russes et d’armement lourd vers l’ouest et la Biélorussie, officiellement pour des exercices militaires conjoints des armées russe et biélorusse. Mais un responsable de l’Otan a assuré que l’organisation "n’avait pas été informée des exercices militaires russes en Biélorussie" et que le nombre de soldats déployés était "bien supérieur à celui observé lors d’un exercice normal". Des effectifs militaires qui viennent s’ajouter aux 100 000 soldats russes déjà massés à proximité de la frontière ukrainienne, et qui poussent les États-Majors occidentaux à envisager sérieusement l’hypothèse d’une invasion de l’Ukraine. Le porte-parole du Pentagone a ainsi estimé que le président russe était "clairement en train de monter un dispositif de forces lui donnant plusieurs options".

Preuve que ces scénarios sont pris très au sérieux, le chef de la diplomatie américaine a décidé quasi dans la foulée des premières manœuvres russes de se rendre en Ukraine afin d’afficher le soutien des États-Unis. Depuis Kiev, où il a débuté ce mercredi une tournée européenne avant de retrouver son homologue russe vendredi à Genève, Antony Blinken a appelé Vladimir Poutine à choisir la "voie pacifique" pour sortir de la crise. "J'espère fortement que nous pourrons rester sur une voie diplomatique et pacifique, mais en fin de compte, ce sera la décision du président Poutine", a-t-il affirmé, mettant en garde sur l'existence "de plans en place pour augmenter encore plus" les forces russes déployées dans la région.
Si Moscou passe à l'action en Ukraine, "aucune option n'est exclue" côté américain, a également averti la porte-parole de la Maison-Blanche, interrogée à la fois sur le très stratégique gazoduc Nord Stream 2 débouchant en Allemagne, et sur une exclusion de la Russie de "Swift", un système essentiel d'échanges bancaires internationaux.
Évoquant cette "escalade des tensions" aux frontières européennes ce mercredi lors de sa première prise de parole devant le Parlement de Strasbourg en tant que président du Conseil de l'UE, Emmanuel Macron a estimé que l'Europe doit enfin construire "un ordre de sécurité collective sur notre continent". Une sécurité qui "nécessite un réarmement stratégique de notre Europe, comme puissance de paix et d'équilibre, en particulier dans le dialogue avec la Russie", a-t-il dépeint. Le chef de l’État a également souligné qu'il comptait appuyer ce dialogue "franc, exigeant face aux déstabilisations, aux ingérences et aux manipulations", sur des "valeurs actées non pas contre mais avec la Russie, il y a maintenant trente ans". Il a dit aussi son souhait que Paris et Berlin reprennent les négociations avec Moscou "dans le cadre du format Normandie" (Russie, Ukraine, France, Allemagne), pour "rechercher une solution politique au conflit".
Alors que prépare réellement Vladimir Poutine ? Comment résoudre la crise autour de l’Ukraine ? Peut-on encore éviter la guerre ? Que peut faire l’Europe ? Faut-il autoriser Nord Stream 2, un pipeline acheminant du gaz russe en Allemagne via la mer Baltique ?

Invités :
- François Clémenceau, rédacteur en chef international - Journal du Dimanche
- Général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire auprès de l’ONU
- Marion Van Renterghem, grand reporter et chroniqueuse à L’Express. Son ouvrage C’était Merkel est publié aux éditions les Arènes
- Armelle Charrier, éditorialiste en politique internationale - France 24

mercredi 19 janvier 2022

Que veut la Russie de Poutine ? | Le Monde


Trente ans après la fin de la guerre froide, le fossé entre la Russie et l’Occident n’a jamais été aussi grand. Entre 2014 et 2019, au moins 13 000 personnes sont mortes en Ukraine. Quant à la Crimée, péninsule ukrainienne depuis 1954, elle appartient désormais à la Russie. De leur côté, les Etats-Unis et l’Europe ont en grande partie tourné le dos à la Russie. Depuis l’annexion de la Crimée, le G8 est devenu le G7… sans la Russie. Et de lourdes sanctions économiques ont été prises à son encontre. Des deux côtés, les provocations à coups de gigantesques démonstrations guerrières ou d’installations d’infrastructures militaires sont de plus en plus nombreuses.

Pourtant, au début des années 1990, la Russie et le monde occidental s’entendaient pour mettre fin à la guerre et bâtir un monde nouveau. A l’époque, Mikhaïl Gorbatchev parle de « maison commune européenne », et une alliance militaire incluant les Etats-Unis, l’Europe et la Russie est même envisagée. Trente ans plus tard, c’est avec l’Asie que la Russie noue alliance militaire et contrats économiques.

Alors, que s’est-il passé ? On vous le raconte dans ce troisième épisode de notre série « Mappemonde ».

Les chapitres :
00:00 Introduction
01:25 1) La crise en Ukraine
05:20 2) La désillusion russe face à l’occident
12:01 3) La Russie se tourne vers l’est

jeudi 13 janvier 2022

Après Trump, que restera-t-il du trumpisme? | Le Temps 15 janv. 2021


On l’a qualifié de clown, de showman ou d’imposteur. Mais au-delà du personnage outrancier de Trump, c’est toute une idéologie politique qui se dessine et qui pourrait bien lui survivre.

mardi 11 janvier 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Covid : quels risques supplémentaires encourent les non vaccinés ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 06/01/2022

Illustration des différents variants du covid 19.
À retrouver dans l'émission LA QUESTION DU JOUR par Guillaume Erner

Les non vaccinés en France représentent, en janvier 2022, environ 5 millions d'adultes. Face à Omicron, le gouvernement entend accentuer la pression sur eux. D'un point de vue médical, quels risques supplémentaires encourt cette population par rapport à la population vaccinée ?


Accentuer la pression sur les non-vaccinés. C’est le message qu’a fait passer Emmanuel Macron, mardi 4 janvier 2022, dans une interview accordée au Parisien, usant d’un franc-parler qui a suscité de nombreux commentaires. Dans cet entretien, Emmanuel Macron a rappelé que 90% de la population française avait adhéré à la vaccination, qu’une minorité y était réfractaire. Aujourd’hui ce sont donc pas moins de 5 millions d’adultes qui ne sont pas vaccinés en France. Quels risques encourent ces personnes pour leur santé, comparé aux vaccinés ?

Guillaume Erner reçoit Odile Launay, infectiologue à l’hôpital Cochin à Paris, membre du comité scientifique vaccin Covid 19, coordinatrice du groupe vaccination prévention de la Société de pathologie infectieuse de langue française.

dimanche 9 janvier 2022

L’assaut du Capitole | ARTE 4 janv. 2022


L’irruption au Capitole des partisans de Donald Trump contestant la victoire de Joe Biden en janvier 2021 a sidéré le monde entier. De quoi cette attaque était-elle le symptôme ? Quelles traces a-t-elle laissées sur la société américaine ?

Le 6 janvier 2021, alors que le Congrès se réunit à Washington pour certifier les résultats du vote des grands électeurs et la victoire du démocrate Joe Biden à la présidence des États-Unis, des centaines de sympathisants de Donald Trump envahissent le Capitole, contestant l’authenticité des résultats de l’élection. Le président sortant vient d’encourager ses partisans à ne pas concéder la défaite et à se diriger vers le siège du Congrès. Après avoir fait tomber les barrières qui protègent le bâtiment, les supporters de Trump submergent les lieux. Certains escaladent les murs pour pénétrer dans l’enceinte de l’institution, tandis que les forces de police, débordées, exfiltrent en urgence les parlementaires protégés par des masques à gaz.

Documentaire de Gaston Sasa Koren et Dagmar Gallenmüller (Allemagne, 2021, 52mn)
disponible jusqu'au 04/04/2022

mercredi 5 janvier 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ « Le film “Don’t Look Up” est une métaphore puissante de la crise climatique en cours », propos recueillis par Audrey Garric | Le Monde 04/01/2022

Le climatologue Michael E. Mann, qui a inspiré l’un des personnages principaux du film diffusé sur Netflix, explique pourquoi les politiques et les sociétés ne prennent pas la mesure de la gravité du réchauffement.

Le climatologue Michael E. Mann, près de chez lui,
 en Pennsylvanie, le 21 mars 2021.

Quand deux astrophysiciens découvrent qu’une comète se dirige droit sur la Terre, s’apprêtant à anéantir l’humanité, ils se heurtent à l’inaction, au déni et aux sarcasmes, tant des responsables politiques que des médias et du grand public qu’ils tentent d’alerter. Ce scénario du film Don’t Look Up. Déni cosmique, réalisé par Adam McKay et sorti sur Netflix le 24 décembre, est un récit à peine déguisé de l’incapacité des dirigeants politiques, mais aussi des populations, à réagir à la hauteur de la catastrophe du réchauffement climatique, malgré les alertes scientifiques de longue date.

>>> « Don’t Look Up. Déni cosmique » : la comète Mckay lancée contre la bouffonnerie de l’humanité

Le climatologue américain Michael E. Mann, directeur du Earth System Science Center de l’université de Pennsylvanie, a inspiré l’un des personnages principaux du film, l’astronome joué par Leonardo DiCaprio. Auteur de The New Climate War (« la nouvelle guerre du climat », PublicAffairs, 2021, non traduit), Michael E. Mann explique pourquoi la société sous-estime la gravité de la crise climatique.

Leonardo DiCaprio, dans le rôle du Dr Randall Mindy,
dans le film « Don’t Look Up », disponible sur Netflix.
Ce personnage est inspiré du climatologue
 Michael E. Mann.

Quelles sont les similitudes entre le film « Don’t Look Up » et notre réaction face au péril climatique ?

Ce film est incontestablement une métaphore puissante de la crise climatique en cours. C’est un commentaire sociopolitique sérieux, qui se présente comme une comédie. Il traite de la manière dont les preuves accablantes d’une menace scientifique sont ignorées pour des raisons politiques et idéologiques. Il aborde la façon dont de puissants lobbys, motivés par le profit, bloquent l’action lorsqu’elle ne convient pas à leurs intérêts et promeuvent de prétendues fausses solutions dont ils peuvent personnellement tirer profit. C’est la même chose lorsque des industriels des énergies fossiles soutenus par le Parti républicain choisissent d’ignorer les preuves scientifiques irréfutables du changement climatique causé par l’homme.

>>> Changement climatique : comment Total et Elf ont contribué à semer le doute depuis des décennies

Dans The New Climate War, je parle des milliardaires de la tech, comme Bill Gates, qui font la promotion de solutions technologiques (capture du carbone, réacteurs nucléaires de nouvelle génération, etc.), dont certaines potentiellement dangereuses, comme la géo-ingénierie, dans lesquelles ils investissent et, donc, dont ils profiteront individuellement, tout en minimisant le rôle des solutions existantes (par exemple, les politiques climatiques qui encouragent les énergies renouvelables).

De quelle façon faut-il faire passer le message ? Les scientifiques doivent-ils s’engager davantage ?

Les scientifiques ont la responsabilité d’informer le public sur le changement climatique – même si cela ne signifie pas que nous devrions promouvoir des politiques spécifiques ou que tous les scientifiques devraient être impliqués dans la sensibilisation du public. Si nous ne jouons pas ce rôle, nous laissons un vide qui sera comblé par les intérêts particuliers et leurs représentants. Mais les gens résistent aux messages et aux réalités qu’ils ne veulent pas entendre. Comme nous ne pouvons pas faire irruption par la porte d’entrée, l’humour et la satire offrent une porte latérale – ce que fait le film.

Le pessimisme est notre plus grand ennemi. Nous devons souligner à la fois l’urgence et la capacité à agir, transmettre à la fois la gravité de la menace et les options dont nous disposons pour y faire face. Il n’est pas trop tard pour éviter les pires conséquences du changement climatique et les propos catastrophistes ont, ironiquement, été instrumentalisés par les forces de l’inaction. La conviction qu’il est trop tard pour agir nous conduit potentiellement sur la même voie de l’inaction et du désengagement que le déni pur et simple.

Pourquoi le public sous-estime-t-il la gravité de la crise climatique ?

Je pense que cela a beaucoup à voir avec les efforts de lobbying très fructueux déployés par l’industrie des énergies fossiles, à l’aide de milliards de dollars, pour brouiller les pistes, contester la science, convaincre les journalistes que la science est toujours en débat et que nous ne pouvons pas faire de lien entre la combustion de charbon, pétrole et gaz, et les catastrophes climatiques extrêmes.

Cette industrie a également essayé de semer le doute et la confusion sur la nature des solutions à la crise climatique. Elle a essayé de nous convaincre que l’action climatique est une question de changement de mode de vie individuel, alors qu’il s’agit de modifier les politiques gouvernementales afin qu’elles encouragent les énergies propres et découragent les énergies sales (par une tarification du carbone, des subventions aux énergies renouvelables ou l’arrêt de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles).

Des icebergs sont vus depuis l’avion de la
mission Oceans Melting Greenland, le 7 septembre 2021,
 près d’Upernavik, au Groenland. La mission de la
NASA a pour objectif de mesurer l’impact du réchauffement
 des eaux sur la fonte des glaces du Groenland.

Méga-incendies, inondations, cyclones, températures record au Groenland ou en Alaska… L’année 2021 a encore été marquée par des extrêmes climatiques en série. Est-ce une nouvelle normalité ?

C’est pire qu’une nouvelle normalité, car ce terme implique que nous avons atteint un nouvel état auquel nous devons nous adapter. Mais, en réalité, tout cela continuera à s’aggraver tant que nous continuerons à brûler des combustibles fossiles et à réchauffer la planète. La science a été plutôt conservatrice, et nous avons probablement sous-estimé les effets du changement climatique, notamment sur la survenue de catastrophes climatiques extrêmes.

>>> Le système des courants de l’océan Atlantique au bord de la rupture

Il y a désormais un risque de franchir de nombreux points de basculement potentiels. Certains d’entre eux, par exemple le ralentissement de l’AMOC [la circulation méridienne de retournement atlantique], l’un des principaux systèmes de circulation océanique de la Terre, sont peut-être déjà en cours ; d’autres, comme l’effondrement de grandes parties de la calotte glaciaire de l’Antarctique de l’Ouest, pourraient être proches et se déclencher si nous ne parvenons pas à limiter le réchauffement climatique.

Quel bilan tirez-vous de la 26e conférence des Nations unies sur le climat (COP26), qui s’est tenue à Glasgow en novembre ?

Elle n’a pas débouché sur autant de progrès que les défenseurs du climat l’auraient souhaité, mais nous avons fait des progrès substantiels. Les engagements pris par les gouvernements du monde entier permettraient, s’ils étaient respectés, de maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C. Mais il reste beaucoup à faire, tant pour respecter ces engagements que pour limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C, niveau généralement considéré comme synonyme d’effets climatiques catastrophiques. Je pense que le nihilisme climatique, c’est-à-dire la négation automatique de tout progrès, fait le jeu des inactivistes climatiques, car il ne fait aucune distinction entre les responsables politiques qui essaient de faire la différence et ceux qui ne le font pas.

>>> A l’issue de la COP26, le réchauffement climatique toujours loin d’être contenu à 1,5 °C

Etes-vous optimiste pour l’année qui vient ? Nombre d’observateurs de l’action climatique s’inquiètent de l’opposition à la loi Build Back Better aux Etats-Unis – le plan de réformes sociales et environnementales –, ou des pays grands émetteurs qui refusent d’accroître leurs efforts.

Je reste optimiste quant à l’obtention d’une législation significative aux Etats-Unis, qui complétera les efforts déployés par l’administration Biden. Mais il ne fait aucun doute que cela nécessitera des négociations permanentes et de bonnes vieilles querelles politiques pour obtenir les votes nécessaires. Il est essentiel que les Etats-Unis continuent à jouer un rôle de premier plan sur cette question si l’on veut que d’autres gouvernements, comme la Chine et l’Inde, se mettent à la table des négociations. L’action mondiale sur le climat dépend actuellement de la capacité des Etats-Unis à respecter leurs engagements.

Pour relever l’immense défi du changement climatique, nous avons besoin d’approches ascendantes (actions collectives, protestations, manifestations, pression politique) et descendantes (action politique gouvernementale et intergouvernementale), ainsi que de mesures du côté de l’offre et de la demande. Cela inclut les responsables politiques, les citoyens, les groupes civiques, les institutions publiques et privées, les comités d’entreprise, l’industrie financière, etc. Tout le monde doit être sur le pont.

Audrey Garric

lundi 3 janvier 2022

I’m a climate scientist. Don’t Look Up captures the madness I see every day, by Peter Kalmus | The Guardian 29 Dec 2021

A film about a comet hurtling towards Earth and no one is doing anything about it ? Sounds exactly like the climate crisis

‘The Earth system is breaking down now
with breathtaking speed.’

The movie Don’t Look Up is satire. But speaking as a climate scientist doing everything I can to wake people up and avoid planetary destruction, it’s also the most accurate film about society’s terrifying non-response to climate breakdown I’ve seen.

The film, from director Adam McKay and writer David Sirota, tells the story of astronomy grad student Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence) and her PhD adviser, Dr Randall Mindy (Leonardo DiCaprio), who discover a comet – a “planet killer” – that will impact the Earth in just over six months. The certainty of impact is 99.7%, as certain as just about anything in science.

The scientists are essentially alone with this knowledge, ignored and gaslighted by society. The panic and desperation they feel mirror the panic and desperation that many climate scientists feel. In one scene, Mindy hyperventilates in a bathroom; in another, Dibiasky, on national TV, screams “Are we not being clear? We’re all 100% for sure gonna fucking die!” I can relate. This is what it feels like to be a climate scientist today.

The two astronomers are given a 20-minute audience with the president (Meryl Streep), who is glad to hear that impact isn’t technically 100% certain. Weighing election strategy above the fate of the planet, she decides to “sit tight and assess”. Desperate, the scientists then go on a national morning show, but the TV hosts make light of their warning (which is also overshadowed by a celebrity breakup story).

By now, the imminent collision with comet Dibiasky is confirmed by scientists around the world. After political winds shift, the president initiates a mission to divert the comet, but changes her mind at the last moment when urged to do so by a billionaire donor (Mark Rylance) with his own plan to guide it to a safe landing, using unproven technology, in order to claim its precious metals. A sports magazine’s cover asks, “The end is near. Will there be a Super Bowl?”

But this isn’t a film about how humanity would respond to a planet-killing comet; it’s a film about how humanity is responding to planet-killing climate breakdown. We live in a society in which, despite extraordinarily clear, present, and worsening climate danger, more than half of Republican members of Congress still say climate change is a hoax and many more wish to block action, and in which the official Democratic party platform still enshrines massive subsidies to the fossil fuel industry; in which the current president ran on a promise that “nothing will fundamentally change”, and the speaker of the House dismissed even a modest climate plan as “the green dream or whatever”; in which the largest delegation to Cop26 was the fossil fuel industry, and the White House sold drilling rights to a huge tract of the Gulf of Mexico after the summit; in which world leaders say that climate is an “existential threat to humanity” while simultaneously expanding fossil fuel production; in which major newspapers still run fossil fuel ads, and climate news is routinely overshadowed by sports; in which entrepreneurs push incredibly risky tech solutions and billionaires sell the absurdist fantasy that humanity can just move to Mars.

World leaders underestimate how rapid, serious and permanent ecological breakdown will be if humanity fails to mobilize

After 15 years of working to raise climate urgency, I’ve concluded that the public in general, and world leaders in particular, underestimate how rapid, serious and permanent climate and ecological breakdown will be if humanity fails to mobilize. There may only be five years left before humanity expends the remaining “carbon budget” to stay under 1.5C of global heating at today’s emissions rates – a level of heating I am not confident will be compatible with civilization as we know it. And there may only be five years before the Amazon rainforest and a large Antarctic ice sheet pass irreversible tipping points.

The Earth system is breaking down now with breathtaking speed. And climate scientists have faced an even more insurmountable public communication task than the astronomers in Don’t Look Up, since climate destruction unfolds over decades – lightning fast as far as the planet is concerned, but glacially slow as far as the news cycle is concerned – and isn’t as immediate and visible as a comet in the sky.

Given all this, dismissing Don’t Look Up as too obvious might say more about the critic than the film. It’s funny and terrifying because it conveys a certain cold truth that climate scientists and others who understand the full depth of the climate emergency are living every day. I hope that this movie, which comically depicts how hard it is to break through prevailing norms, actually helps break through those norms in real life.

We need stories that highlight the many absurdities that arise from knowing what’s coming while failing to act

I also hope Hollywood is learning how to tell climate stories that matter. Instead of stories that create comforting distance from the grave danger we are in via unrealistic techno fixes for unrealistic disaster scenarios, humanity needs stories that highlight the many absurdities that arise from collectively knowing what’s coming while collectively failing to act.

We also need stories that show humanity responding rationally to the crisis. A lack of technology isn’t what’s blocking action. Instead, humanity needs to confront the fossil fuel industry head on, accept that we need to consume less energy, and switch into full-on emergency mode. The sense of solidarity and relief we’d feel once this happens – if it happens – would be gamechanging for our species. More and better facts will not catalyze this sociocultural tipping point, but more and better stories might.

Peter Kalmus is a climate scientist and author of Being the Change: Live Well and Spark a Climate Revolution

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ DERRIERE NOS ECRANS DE FUMEE (THE SOCIAL DILEMMA) sur NETFLIX | Mister Culture Critique & ANALYSE 16 sept. 2020


Voici la critique du nouveau documentaire original de Netflix "DERRIERE NOS ECRANS DE FUMEE"  (THE SOCIAL DILEMMA) qui porte un discours important sur les dérives provoquées par certains mécanismes des plateformes numériques et l'utilisation à outrance de leurs outils. 

Regardez Netflix sur votre TV.
Regardez Netflix sur votre Smart TV, PlayStation, Xbox, Chromecast, Apple TV, lecteurs Blu-ray et bien plus.


Le documentaire « The Social Dilemma »Savais-tu que les réseaux sociaux se battent pour avoir ton attention ?

Ben oui! Et c’est d’ailleurs un des aspects que montre le documentaire « The Social Dilemma » (« Derrière les écrans de fumée »). Sam-Éloi te fait un résumé de ce documentaire qui risque de te faire réfléchir sur ton utilisation des réseaux sociaux.

MISE À JOUR : le 2 octobre, Facebook a réagi au documentaire. « Nous devrions avoir des conversations sur l'impact des médias sociaux sur nos vies », a écrit le réseau social. Toutefois, il juge que le film exagère et il le juge trop critique envers Facebook. Dans sa réaction, Facebook mentionne sept éléments où le documentaire se trompe, selon lui. Par exemple, au sujet des fausses nouvelles. Facebook dit les combattre grâce à des partenaires qui sont là pour vérifier les faits.


Antivax - Les marchands de doute | ARTE 15 déc. 2021

Comment se propagent le refus de la vaccination contre le Covid-19 et les théories aussi fantaisistes que complotistes qui l’accompagnent ? Une incursion éclairante au coeur de la galaxie antivax, auprès de ses adeptes et de ses réseaux d’influence.

Alors que se déroule la plus grande campagne de vaccination de l’histoire, la contestation enfle partout dans le monde. Suscitant espoir mais aussi crainte et colère, les injections anti-Covid fracturent l'opinion. Victime de ses succès, qui rendent le danger moins tangible, critiquée pour ses effets secondaires, la vaccination, qui engage de manière intime la confiance des citoyens dans les institutions, s'est toujours attiré des adversaires. Reste que le mouvement antivax, ultraminoritaire, mais très actif, prospère aussi sous l’influence de personnalités parfaitement intéressées à qui la pandémie actuelle offre un tremplin. Figure de proue du mouvement, Andrew Wakefield, un gastro-entérologue britannique radié en 2010, s'est fait connaître par une étude frauduleuse, publiée dans "The Lancet" en 1998, établissant un lien entre le vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et l’autisme. Le scandale qui a suivi va paradoxalement lui donner des ailes. Il quitte l’Angleterre pour les États-Unis, où il monte un business en exploitant les peurs liées à la vaccination. Aujourd'hui, Wakefield, devenu prospère jet-setteur, et ses pairs, comme le producteur Del Bigtree, surfent sur l’épidémie de Covid-19 et sèment la désinformation en propageant des théories complotistes sur les réseaux sociaux afin de faire basculer les hésitants dans le camp de l’opposition vaccinale systématique.

Propagande et récupération

Cette enquête au cœur du mouvement antivax, tournée entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, lève le voile sur le commerce lucratif de traitements alternatifs dangereux, des levées de fonds au profit de causes douteuses, une redoutable machine de propagande et des partis extrémistes en embuscade. Un aréopage de scientifiques, lanceurs d’alerte ou journalistes, parmi lesquels Fiona Godlee, la rédactrice en chef du "British Medical Journal "qui a révélé l’imposture de Wakefield, apporte un regard critique sur ce mouvement. Le film fait aussi entendre les doutes de ceux qui, sans être complotistes, rejettent les vaccins, les accusant de causer plus de dommages qu’ils ne permettent d’en éviter, avec, en contrepoint, le témoignage d’une jeune femme restée paraplégique après une rougeole contre laquelle elle n’avait pas été vaccinée. Sans exprimer de ressentiment vis-à-vis de ses parents, elle indique néanmoins que "c’est trop bête de laisser le hasard choisir quand il y a des solutions".

Antivax - Les marchands de doute
Documentaire (France/Royaume-Uni, 2021, 1h30mn)

En Asie, naissance de la plus vaste zone de libre-échange du monde, par Julien Bouissou | Le Monde 31 décembre 2021

Dès le 1er janvier 2022, ce bloc appelé RCEP, qui comprend notamment la Chine, le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, représentera à lui seul le tiers du produit intérieur brut de la planète et le tiers de la population mondiale.

L’Asie fait un pas important vers son intégration économique et commerciale. Le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP), négocié depuis 2011 et qui entre en vigueur ce 1er janvier 2022, devrait donner naissance à la plus vaste zone de libre-échange du monde après un abaissement progressif des droits de douane étalé sur vingt ans. Ce nouveau bloc, qui comprend notamment la Chine, le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, représente à lui seul le tiers du produit intérieur brut (PIB) de la planète et le tiers de la population mondiale.

>>> Quinze pays d’Asie et du Pacifique signent un accord de libre-échange autour de la Chine

Les baisses de tarifs vont surtout concerner l’industrie manufacturière, moteur de la croissance régionale, davantage que les services ou l’agriculture, un secteur encore très sensible politiquement et qui fait vivre de nombreux habitants. Selon l’analyse menée en 2020 par le Peterson Institute for International Economics, un centre d’études américain, cet accord devrait augmenter de 0,2 % le PIB de ses pays signataires, en particulier celui du Japon, de la Chine et de la Corée du Sud.

A eux trois, ces pays représentent 80 % du PIB du nouveau bloc commercial, et ils ne font pas partie, contrairement aux pays d’Asie du Sud-Est réunis dans l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), d’un accord de libre-échange dans la région. C’est la première fois qu’un traité commercial aussi ambitieux lie ces trois poids lourds économiques. Takashi Terada, professeur à l’université Doshisha de Kyoto, va même jusqu’à qualifier le RCEP d’« accord de libre-échange entre la Chine et le Japon », étant donné les gains importants enregistrés par ces deux économies.

« Nouveau centre de gravité » du commerce mondial

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), qui qualifie le RCEP de « nouveau centre de gravité » du commerce mondial, estime qu’il augmentera les échanges dans ce bloc de 2 %, soit environ 42 milliards de dollars (37 milliards d’euros). Ces gains proviennent de la baisse des tarifs douaniers, mais surtout du détournement d’une partie des échanges avec le reste du monde.

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Les exportations de l’Union européenne et des Etats-Unis vers la région devraient diminuer de 2 % et de 1 %, respectivement. Celles d’Asie du Sud seront les plus impactées, notamment le Bangladesh (– 12 %), le Pakistan (– 4 %) et l’Inde (– 2 %). « Le monde entier va bénéficier de cet accord, car il va augmenter les revenus disponibles dans la région, qui offrira de meilleurs débouchés aux exportateurs des autres continents », relativise toutefois Cyn-Young Park, chargée de la coopération régionale à la Banque asiatique de développement.

Avec ses vingt chapitres, l’accord porte aussi sur les barrières non tarifaires, mais ne comporte aucune règle contraignante ni aucune clause sur l’environnement, le marché du travail, la propriété intellectuelle ou encore les subventions d’Etat. Une feuille de route a été fixée pour l’harmonisation des normes et des règles, particulièrement dans les domaines du sanitaire et du phytosanitaire, qui font l’objet à eux seuls d’un chapitre entier. « La mise en place de règles d’origines communes, conjuguée à la baisse des tarifs douaniers, va faciliter la création de chaînes de valeur dans la région », selon Hanns Günther Hilpert, responsable du département Asie à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik).

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Alors que les tensions se multiplient entre Washington et Pékin, cet accord devrait favoriser les investissements étrangers dans la région, hors de Chine. « Le RCEP va inciter les entreprises européennes à investir en Asie du Sud-Est et s’en servir comme nouvelle base d’exportations vers le reste du monde, tout en conservant une présence en Chine pour profiter de son marché intérieur », explique M. Hilpert.

Des gains politiques

Pour le géant asiatique, les gains sont politiques. La Chine a accéléré les négociations en 2017, pour combler le vide laissé par l’abandon d’un projet concurrent, le traité de libre-échange transpacifique (le TPP), par les Etats-Unis de Donald Trump et promu par son prédécesseur démocrate, Barack Obama. « Le RCEP est une réponse à la montée du protectionnisme en Europe et aux Etats-Unis, explique Cyn-Young Park. C’est aussi une manière de faire avancer la libéralisation des échanges alors que, dans le monde, les négociations entre les 164 pays membres de l’Organisation mondiale du commerce sont difficiles. » Les sujets de négociation sont nombreux, à l’instar de la réglementation de la circulation des données ou du commerce électronique, qui jouent un rôle croissant dans les échanges mondiaux. Pékin entend bien utiliser ce pacte commercial pour étendre son influence dans la région et d’en déterminer les règles.

« C’est un accord commercial avec un message politique fort, dit M. Hilpert, car, malgré leurs différends politiques, les pays d’Asie du Sud-Est renforcent leurs liens économiques avec la Chine, ce qui met en échec la volonté américaine d’isoler Pékin. » Il relativise aussi les ambitions de la stratégie dans l’Indo-Pacifique, forgée par les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie. New Delhi a finalement décidé de rester à l’écart du RCEP, officiellement pour protéger son économie.

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Cet accord n’empêche pas les tensions commerciales entre les pays signataires. Bien au contraire : quelques semaines à peine après l’avoir signé, fin 2020, la Chine a imposé des sanctions commerciales à l’Australie pour avoir critiqué sa politique de lutte contre le Covid-19. « Mais le RCEP permet au moins de résister à la Chine à plusieurs plutôt qu’en solitaire », souligne M. Hilpert. Aux yeux de ses signataires, l’accord négocié sous l’impulsion de l’Asean, présente l’avantage de ne pas être un cadre inféodé à Pékin.

Julien Bouissou

dimanche 2 janvier 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ « Les Etats-Unis sont devenus un pays de riches, par les riches et pour les riches » par Jeffrey Sachs, Economiste | Le Monde

Alors que Joe Biden peine à concrétiser ses ambitions réformatrices, l’économiste américain >>> Jeffrey Sachs dénonce quatre décennies de « guerre contre les pauvres » qui ont conduit son pays à la paralysie politique.

Tribune. Près d’un an après la courte victoire électorale de Joe Biden sur Donald Trump, les Etats-Unis sont toujours sur le fil du rasoir.

Il n’est pas facile de poser un diagnostic sur ce qui fait si profondément souffrir l’Amérique, en son cœur même. Doit-on y voir l’œuvre des incessantes guerres culturelles qui la divisent de part et d’autre de lignes de séparation raciales, religieuses et idéologiques ? Est-ce l’accroissement des inégalités, de fortune comme de pouvoir, parvenues à des niveaux sans précédent ? Est-ce le déclin de sa puissance mondiale face à l’essor de la Chine et aux désastres répétés des guerres dans lesquelles elle a choisi de s’engager ?

Tous ces facteurs jouent leur rôle dans la tumultueuse vie politique américaine. Mais, de mon point de vue, la crise la plus profonde est politique : elle résulte de l’incapacité des institutions à « développer le bien-être général », comme le promet, dans son préambule, la Constitution des Etats-Unis.

Durant les quatre dernières décennies, la vie politique américaine est devenue un jeu fermé, qui favorise les super-riches et les groupes d’influence des grandes entreprises aux dépens de l’immense majorité des citoyens. Warren Buffett a parfaitement analysé l’essence de cette crise en 2006 dans The New York Times : « C’est la guerre de classe, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la guerre, et nous en sommes les gagnants. »

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Le principal champ de bataille est à Washington. Les troupes de choc sont les lobbyistes des grands groupes qui fourmillent au Congrès des Etats-Unis, dans les ministères du gouvernement fédéral et dans les agences de l’administration. Les munitions, ce sont les milliards de dollars dépensés chaque année dans le lobbying fédéral (3,5 milliards de dollars en 2020, environ 3,1 milliards d’euros) et dans les contributions aux campagnes électorales (14,4 milliards de dollars pour les élections fédérales en 2020). Les propagandistes qui attisent la guerre de classe sont les médias concentrés entre quelques mains, notamment celles du multimilliardaire Rupert Murdoch.

Assaut contre le bien-être général

La guerre de classe contre les pauvres n’est pas nouvelle en Amérique, mais elle ne fut véritablement lancée qu’au début des années 1970 et elle a été menée avec une efficacité terrible au cours des quarante dernières années. Pendant environ trois décennies, de l’investiture du président Franklin Roosevelt, en 1933, au beau milieu de la Grande Dépression, jusqu’à la période Kennedy-Johnson, de 1961 à 1968, l’Amérique a suivi les mêmes voies de développement que l’Europe occidentale, devenant une démocratie sociale. Les inégalités de revenu se comblaient, et de nouveaux groupes sociaux, notamment les Afro-Américains et les femmes, rejoignaient le flux principal de la vie économique et sociale.

Puis vint la revanche des riches. En 1971, un avocat spécialiste du droit des sociétés, Lewis Powell, élabora une stratégie (Confidential Memorandum - Attack on American Free Enterprise System, 23 août 1971) pour renverser les progrès de la démocratie sociale – une réglementation environnementale plus stricte, le développement du droit du travail et l’équité de l’impôt. Les grandes entreprises contre-attaquaient. Le président Richard Nixon nomma Powell à la Cour suprême des Etats-Unis en 1971, qui prêta serment au début de l’année suivante, ce qui lui permit de mettre en œuvre ses projets.

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Sous les encouragements de Powell, la Cour suprême ouvrit à l’argent des entreprises les vannes de la vie politique. Dans l’arrêt Buckley v. Valeo (1976), la Cour déclara anticonstitutionnelles les limites fédérales imposées aux dépenses de campagnes des candidats et des groupes indépendants, les considérant comme des violations de la liberté d’expression. Dans l’arrêt First National Bank of Boston v. Belotti (1978), Powell rédigea l’opinion de la majorité [le jugement], déclarant que les dépenses des entreprises dans la défense d’une cause politique relevaient de la liberté d’expression et par conséquent ne sauraient être sujettes à des limites. La charge de la Cour contre la limitation du financement des campagnes électorales atteignit sa plus grande intensité avec l’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission (2010), qui mettait fondamentalement fin à toutes les limites autrefois imposées aux dépenses des entreprises dans la vie politique.

Lorsque Ronald Reagan devint président, en 1981, il reprit l’assaut de la Cour suprême contre le bien-être général en diminuant les impôts des riches, en lançant une attaque contre les syndicats et en démantelant la protection de l’environnement. Cette trajectoire n’a toujours pas été inversée.

En conséquence de quoi les Etats-Unis ont divergé de l’Europe pour tout ce qui concerne l’égalité économique, le bien-être et la protection de l’environnement. Tandis que l’Europe, en général, suivait le chemin de la social-démocratie et du développement durable, les Etats-Unis empruntaient à grand train une voie balisée par la corruption politique, l’oligarchie, un fossé de plus en plus profond entre riches et pauvres, le mépris de l’environnement et le refus de limiter le changement climatique induit par l’homme.

Quelques chiffres illustrent ces différences. Les Etats de l’Union européenne collectent des recettes qui représentent environ 45 % de leur PIB, tandis que les recettes du gouvernement des Etats-Unis n’atteignent qu’environ 31 % de leur PIB. Les gouvernements européens ont donc les moyens de financer l’accès universel aux soins de santé, à l’enseignement supérieur, aux aides familiales et à la formation professionnelle, alors que les Etats-Unis n’offrent pas ces services. En 2019, l’espérance de vie était de 81,1 ans dans l’Union européenne et de 78,8 ans aux Etats-Unis (alors qu’elle y était plus haute qu’en Europe dans les années 1980). En 2019, la part du centile des ménages les plus riches dans le revenu national était d’environ 11 % en Europe occidentale contre 18,8 % aux Etats-Unis, lesquels émettaient 16,1 tonnes de dioxyde de carbone par habitant, contre 8,3 tonnes dans l’Union européenne.

Graves conséquences internationales

En somme, les Etats-Unis sont devenus un pays de riches, par les riches et pour les riches, refusant toute responsabilité politique pour les dommages climatiques qu’ils imposent au reste du monde. Les clivages sociaux qui résultent de cette situation ont conduit à une épidémie de « morts de désespoir » (notamment par surdoses médicamenteuses et suicides), à une baisse de l’espérance de vie (avant même la pandémie due au Covid-19), à une hausse des cas de dépression, en particulier chez les jeunes. Sur le plan politique, ces profonds désordres mènent vers divers chemins – le plus inquiétant étant celui de Donald Trump, son faux populisme et son vrai culte de la personnalité. Servir les riches tout en distrayant l’attention des pauvres avec la xénophobie, les guerres culturelles et les coups de menton de l’homme fort est peut-être le plus vieux truc du manuel du démagogue, mais il fonctionne encore étonnamment bien.

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Biden tente d’affronter cette situation, mais, jusqu’à présent, ses succès sont limités et fragiles. Tous les élus républicains au Congrès, et un groupe aussi petit que puissant d’élus démocrates – les plus connus sont les sénateurs Joe Manchin de Virginie-Occidentale et Kyrsten Sinema de l’Arizona – sont décidés à empêcher toute hausse des recettes fédérales, pourtant urgemment nécessaires à la création d’une société plus équitable et plus écologique. Ils bloquent aussi toute action d’envergure contre le changement climatique.

Alors que nous parvenons à la fin de la première année du mandat de Biden, les riches s’accrochent encore au pouvoir, et les obstacles sont partout, qui empêchent l’équité de l’impôt, l’augmentation des dépenses sociales, la protection du droit de vote, ou des mesures urgentes de sauvegarde de l’environnement.

Biden pourrait faire briller ses quelques modestes victoires, puis bâtir sur celles-ci dans les années à venir. L’opinion le souhaite. Deux tiers des Américains sont favorables à une augmentation des impôts sur les riches et sur les sociétés. Mais il est aussi possible que les revers de Biden en 2021 aident les Républicains à regagner l’une de chambres du Congrès, voire les deux, en 2022. Cela sonnerait le glas des réformes législatives au moins jusqu’en 2025, et pourrait même présager un retour de Trump au pouvoir lors des élections de 2024, à la faveur de troubles sociaux, de violences, de propagande médiatique et des restrictions du droit de vote dans les Etats dirigés par les Républicains.

La crise américaine a de graves conséquences internationales. Les Etats-Unis ne peuvent pas initier des réformes mondiales s’ils ne parviennent pas à se gouverner eux-mêmes de façon cohérente. Ce qui unit aujourd’hui les Américains est peut-être le sentiment exacerbé de menaces extérieures, et plus particulièrement en provenance de la Chine. Dans la confusion qui s’est emparée de l’Amérique, les responsables politiques des deux partis ont renforcé leur rhétorique antichinoise, comme si une nouvelle guerre froide pouvait atténuer des angoisses qui viennent de l’Amérique elle-même. La seule chose que produira la belligérance bipartisane de Washington sera, hélas, encore plus de risques de conflits (à propos de Taïwan, par exemple), mais certainement pas la sécurité ou des solutions réelles aux problèmes urgents de la planète.

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Les Etats-Unis ne sont pas de retour, du moins pas encore. Ils sont toujours dans les affres d’un combat pour surmonter des décennies de corruption politique et d’incurie sociale. L’issue de ce combat est très incertaine, et les perspectives pour les années à venir sont semées de dangers, tant pour les Etats-Unis que pour le reste du monde.

(Traduit de l’anglais par François Boisivon)

Jeffrey Sachs est économiste, professeur à l’université Columbia (New York), directeur du centre pour le développement durable de Columbia et président du réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies. © Project Syndicate, 2021.

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