Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

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dimanche 11 avril 2021

Comment revivifier les Lumières ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 10/04/2021

À retrouver dans l'émission LA CONVERSATION SCIENTIFIQUE par Etienne Klein

Au motif de notre mauvais usage du monde, certains font le choix de délaisser l’idée de rationalité si chère à l’esprit des Lumières. Mais n’est-il pas plus judicieux de refonder la rationalité afin qu’elle ne puisse plus servir d’alibi à toutes sortes de dominations ?

Paysage de Bali, en Indonésie.

Avec l’émergence de la démarche galiléenne, l’homme s’est progressivement autonomisé par rapport à l’univers qui l’entoure, jusqu’à se considérer, René Descartes aidant, comme un être d’antinature. Non pas au sens où il serait opposé à la nature, mais où il participerait  d’une essence différente : il serait métaphysiquement autre. 

Cette coupure-là a constitué un aiguillage discret, mais décisif, qui a orienté la suite de l’histoire. Elle a notamment ouvert la voie à la philosophie des Lumières. La nature s’est progressivement séparée d’avec « le reste ». 

Trois ou quatre siècles plus tard, la science, longtemps considérée comme le moteur du progrès et de l’émancipation, présente un double visage : c’est grâce à la séparation installée entre nature et culture que notre science est devenue si efficace et si conquérante ; mais c’est à cause de cette même séparation que la nature, finalement traitée comme si elle était à notre seule disposition, s’est peu à peu abîmée. Oubliant qu’elle était poreuse, réactive, non infinie, nous l’avons marquée d’une empreinte irréversible, Les ivresses de l’hybris nous avaient conduits à nous croire « au-dessus de la nature ». Or, cette dernière nous rappelle aujourd’hui, de mille et une manières, que nous en sommes partie intégrante, que notre essence n’est pas si transcendante que ça. 

Au motif de notre mauvais usage du monde, certains font le choix de délaisser l’idée de rationalité si chère à l’esprit des Lumières. Mais ne serait-il pas plus judicieux de la refonder afin qu’elle ne puisse plus servir d’alibi à toutes sortes de dominations ?  

La question est alors : comment procéder ?

Avec Corine Pelluchon, philosophe et professeure à l'université Gustave-Eiffel, pour Les Lumières à l'âge du vivant (Seuil, 2021).

Révolution Fanon ( Cliquer sur l'image ) | France culture 05/04/2021

En 36 brèves années d’existence, Fanon a vécu sur trois continents (Amérique, Europe, Afrique) et inscrit sa postérité dans trois domaines : psychiatrie, écriture et action politique - dont aucun ne peut se comprendre sans les deux autres...

Portrait en 4 émissions de cet homme qui a cherché à détruire l’assignation, pour vivre et non plus survivre.

Pourquoi l'œuvre de Fanon est-elle indissociable de son engagement psychiatrique, politique et théorique ?

 Comment a-t-il conjugué ces trois dimensions ? 

Comment a-t-il justifié la nécessité de la décolonisation ? Par quels moyens ? 

Où réside la force de son propos ? 

Quelle est sa postérité ? 

Comment est-il devenu un mythe ? 

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

TOUS LES ÉPISODES


>>> Accueillir le cri de l'homme mutilé

Qui était Frantz Fanon, guérisseur, militant, essayiste ? Pourquoi son œuvre est-elle indissociable de son engagement psychiatrique, politique et théorique...


>>> “Peau noire, masques blancs”, se découvrir Noir dans le regard du Blanc

En 1952, Fanon publie “Peau noire, masques blancs”, un livre qui ne revendique aucune méthode, non théorique, basé sur une expérience subjective : celle...


>>> La psychiatrie contre la colonisation des cerveaux

Frantz Fanon a inscrit sa postérité dans trois domaines : psychiatrie, écriture et action politique - et aucun ne peut se comprendre sans les deux autres....


>>> “Les Damnés de la Terre”, une philosophie de la violence

En 1961, “Les Damnés de la Terre” désigne les colonisés comme sujets révolutionnaires, et dans ce livre, Fanon théorise les rapports entre colonialisme...

vendredi 9 avril 2021

De la politique néotribale par Marta Bucholc | Dans Sociétés 2011/2 (n°112), pages 17 à 26

Introduction

Aujourd’hui, la question concernant la possibilité de la politique dans le monde moderne occupe tous les philosophes de la politique, et il semble que ce problème est propre à notre époque. Néanmoins, cette question n’est qu’une variante des questions classiques sur la pertinence de la politique, visant à la séparer en tant qu’un objet d’analyse. Dans mes réflexions sur la politique dans la société contemporaine, je voudrais utiliser les catégories proposées par Michel Maffesoli pour deux raisons. 

D’abord, sa théorie se situe très près des motifs classiques de la pensée sociologique. Puis, il attribue à la politique une signification bien particulière. Maffesoli a pris Machiavel pour le patron de son Temps des tribus. À première vue, ce choix n’est pas évident. 

On peut lire cet ouvrage comme une ardente polémique avec la politique dans les sens donnés par Machiavel, en tant qu’un art de gagner et de maintenir le pouvoir. La crise de la politique ainsi définie devient l’un des sujets les plus importants de l’autonarration de la société contemporaine. 

L’originalité de Maffesoli a donc les mêmes origines que celle de Machiavel – tous les deux, ils comprennent qu’il est temps de réviser notre compréhension du politique. Maffesoli propose un retour à la « pensée de la place publique », à la politique qui n’est pas faite à partir de la perspective des salons et des académies. Dans ce texte, je voudrais demander si cette vision n’entraîne pas l’effacement du problème de la politique en général. C’est ainsi que je vais opposer les idées de Maffesoli et celles de >>> Max Weber, en indiquant les points où ils ne peuvent pas s’accorder.

La naissance de la société néotribale

Maffesoli nous donne une critique de l’hyper-organisation moderne, de l’hypertrophie des régulations, de la fiction omniprésente de l’individualisation. Cette critique concerne des théories sociologiques ainsi qu’une réalité sociale que celles-ci décrivent et construisent. Maffesoli s’oppose notamment à la vision weberienne de la modernité : Weber – par le postulat de Wertfreiheit – affirme « un type moderne de l’homme rationalisé comme la somme des habitudes stéréotypées : l’homme d’organisation » . Maffesoli fait une opposition entre ce désenchantement et le réenchantement postmoderne. Les institutions dépourvues de la magie et la sociologie scientifique sont incapables de faire face à la pression de l’irrationnel qui est une conséquence immédiate de la rationalisation.

Maffesoli a développé le concept de « la société néotribale » mais il vaut mieux parler d’une « société des néo-tribus ». Cette dernière, bien qu’elle ressemble beaucoup à ses ancêtres pré-modernes, s’est fondée sur un mode inédit de construction des relations interpersonnelles, retournant à la pure socialité processuelle.

La socialité – d’après Maffesoli – est une réinterprétation synthétique de la solidarité organique durkheimienne et de la sociabilité simmelienne. Maffesoli renverse le sens des deux types de solidarité sociale de Durkheim : le type mécanique, typique de la société moderne, s’opposant au lien organique né de la diversité, qui est caractéristique d’une société tribale. Quant à la sociabilité, celle-ci inspire Maffesoli particulièrement comme une forme primordiale de la socialisation. La nature volontaire, l’importance d’un élément proxémique, la légèreté et le plaisir – telles sont les propriétés des relations sociales selon Simmel, que Maffesoli attribue à toutes les interactions.

Le principe d’appartenance

Les communautés fondées sur une telle socialisation ont plusieurs aspects particuliers dont le premier est la viscosité de la vie tribale. Maffesoli fait valoir que la compacité exceptionnelle des néo-tribus découle du principe de l’appartenance fondée uniquement sur les propriétés qui ne peuvent pas être acquises par une action délibérée. On ne peut pas apprendre à aimer le thrash metal ou la prose de Virginia Woolf : tout simplement, un jour, il est clair que l’on ne puisse plus vivre sans eux. C’est le goût qui nous donne un billet d’entrée à la tribu des fans, vu le rôle joué par l’esthétique dans la vie tribale.

Les membres d’une tribu se reconnaissent grâce à des signes externes. On peut se contenter de la métaphore de Goffman selon lequel il s’agit là d’une conséquence de la multitude des rôles joués par les individus dans des spectacles différents. Maffesoli l’accepte, mais il va plus loin, vers l’extérieur de ce goût qui dirige les personnes vers des rôles divers. Le goût fonctionne d’une manière mécanique : il est même difficile de parler des « choix esthétiques ». À un moment, certaines choses cessent de correspondre à une certaine « forme de vie ». Mais la forme de vie wittgensteinienne n’est pas réglée a priori – une hexis est requise pour suivre les règles, celle qui est intégrée à la vie communautaire fondée sur l’émotivité et la spontanéité. Ainsi, la forme de la vie d’une tribu ferme-t-elle l’accès aux « autres ». Une tribu constitue un groupe de personnes qui se reconnaissent mutuellement par leur vêtement similaire, c’est-à-dire par l’esthétique sans implications morales ou intellectuelles immédiates. Par conséquent, Maffesoli fait valoir que l’on peut caractériser l’attitude néotribale par « l’immoralisme éthique ». L’éthique cesse de garantir la cohérence de la vie à la moderne, elle n’ordonne pas la biographie, elle ne produit pas de subjectivité individuelle. La communauté émotionelle est instable, ouverte, tout en demeurant dans une relation anomique avec la moralité reconnue.

Dominer une tribu ?

Tout mène à la conclusion que, dans une tribu, il n’y a pas de place pour la domination au sens weberien, définie comme la chance d’obéissance. Le goût, sans être systématique ni réglé, ne peut pas la garantir. Maffesoli fait une exception pour la domination charismatique, le seul type de domination fondée sur la dépendance personnelle du leader. Chez Weber, la domination charismatique dure pourtant aussi longtemps que le charisma du leader. En revanche, un charisme néotribal persiste jusqu’à ce que les membres de la tribu aient une attitude émotionnelle subjective envers le leader.

Une tribu – fermée du point de vue épistémologique et communicationnel – reste en même temps ouverte puisque l’abandon n’est pas limité. Cela résulte de l’inconstance du goût. La « chance d’obéissance », qu’a un leader tribal charismatique, est alors sûre et imprévisible à la fois. Le chef d’une tribu ne sait jamais le nombre de ses supporters, bien qu’il puisse être sûr de leur loyauté.

Dominer une société tribale ?

Si l’on constate que la catégorie de domination weberienne ne s’applique pas à une seule tribu, il nous reste à élargir le champ d’intérêt à une multitude de tribus. Par là, on reprend la question de l’identité tribale en tant que fondement de l’intégrité individuelle et sociale. Si chaque néo-tribu a sa propre forme de vie, qu’est-ce qu’était une société composée de telles néo-tribus ?

Maffesoli ne nous donne pas une réponse directe. Il utilise la métaphore du réseau pour indiquer une variété de dimensions du néo-tribalisme. Cette métaphore n’explique pas, cependant, comment un ensemble construit d’unités si périssables peut exister. Cela nous amène à la question de la dualité des règles selon lesquelles fonctionne la société néotribale. 

La personne (persona) dans une tribu – au niveau micro – agit en tant que membre de la communauté émotionnelle sans dimension institutionnelle. En même temps, l’individu opère dans le domaine du macro-social dont les institutions sont « archaïquement modernes ». Le paradoxe de cette macro-société tient à ce qu’elle ne trouve pas son équivalent au niveau de l’identité individuelle. Cela présente un double obstacle : l’individu n’est plus en mesure de soutenir les institutions dont la logique lui est étrangère et ces institutions perdent leur légitimité. C’est ainsi que le tribalisme a corrompu toutes les institutions sociales . Par conséquent, la personne néotribale vit dans une sorte de commensalisme avec les institutions : sans contribuer à leur fonctionnement, elle fait usage de ce qu’elles offrent. Ce commensalisme se transforme parfois en parasitisme. Ce principe s’applique à toutes les institutions, les institutions politiques y compris.

Réunions non mixtes : sortir du piège, par Natacha Polony | Marianne 01/04/2021 | Via LES AMIS PHILOSOPHES REIMS

"Puisque le racisme est partout, puisqu’il est
 « systémique », toute personne de couleur est
embrigadée de fait dans cette communauté
des « racisés »."
© Hannah Assouline
Il se trouvera des gens pour considérer qu'évoquer la polémique autour des réunions « en non-mixité » de l’Unef est bien la preuve d’une obsession malsaine et d’une volonté de cliver la société. C’est pourtant l’inverse qui pousse un hebdomadaire comme "Marianne" à traiter d’un tel sujet, dont nous estimons pourtant qu’il prend une place totalement délirante dans l’espace public. Car une telle hypertrophie révèle l’effacement progressif de la question sociale dans une part croissante du champ politique.

Prenons un pari : alors que tout Marianne est consacré à des sujets économiques essentiels, comme l’indépendance industrielle de la France, la question de l’inflation ou l’éventuel retour d’une spéculation boursière comparable à celle des années 1920, il se trouvera des gens pour considérer que consacrer une page du journal à la polémique autour des réunions « en non-mixité » de l’Unef est bien la preuve d’une obsession malsaine et d’une volonté de cliver la société. C’est pourtant l’inverse qui pousse un hebdomadaire comme Marianne à traiter d’un tel sujet, dont nous estimons pourtant qu’il prend une place totalement délirante dans l’espace public. Car une telle hypertrophie révèle l’effacement progressif de la question sociale dans une part croissante du champ politique. Cette question sociale que le mouvement des « gilets jaunes » avait tout à coup remise sur le devant de la scène est à nouveau reléguée au profit des questions identitaires, qui ont l’avantage d’hystériser encore un peu plus le débat pour masquer le vide absolu de tous ceux qui ont renoncé à bousculer le système.

JUSTE MILIEU ET MISE AU BAN DE L'UNIVERSALISME

Quand Audrey Pulvar répond, sur BFMTV, à propos des réunions de l’Unef, que « si une personne, un homme ou une femme blanche se présente, on ne va pas le ou la jeter dehors, en revanche on peut lui demander de se taire », elle tente, de son point de vue, de définir une sorte de juste milieu. Dans la logique d’une partie de la gauche, face à des militants indigénistes radicaux, le juste milieu consiste à comprendre la nécessité de « groupes de parole » non mixtes organisés par un syndicat étudiant, mais de considérer qu’on ne doit pas en interdire l’entrée officiellement à une part de la population. Les réactions outrées d’une droite dont les arrière-pensées électoralistes n’auront échappé à personne n’aident évidemment pas à comprendre où se situe le problème. Mais, de toute évidence, une partie de la gauche, d’Audrey Pulvar à La France insoumise, qui, il y a encore deux ans, récusait ce genre de dispositif au nom de l’universalisme, estime désormais qu’un positionnement équilibré consisterait à en valider le principe tout en prévenant qu’il ne faut exclure personne…

On a bien compris que le terme « racisé » voulait désigner l’expérience vécue par ceux qui, victimes de discriminations, sont ramenés à leur couleur de peau par le regard d’autrui. Et l’on a bien compris également que l’idée des réunions « en non-mixité » consiste à permettre à des gens partageant une même expérience de parler sans être réduits au silence par ceux qui pourraient nier leur expérience et, par là, leur statut de victime. Mais tel est bien le problème. Premier point, ce terme censé décrire un processus, une expérience sociale, devient dans la bouche de ceux qui l’utilisent une identité englobante. Puisque le racisme est partout, puisqu’il est « systémique », toute personne de couleur est embrigadée de fait dans cette communauté des « racisés ». Et quiconque tente de s’en extraire au nom de l’unicité de son expérience et au nom de la multiplicité de ses identités est immédiatement accusé de minimiser le racisme. Bref, « racisé » devient un équivalent de « non-Blanc », et donc une identité figée, une assignation, dans la bouche même de ceux qui l’emploient.

DÉCONSTRUIRE CES ÉVIDENCES ASSÉNÉES À COUPS DE RÉFÉRENCES SOCIOLOGIQUES

D’autant que le racisme exercé par un non-Blanc n’est pas considéré comme du racisme puisque n’étant pas « systémique ». CQFD. Second point, le partage d’expériences dans un espace « sécurisé » – les groupes de parole – est une pratique qui relève de la psychologie et qui s’adresse à des victimes de traumatisme. Le transposer dans le champ du politique n’est pas neutre. La conséquence principale est de constituer l’individu comme victime, face à d’autres individus exclus car potentiellement bourreaux, quelle que soit leur expérience vécue. Il s’agit avant tout de refuser la confrontation avec une forme de contradiction, et donc de faire échapper la notion de « racisme systémique » à l’ordre du débat politique. Les victimes, entre elles, peuvent donc se conforter dans l’idée que ceux qui ne sont pas admis dans cette réunion font partie des bourreaux.

Déconstruire ces évidences assénées à coups de références sociologiques prend du temps et nécessite de poser les termes de la discussion sans postuler que l’autre est un raciste, un racialiste, un indigéniste, ou quelque autre nom d’oiseau. Ce qui devrait nous inquiéter sérieusement est de voir un syndicat étudiant réduire peu à peu son champ d’action à la « lutte contre toutes les discriminations », quand son rôle politique devrait être de s’inquiéter de l’état dramatique de l’enseignement universitaire en France, miné par les inégalités et le décrochage de masse, de s’alarmer de la proportion de jeunes gens titulaires de diplômes sans aucun débouché, d’exiger des politiques une remise à plat d’un système en bout de course. Tout simplement parce que c’est la promesse républicaine qui sombre dans ce naufrage. Et ce qui est vrai pour l’Unef l’est pour toutes ces organisations syndicales et politiques dont on comprend qu’il leur est plus facile de manier des concepts flous et de se constituer en association de victimes que d’analyser un système économique et de porter les revendications de citoyens libres.

mercredi 7 avril 2021

Amour : la fin de l'engagement ? Vox Pop - ARTE 4 janv. 2021


Chute du nombre de mariages, explosion des divorces, consumérisme sexuel via des applications de rencontres… Dans une société marquée par le désengagement, quelle place aujourd’hui pour le couple ? 

Vox Pop enquête au Royaume-Uni, où depuis quelques années émergent sur Internet des communautés d’"Incels", des célibataires frustrés qui, se croyant condamnés à ne jamais trouver l’amour, propagent un discours haineux à l’encontre des femmes. 

Nora Hamadi s’entretient avec Marie Bergström, sociologue suédoise et chercheuse en France à l’Ined (Institut national d’études démographiques), et Thorsten Peetz, sociologue et professeur à l’université de Brême, en Allemagne. Sans oublier l’éclairage des correspondants de l’émission en Norvège, où certains sites de rencontres sont accusés de divulguer les données de leurs utilisateurs, et au Danemark, où le gouvernement s’inquiète de la hausse des divorces.

mardi 6 avril 2021

"La cravate" : le parcours d'un militant de l'extrême droite | TV5MONDE Info5 févr. 2020


"La cravate" est un  documentaire troublant sur le parcours de Bastien Régnier,  jeune militant du Front national lors de la présidentielle 2017. Il se confie sur notre plateau avec à ses cotés les réalisateurs Étienne Chaillou et Mathias Théry.

dimanche 4 avril 2021

SOS Maïa : « Peut-on être infidèle sexuellement et fidèle en amour ? » par Maïa Mazaurette | Le Monde 04/04/2021

Une fois par mois, Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale », répond à vos questions sur la sexualité. Au programme de ce quatrième épisode : l’écoute entre partenaires, l’éjaculation tardive et l’ennui pendant la pénétration.

En théorie, la sexualité n’est plus taboue. En pratique, il y a des questions qu’on n’ose poser à personne… En tout cas, à personne qui puisse nous juger (les partenaires, les amis) ou nous reconnaître (les médecins, les psys). 

Certaines confessions sont des bouteilles à la mer, anonymes, qui sont presque des journaux intimes. Certaines interrogations, en revanche, pourraient concerner des millions de personnes et gagneraient à être discutées collectivement. 

Depuis des années déjà, la chroniqueuse de « La Matinale » Maïa Mazaurette (qui n’est pas sexologue, rappelons-le !) reçoit des centaines de messages. 

Elle y répond désormais une fois par mois, dans le cadre de sa chronique dominicale, avec sa proverbiale bonne humeur – et son obsession toute personnelle pour les ribambelles de statistiques.

Avec ma partenaire, nous imaginons régulièrement que nous sommes en présence d’autres personnes. J’ai très envie de transformer le jeu en réalité. Je pense qu’elle aussi, même si elle dit le contraire. Cependant, je crains que le passage à l’acte vienne altérer notre relation… Qu’en dites-vous ?

Cher adepte de jeux de rôle, je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais ce qui risque d’altérer votre relation, c’est de ne pas écouter votre partenaire quand elle vous parle. Une envie sexuelle est toujours complexe. Peut-être que votre compagne adore ces scénarios justement parce qu’ils restent des scénarios. Peut-être que ses partenaires fantasmés sont beaucoup trop parfaits pour être « incarnés » dans de vraies personnes, qui auraient de vraies demandes et produiraient de la vraie transpiration qui viendrait tacher votre vrai canapé. Peut-être votre compagne simule-t-elle l’excitation pour vous plaire. Peut-être a-t-elle effectivement envie de coucher avec d’autres partenaires… mais sans votre participation et sans que vous regardiez.

Même après dix, vingt, quarante ans de conjugalité, la vie intime de nos proches reste toujours mystérieuse. Nous ne pouvons nous fier qu’à leurs mots – lesquels sont, dans le cas qui vous concerne, limpides. Non, c’est non.

Peut-on être infidèle sexuellement et fidèle en amour ?

Exactement comme on peut détester le cappuccino mais adorer la tarte tropézienne : il y a une connexion (remettez-moi donc un litre de chantilly), mais on parle de deux réalités parallèles, dont les chemins ne se croisent pas systématiquement. Chacun investit sa sexualité d’affects qui lui sont propres, qui dépendent de son vécu et de ses valeurs : la bagatelle peut être sacralisée ou banalisée, s’accompagner de sentiments (si l’ocytocine et le dîner aux chandelles décident de nous faire tomber amoureux), d’indifférence (dans une perspective purement mécanique) ou de mépris (si on a été élevé dans l’idée que le sexe est indissociable d’une forme de souillure).

Pendant longtemps, les sondages ont montré que les femmes étaient plus sensibles à l’infidélité amoureuse, et les hommes plus sensibles à l’infidélité sexuelle. Mais une méta-étude de 2011 (Psychology of Women Quarterly) démontre qu’en fait nous sommes logés à la même enseigne… celle de la prééminence des sentiments sur les affaires purement sexuelles. Les hommes, comme les femmes, sont plus fragilisés quand la relation extraconjugale est aussi une relation amoureuse. Si cette réponse factuelle doit être considérée comme un encouragement, je m’absous évidemment de toute responsabilité.

Je ne souffre ni de frigidité, ni de vaginisme, ni de pruderie, mais après quinze ou vingt minutes de pénétration… je n’en peux plus. Comment le faire comprendre à mon conjoint qui n’écoute pas et qui continue pendant quarante-cinq minutes ?

Manifestement, votre conjoint est un éjaculateur tardif… mais ça n’est pas un problème en soi (chacun son rythme, tant mieux si la sexualité échappe aux logiques de course contre la montre).

Ce qui me semble compliqué, en revanche, c’est qu’il vous inflige des rapports interminables sans se préoccuper de votre confort le plus essentiel. Outre le problème de l’échauffement des corps (et des muqueuses), les femmes ne lubrifient pas de manière systématique ou continue. On peut partiellement améliorer son confort avec du lubrifiant… mais quarante-cinq minutes de frottement, c’est long. Pour rappel, 30 % des femmes ont mal pendant les rapports vaginaux (Journal of Sex Medicine, avril 2015).

Outre la très légitime question de la lassitude se pose donc la très douloureuse question du respect de votre intégrité physique. Très concrètement : si votre conjoint rejoint la cohorte des marathoniens de la chambre à coucher, il va devoir commencer ou finir autrement de se satisfaire… c’est-à-dire décorréler le rapport sexuel de la pénétration. Ce qui implique : 1) une renonciation à l’idée de « fusion sexuelle », 2) une autonomisation (au moins partielle) de sa sexualité.

Pour l’exprimer plus brutalement : votre conjoint doit arrêter de faire peser sa charge sexuelle à lui, sur vos épaules à vous. Pour engager cette « transition sexuelle », je vous suggère la stratégie du bâton et de la carotte : commencez par une solide remise au point concernant votre bien-être, et complétez par un petit cadeau. Pourquoi pas un sextoy ? C’est tout simple, mais ça devrait motiver votre marathonien à investir le monde des plaisirs solitaires.

Je jouis tellement vite avec mon clitoris que je m’ennuie pendant la pénétration. Que faire ?

Ah, c’est sûr que le clitoris n’est pas dénommé « détonateur orgasmique » par hasard ! Contrairement à ce qu’on persiste à entendre concernant la « lenteur » féminine, certaines femmes jouissent en deux minutes lors d’une masturbation. Ou trente secondes avec le bon sextoy. Dans le cas de votre souci spécifique, commençons par nous débarrasser de toute culpabilité : si vous vous ennuyez pendant la pénétration, c’est parce qu’elle ne vous donne pas suffisamment de plaisir. Sans doute pourriez-vous demander à votre partenaire de vous pénétrer moins souvent : cela permettrait de varier la nature des rapports sexuels. Vous pouvez aussi vous caresser pendant la pénétration plutôt qu’avant, pour ne pas prendre trop d’avance, en ralentissant au maximum vos mouvements.

Enfin, si votre orgasme persiste à survenir en quinze secondes chrono, je vous invite à découvrir et pratiquer l’edging, c’est-à-dire l’art de se tenir au bord de l’orgasme (du mot edge en anglais, qui signifie « rebord »). Cette technique consiste à stopper ou à décélérer les stimulations quand on sent la vague orgasmique arriver, le temps de la faire redescendre (un peu comme avec le Covid-19, mais en nettement plus rigolo). Ce délai peut ruiner l’orgasme (notamment pendant la phase d’apprentissage), mais aussi le faire gonfler : plus on accumule de tension sexuelle, plus la déflagration est spectaculaire.

Mon copain m’a confié récemment avoir un fétichisme pour les couches pour adultes (l’objet, sans rapport avec une attirance pour les enfants). Est-ce qu’un tel fétichisme est malsain ? Ce genre d’attirance peut-elle s’amplifier avec le temps ?

L’attrait pour les couches-culottes, y compris les couches pour adultes, appartient au monde de l’infantilisme, qui lui-même appartient au monde des fantasmes de régression. Et si on oublie toute la stigmatisation sociale associée au fait de porter un accessoire associé à l’enfance, cette préférence n’est pas si absurde : les couches-culottes ne promettent-elles pas de pouvoir intégralement se relâcher, sans jugement, sans conséquences, tout en bénéficiant d’affection et de caresses ? Est-ce vraiment problématique d’avoir la nostalgie de cette absolue liberté du corps − jusqu’aux zones impliquées dans le plaisir sexuel ?

Personnellement, je n’emploierais pas le mot malsain. Vous n’êtes pas obligée de partager les fantasmes de votre copain, mais tant qu’il ne fait de mal à personne (et que les couches sont recyclables), laissez-le profiter de son jardin secret !

Je fais avec mon amant des positions que je déteste faire avec mon mari… comment l’expliquer ? Est-ce juste une question de désir ? Ou bien d’anatomie ?

Concernant l’anatomie de vos partenaires sexuels, difficile de se prononcer sans avoir procédé aux examens d’usage ! Il est parfaitement exact que certaines positions demandent plus de souplesse, ou plus de profondeur… mais, à mon avis, c’est plutôt dans l’aspect symbolique qu’il faut chercher la réponse à votre question. Le missionnaire est par exemple associé au mariage, tandis que la levrette est perçue comme plus pornographique, voire dégradante. A ce titre, il semble logique qu’un investissement émotionnel différent, avec des partenaires différents, produise également des positions différentes (n’allez quand même pas vous casser une côte).

Par ailleurs, cette asymétrie entre pratiques conjugales et extraconjugales a été documentée. Selon l’enquête Daylov/IFOP de décembre 2016, « 48 % des femmes infidèles se disent plus enclines à se livrer à des jeux sexuels ou à des fantasmes particuliers avec un amant ou une maîtresse ». Si les niveaux de plaisir atteints sont équivalents, les femmes rapportent moins de difficultés à atteindre l’orgasme avec leur partenaire habituel (44 %) qu’avec leur amant (15 %) ! Pour autant, ne culpabilisez pas : la moitié des infidèles expliquent que leurs flirts extraconjugaux ont dopé leur activité sexuelle… conjugale. Pour le dire clairement : il est bien possible que les deux partenaires bénéficient de vos aventures.

Une fois par mois, notre chroniqueuse répond à vos questions sur la sexualité. Vous pouvez l’interroger directement à l’adresse mail suivante : >>> sosmaia@lemonde.fr. Votre anonymat sera garanti.

Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans « La Matinale ».

Maïa Mazaurette

samedi 3 avril 2021

Poésie du rire et rire de la poésie ( Cliquer sur l'image ) | France culture 02/04/2021

 À retrouver dans l'émission LA COMPAGNIE DES POÈTES par Manou Farine

Le rire est-il une solution imaginaire comme une autre ?

Illustration pour les Nouvelles Chansons
du Chat noir de Mac Nab, "Les Fœtus" (1892)

Avec Hervé Le Tellier, prix Goncourt pour son roman L’anomalie, mais également auteur plein d’humour des >>> Contes liquides (L’Attente) ou des >>> Opossums célèbres (Castor astral) et Julien Schuh, maître de Conférence à l’Université Paris Nanterre, spécialiste d’ >>> Alfred Jarry et de la littérature fin de siècle ( >>> Alfred Jarry, le colin-maillard cérébral, Champion, 2014). Faire rire la poésie, faire rire avec la poésie, faire rire malgré la poésie...

Il est l’auteur de la section consacrée à la poésie dans >>> L’empire du rire XIXe-XXIe siècle (CNRS, 2021),  ouvrage collectif coordonné par Alain Vaillant et Matthieu Letourneux qui se veut à la fois une histoire culturelle du rire, une description de ses formes et des techniques utilisées et une réflexion théorique sur ses usages dans l’espace social.     

"L'homme d'humour est un homme qui rit malgré tout. Xavier Le Tellier"

Pour aller plus loin :

Les Dingues du Nonsense de Robert Benayoun (Seuil, 1986)

Empailler le toréador, l'incongru dans la littérature française de Charles Nordier à Eric Chevillard de Pierre Jourde (José Corti, 1999)

mardi 30 mars 2021

Emil Cioran, désespérément ( Cliquer sur l'image ) | France culture 29/03/2021

Emil Cioran : Dessin de Anaïs Ysebaert 

Quatre émissions autour du philosophe Emil Cioran (1911-1995) : tranchant, cynique, penseur du néant en proie aux insomnies, égaré politiquement un temps de sa vie : comment le désespoir la vie et l'oeuvre philosophique d'Emil Cioran ?

  - De l'inconvénient d'être né

  - "La vie se crée dans le délire et se défait dans l'ennui"

  - Vivre dans un monde raté

  - "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter"

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

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>>> De l'inconvénient d'être né

En 1973, dans "De l’inconvénient d’être né", le philosophe Emil Cioran, obsédé par la question de la mort, de la souffrance, des drames historiques, se...


>>> "La vie se crée dans le délire et se défait dans l'ennui"

À 5 ans, Cioran connaît sa première crise d’ennui, fêlure, trauma et révélation : le tic tac de l’horloge, funèbre son du temps qui passe et qu'on ne peut...


>>> Vivre dans un monde raté

Toute sa vie, Cioran jette ses récriminations envers Dieu à travers le christianisme, pour lui la cause d’un monde raté. Mais il est plus que ce pessimiste...


>>> "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter"

"J’ai toujours porté un amour indu à la mélancolie. Il me suffisait de la sentir poindre en moi, pour qu’aucune réticence ne m’empêchât plus à m’y livrer...

lundi 29 mars 2021

Préhistoire au féminin ( cliquer sur l'image ) | France culture 09/11/2019

À retrouver dans l'émission CONCORDANCE DES TEMPS par Jean-Noël Jeanneney

Tout le monde le sait : chaque génération pose au passé des questions qui lui sont propres et qui sont influencées par l’air du temps, les tensions sociologiques, les épisodes guerriers, les modes de gouvernement. L'évolution du regard porté sur la femme préhistorique en est un exemple probant.

Figurines du Néolithique découvertes
en Moravie (Střelice)

Les transformations bienvenues de la situation politique et sociale des femmes dans les pays occidentaux conduisent les milieux scientifiques à jeter un regard renouvelé sur leur place et sur leur rôle dans la préhistoire. 

Pendant longtemps on a charrié, avec l’appui de la littérature romanesque, des stéréotypes puissants sur la place du « sexe faible », comme on avait accoutumé de dire, au temps du paléolithique et du néolithique. 

La femme-objet était traînée par les cheveux au fond d’une grotte pour assouvir les appétits de mâles à la fruste brutalité. Je force à peine le trait. Dans le meilleur des cas, lorsqu’elle échappait, grâce à diverses statuettes ou peintures pariétales retrouvées, à une sorte « d’invisibilité archéologique », comme on a pu dire, elle était généralement confinée par les préhistoriens dans un rôle dominé de gardienne du foyer chargée de tâches domestiques subalternes. Or, il advient que depuis quelques décennies, grâce notamment au féminisme contemporain et à la vitalité des études dites « de genre », cette vision a été renouvelée. 

Les travaux de mon invitée, Claudine Cohen, qui est directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et à l’École pratique des hautes études, ont contribué de façon éminente à cette puissante évolution scientifique. 

Elle aborde de front, à propos de la préhistoire, une question essentielle pour toute réflexion sur le genre : celle de l’articulation du biologique, du social et du culturel dans l’assignation des rôles et dans la construction des hiérarchies. Et voilà qui doit suffire, peut-être, à stimuler votre curiosité. 

Archives

  • Pastille : lecture de l'ouvrage d'Andrée Chedid, Lucy, la femme verticale, par Caroline Jacques sur France Culture le 4 mai 1998.
  • Interview d'Elisabeth Badinter par Geneviève Moll dans "Aujourd'hui la vie", une émission du 12 juin 1986 sur Antenne 2, à l'occasion de la sortie de son livre L'un est l'autre.
  • Chanson L'homme de Cro-Magnon, interprétée par Les 4 Barbus (1955), composée par Maurice Felbacq en 1946.
  • Extrait de La Guerre du feu, de Joseph-Henri Rosny (1911), lu par François Chaumette sur France Culture le 3 décembre 1988.
  • Interview de Françoise Héritier, à propos des catégories de pensée binaires depuis le Néolithique, par Fabienne Chauvière dans l'émission de France Inter "Les savanturiers" le 5 septembre 2009.
  • Chanson de fin : Lucy In The Sky With Diamonds des Beatles (1967).

Bibliographie

  • Claudine Cohen, Femmes de la Préhistoire, Belin (en poche) , 2016
  • Claudine Cohen, La femme des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale, Belin 2003
  • Claudine Cohen, L'homme des origines. Savoirs et fictions en préhistoire, Seuil, 1999
  • Claudine Cohen, Un Néandertalien dans le métro, Seuil 2007
  • Jean-Paul Demoule, Trésors. Les petites et grandes découvertes qui font l'archéologie, Flammarion 2019
  • Françoise Héritier, Masculin/Féminin T. 1 - La pensée de la différence , Odile Jacob, 1996
  • Françoise Héritier, Masculin/Féminin T. 2 - Dissoudre La Hiérarchie, Odile Jacob, 2002
  • Coll. La Véritable Histoire des femmes - De l'Antiquité à nos jours, Nouveau monde éditions, 2019

Qui fera le bonheur des « exclus » du sexe ? par Maïa Mazaurette | Le Monde 27 mars 2021

80 % des hommes ne susciteraient pas ou peu l’intérêt des femmes… Ce constat terrible questionne la société tout entière, explique la chroniqueuse de « La Matinale » Maïa Mazaurette.

Selon la biologiste allemande >>> Meike Stoverock, 80 % des femmes sont sexuellement attirées par 20 % des hommes. Vous étiez en train de passer un dimanche empli de joie et de sérénité ? Toutes mes condoléances. Car depuis la parution de son essai >>> Female Choice aux éditions Tropen (février 2021, 352 pages, en allemand seulement), la chercheuse fait feu de tout bois : elle défend sa thèse dans les pages de la presse d’outre-Rhin (Die Zeit, >>> Der Tagesspiegel, >>> Der Standard, la radio >>> Deutschlandfunk Kultur), répond aux questions des lecteurs sur son site, et commence à faire parler d’elle en anglais (>>> For Better Science).

80 % d’hommes indésirables, donc. Un chiffre tout proche de celui avancé par le professeur Mark Regnerus, en 2017, >>> dans son livre Cheap Sex (Oxford University Press) : 20 % des hommes de 25 à 50 ans suscitent l’intérêt de 70 % des femmes. On enfonce le clou ? Allez ! En 2009, le site de rencontres OkCupid révélait que les femmes jugent 80 % des hommes « pas attirants » (une étude si polémique qu’elle a dû être supprimée d’Internet, mais le >>> site TechCrunch en a gardé la trace). Pour celles et ceux qui poseront la question : en l’état actuel de nos connaissances, vous ne pouvez pas retourner l’équation. Les hommes sont moins sélectifs que les femmes (mais ce n’est pas l’objet de cette chronique).

Vous venez d’entendre un bruit sourd ? C’est normal, ce sont les fondements de notre mythologie amoureuse qui viennent de s’écraser en bas de votre immeuble. Tout comme nos mantras préférés : « chaque personne possède une âme sœur quelque part », « la nature est bien faite », « chacun finit toujours par trouver chaussure à son pied ».

Disponibilité des hommes, sélectivité des femmes

Revenons à Meike Stoverock, puisque c’est elle qui fait l’actualité. Selon ses travaux, le fonctionnement standard de l’espèce humaine (et de la plupart des espèces animales) oppose la disponibilité des hommes et la sélectivité des femmes (ils proposent, elles disposent). Les partenariats se forment pour trois ou quatre ans, le temps d’assurer la gestation et les premières galipettes d’un enfant. Cette durée est encore observable aujourd’hui : c’est celle du désir des femmes pour leur partenaire. Leur libido se porte ensuite ailleurs. Si le cadre monogame les empêche de passer à l’acte, alors leur libido se met en sommeil – même si, bien sûr, d’autres raisons peuvent susciter la décrue de leur désir. (Cette situation vous semble-t-elle terriblement familière ?)

Lors de la sédentarisation de l’humanité, il y a 10 000 ans, si la société avait été organisée en fonction du désir des femmes, la vie en communauté serait devenue intenable : comment éviter la violence quand trois hommes sur quatre sont frustrés ? (Petite précision : Meike Stoverock justifie cette assertion par la chute de la testostérone dans le sang après un rapport sexuel – mais cette observation a été scientifiquement très contestée. Selon elle, si vous supprimez l’accès à la sexualité, la testostérone s’accumule, donc la violence. Je laisse les endocrinologues débattre.)

Pour éviter le chaos, la plupart des civilisations auraient alors inventé les modalités d’une « redistribution » de l’accès à la sexualité : un homme aura droit à une femme. La reproduction cesse alors de ressembler à une partie de poker où le vainqueur rafle la mise. Bienvenue dans le monde de la monogamie, littéralement fondé sur la domestication du désir féminin : ce désir ne doit s’exprimer qu’à la maison.

Cette domestication s’opère de gré ou de force. Il y a des stratégies douces, comme la romance : beaucoup plus ciblées par l’imaginaire des contes de fées, les femmes se voient encouragées à désirer « un homme, un seul, pour toujours », qu’elles épouseront lors du « plus beau jour de leur vie ». Et puis il y a des stratégies dures, comme l’excision (on supprime l’organe du plaisir), le devoir conjugal (dont l’application >>> fait actuellement polémique) ou le slut shaming (la « culpabilisation des salopes », qui rappelle à l’ordre les femmes exprimant leur désir hors de la conjugalité).

>>> Faut-il abolir le devoir conjugal ?

Pour Meike Stoverock, l’oppression des femmes n’est pas un effet secondaire malencontreux de notre civilisation : elle en est le fondement. C’est grâce au contrôle des femmes que les hommes, débarrassés de la compétition sexuelle, récupèrent leur temps de cerveau disponible – un temps mis au service de l’invention de l’écriture, de la technique ou des sciences.

Cette oppression n’est évidemment plus acceptable – ni pour la biologiste, ni pour la chroniqueuse. Emancipées (work in progress), les femmes revendiquent leur droit à choisir. Non seulement sur les applis de rencontres, mais aussi par l’augmentation du nombre de divorces (dont on sait qu’elles sont majoritairement les instigatrices) et leur « décrochage » de la sexualité conjugale (enfin libres de dire non à leur conjoint, mais pas encore vraiment libres d’aller voir ailleurs, leur libido se retrouve mise entre parenthèses).

On peut domestiquer le corps des femmes, pas leur libido

Cette théorie n’est pas entièrement nouvelle. En 2014 déjà, on pouvait lire dans le New York Magazine que les femmes ne sont pas taillées pour la monogamie (>>> l’article est ici). On y apprenait que, selon les recherches des docteurs Aaron E. Carroll et Rachel C. Vreeman, le déclin de la sexualité conjugale ne serait pas dû à une moindre libido féminine, mais au fait que la libido féminine n’est pas faite pour s’exprimer dans le couple. D’où un paradoxe : les hommes ont effectivement inventé une structure sociétale qui assure un « minimum sexuel pour tous », mais ce minimum ne leur garantit pas le désir des femmes. Seulement des rapports sexuels. Je clarifie : on peut domestiquer le corps des femmes, mais pas leur libido. Elles se forceront peut-être, par obligation maritale ou par tendresse, à coucher avec leur conjoint. Mais en pensant à autre chose.

Et maintenant, on fait quoi ? Si la monogamie continue de s’effriter, la plupart des hommes se retrouveront sous tension sexuelle. Or il n’est pas totalement certain que tous parviennent à se plier à la fameuse formule d’Albert Camus (dans Le Premier Homme) : « Un homme, ça s’empêche ».

La minorité incel (ces « célibataires involontaires » à l’origine de plusieurs attentats terroristes contre des femmes), l’agressivité de la manosphère (le militantisme masculiniste) et la culture du viol font peser sur les femmes un risque immédiat de violences. Le décompte des féminicides nous démontre semaine après semaine que certains hommes préfèrent tuer leur compagne plutôt que perdre celle qu’ils perçoivent comme leur propriété. Le 16 mars, à Atlanta, >>> un jeune homme a ouvert le feu dans trois salons de massage. Huit personnes sont mortes, dont six femmes asiatiques. Selon les propres mots de l’auteur présumé, la tuerie a été provoquée par son « addiction sexuelle » (dans le contexte de hausse des agressions contre les Asiatiques outre-Atlantique).

Pour éviter la prolifération de violences sexistes, Meike Stoverock propose trois pistes, toutes aussi explosives les unes que les autres : augmenter le recours à la pornographie (dont il faudrait réformer la production), libéraliser la prostitution (les hommes doivent renoncer à l’idée que les services sexuels non désirés soient gratuits), et changer les représentations afin de permettre aux « exclus » de la sexualité de vivre dignement. Dans >>> un entretien donné le 20 février à l’hebdomadaire allemand Die Zeit, la chercheuse explique ainsi que « les hommes [non désirés par les femmes] ne doivent pas nécessairement être considérés comme pathétiques ou minables. Si nous observons le monde animal, le mâle qui ne trouve pas de partenaire constitue le cas normal. Le mâle alpha qui n’a aucun problème à se reproduire est une exception. »

La dignité est-elle compatible avec la « misère sexuelle » (je mets entre guillemets, puisque toute misère sexuelle peut se résoudre par la masturbation) ? Il faudrait pouvoir retourner l’équation : le succès peut-il être décorrélé de l’accession au corps des femmes ? Le mouvement #metoo prouve, scandale après scandale, que certains hommes de pouvoir utilisent leur position de domination sociale pour conforter une domination sexuelle. Tant qu’ils montreront ce genre d’exemple, nous devrons craindre les répercussions d’une exclusion sexuelle à la fois sur le bien-être des hommes (solitude, dépression) et sur la sécurité des femmes (du harcèlement de rue au meurtre).

En 1994, Michel Houellebecq constatait « l’extension du domaine de la lutte » dans l’accès à la sexualité. Il y décrivait l’humiliation des hommes exclus par le cynisme d’un « marché » amoureux de plus en plus brutal. En 2006, Virginie Despentes dédiait sa King Kong Théorie aux « exclues du marché de la bonne meuf ». Mais cette fois, le point de vue était tout autre : l’autrice faisait de cette exclusion un motif de puissance – sans séduire, sans regard masculin, on ne se portait finalement pas si mal.

Nous sommes en 2021. Et nous attendons logiquement l’étape suivante : un essai qui permettrait aux « exclus du marché du mâle alpha » de récupérer leur fierté en réinventant les règles du sexe et de l’amour.

>>> Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans « La Matinale »

Une fois par mois, notre chroniqueuse répond à vos questions sur la sexualité. Vous pouvez l’interroger directement à l’adresse mail suivante : >>> sosmaia@lemonde.fr. Votre anonymat sera garanti.

Maïa Mazaurette

Emma Becker : "Le sexe est le dernier bastion d'apolitisme dans l'existence." ( Cliquer sur l'image ) | France culture 15/09/2019

Si l'on en juge par l'actualité des essais, l'intérêt ne faiblit pas, deux ans après #Metoo, pour la nouvelle vague féministe et son analyse dynamitée des rapports hommes/femmes. Pour les passer au crible, >>> Emma Becker a choisi de faire l'expérience de la prostitution dans une maison close à Berlin.

Depuis 2002, la prostitution est légale en Allemagne,
et reconnue comme un métier à part entière.
Les maisons closes sont autorisées tant que
les conditions de travail y sont reconnues
comme appropriées.
En cet automne, et deux après l'affaire Weinstein et le lancement du #MeToo, les débats autour de la nouvelle vague féministe et plus généralement sur les relations hommes-femmes sont toujours très vifs. 

L'actualité le prouve : que ce soit au cinéma avec Une fille facile de Rebecca Zlotowoski ou en librairie, avec les livres de Caroline Emke Quand je dis oui, La révolution féministe d’Aurore Koechlin, Pourquoi le patriarcat ? de la philosophe américaine Carol Gilligan, sans oublier le manifeste d’Ivan Jablonka, Les hommes justes. 

Et ce n'est pas fini, octobre verra la parution de la somme très attendue de la féministe allemande Heide Göttner-Abendroth sur les sociétés matriarcales aux éditions des Femmes ou encore de Femmes Libres, hommes livres de l’essayiste italo-américaine Camille Paglia.

La maison close comme poste d'observation pour explorer les rapports hommes/femmes, un choix radical  ?

Emma Becker : Je voulais faire l'expérience de cette condition très schématique : une femme réduite à sa fonction la plus archaïque, celle de donner du plaisir aux hommes. N'être rien d'autre que cela. Il y avait une forme de bravade mais pas de courage, j’étais tellement fascinée, intriguée, j’avais envie d’écrire sur ce sujet c’est cela qui m’a aidée à pousser la porte du premier bordel.

Quitte à nourrir une admiration presque naïve pour la figure de la prostituée, mythifiée, et pour ce milieu interdit en France ?

Emma Becker : En effet, j’étais fascinée par les prostituées, par cette évidence avec laquelle elles se tiennent là, splendides, sanglées dans leur corset, objectivement faites pour être louées par des hommes, par cette paisible toute-puissance. Toute une part de la littérature en fait des figures mythologiques. J’avais besoin de les faire descendre de ce piédestal sur lequel je les avais mises, et au travers de ma propre expérience, soit de m’élever à leur niveau soit de les ramener au mien. En tout cas j’avais envie de les comprendre.

Si l'on cherchera en vain dans La Maison une critique des rapports de domination et du patriarcat, Emma Becker - qui affirme clairement son engagement en faveur de la légalisation de la prostitution en France - livre en revanche une confession à la fois très littéraire et très intime sur ce que cette expérience a changé dans son rapport à son propre désir, pour aboutir à une revendication de la dimension "apolitique" de la sexualité :

Emma Becker : Pour moi, le sexe est le dernier bastion d’apolitisme que l’on a dans l’existence. Il ne devrait pas y avoir de politique. Malheureusement, il y en a, on réfléchit beaucoup en ce moment à « Qui domine qui ? » « Qui est soumis à qui ? » Mais moi la question de l’égalité dans le sexe ne me fait pas bander. Ce que je trouve très excitant en revanche c’est à quel point la personne qui avait les rênes soudain les lâche, que l’on puisse se réinventer constamment. Que les hommes puissent assumer cette part de féminité dans le sexe, que les femmes accèdent à cette part de pouvoir, de masculinité, et qu'au fond, tout le monde s’en foute. Je pense que la porte de la chambre à coucher devrait rester fermée à toutes ces considérations hystérisées de domination et de soumission.

Sexus economicus ( Cliquer sur l'image ) | France culture 25/06/2018

À retrouver dans l'émission ENTENDEZ-VOUS L'ÉCO ? par Tiphaine de Rocquigny

TOUS LES ÉPISODES


>>> Histoire des rapports tarifés

Le Consulat instaure le système de la tolérance : la prostitution n’est pas un délit tant qu’elle respecte les règles imposées par l’État et contrôlées...


>>> L'érotisme industriel

Au XIXe puis au XXe siècles se constitue un marché de l'image pornographique qui se diffuse et se consomme dans le secrets des intimités. Mais à chaque...


>>> Sociologie des pratiques sexuelles

L’analyse sociologique de la sexualité vise à produire un discours autant sur la sexualité que sur la société qui produit les pratiques étudiées. Or, si...


>>> Libération sexuelle et capitalisme

Le droit à la liberté du choix du conjoint tout d’abord, de l’orientation sexuelle ensuite, est un droit très récent, surtout en ce qui concerne les femmes....

vendredi 26 mars 2021

Coup de Torchon - Bande-annonce HQ ( 1981 ) | 16 juil. 2010

Mort de Bertrand Tavernier, cinéaste cinéphile ( Cliquer sur l'image ) | France culture 25/03/2021

À retrouver dans l'émission JOURNAL DE 18H par Aurélie Kieffer, Mathieu Laurent et La Rédaction de France Culture

Drames et comédies, documentaires et fiction, actualité et histoire, tout l'intéressait. Il a laissé trente films et raflé cinq Césars. Le cinéaste Bertrand Tavernier s'est éteint à Sainte Maxime, dans le Var. Il avait 79 ans.

Le réalisateur français Bertrand Tavernier pose lors du
Festival international du film policier à suspense à Beaune. 
Bertrand Tavernier, 79 ans, est décédé le 25 mars 2021

"L'amour du cinéma m'a permis de trouver une place dans l'existence". 

Le cinéaste Bertrand Tavernier est mort, à 79 ans, laissant derrière lui une œuvre éclectique : "Coup de torchon", "La mort en direct", "L627", "La vie et rien d'autre".... 

Agitateur d'idées, découvreur de talents, Bertrand Tavernier était un humaniste engagé. "J'ai défendu, disait il, un cinéma large, ouvert sur le monde, attentif aux personnages et aux êtres, dramatique autant que jubilatoire. Mais jamais soumis, ni étriqué."

Une histoire de l'adolescence ( Cliquer sur l'image ) | France culture 23/08/2019

L'enfance, l'âge adulte, la vieillesse existent assurément. Mais l'adolescence ? 

S'agit-il d'un passage obligé ou d'un phénomène socio-culturel ? 

Trois émissions et un documentaire consacrés à ce concept relativement récent dans l'histoire des hommes - les sociétés primitives ne le connaissaient pas, la Grèce, Rome, la France du Moyen Age et des temps modernes l'ont ignoré - qui pourtant nous semble aujourd'hui d'une telle évidence.

À retrouver dans l'émission LA FABRIQUE DE L'HISTOIRE

TOUS LES ÉPISODES


>>> L'adolescence, une orageuse révolution ? Grand entretien avec Philippe Jeammet

L’adolescence est-elle l’avenir ? une chance de renouvellement de la société ? Ou au contraire un danger, une menace pour le bon ordre de la société ?...


>>> La Boum génération

La Boum génération, un documentaire de Séverine Liatard, réalisé par Séverine Cassar : 4 300 000 spectateurs en France et 15 millions en Europe, le film "La Boum" de Claude Pinoteau est devenu culte pour toute une génération, voire un phénomène...


>>> Etre adolescent dans le monde rural

Qu'est-ce qui a changé pour les adolescents entre le XIXe siècle et le XXe siècle ?


>>> L’adolescence n'est-elle qu’une construction sociale ?

L'adolescence a-t-elle toujours été une évidence ? L’Antiquité connaissait-elle l’adolescence ? Qu’en était-il dans d’autres civilisations ? Adolescents...

jeudi 25 mars 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Brexit Story avec Shakespeare | ARTE 5 janv. 2021


L’histoire entre la Grande Bretagne et les autres pays européens a commencé après la Seconde Guerre mondiale. Une histoire tumultueuse qu'on pourrait comparer à une œuvre de Shakespeare avec ses drames et ses intrigues.

mercredi 24 mars 2021

Faut-il tuer Freud ? ( Cliquer sur l'image ) | France culture 23/09/2019

Comment penser la psychanalyse après Freud ? 

Qui sont les autres voix de la psychanalyse ? Portraits de quatre grandes figures qui ont prolongé, dépassé ou trahi le maître : Françoise Dolto, Carl G. Jung, Mélanie Klein, Félix Guattari.

LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

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>>> Allô ! Dolto, bobo

Entre 1976 et 1978, à la radio, la psychanalyste Françoise Dolto (1908-1988) a présenté des émissions de grande audience où elle répondait aux questions...


>>> Carl Gustav Jung, le dissident mystique

En 1913, Carl Gustav Jung, disciple de Freud, rompt avec le maître. Pour Jung, la psychanalyse a pour véhicule essentiel le rêve, guérisseur, quand pour...


>>> Mélanie Klein, réparer l’enfance

Mélanie Klein (1882-1960) est la fondatrice de la psychanalyse des enfants. Pour elle, en opposition à sa consoeur Anna Freud, l'enfant, dès la naissance,...


>>> Machines partout, Œdipe nulle part

Qui est Félix Guattari, celui qui, avec le philosophe Gilles Deleuze, remet en cause l'enseignement freudien dans le livre "L’Anti-Œdipe", publié en 1972...

mardi 23 mars 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Comment la "cancel culture" se développe tardivement en France, par Cécile de Kervasdoué | France culture 20/01/2020

Faut-il boycotter et remplacer les artistes coupables d'agressions sexuelles, de viol, de pédocriminalité, comme le sont les artistes reconnus coupables de meurtre ? Avec retard, cette tendance à la dénonciation publique, venue des Etats-Unis, s'invite dans le débat culturel en France. Explications.

Manifestation devant le cinéma parisien
Le Champo organisée par des féministes
 le 12 novembre 2019, à l'occasion d'une
avant-première de "J'accuse". La projection
du film de Roman Polanski sera annulée.

Culture de l'interpellation, culture de la dénonciation, culture de l'humiliation publique ou bien culture de l'annulation et du rééquilibrage. 

Il n'existe pas de traduction française de la "cancel culture". Pourtant, des Etats-Unis à l'Australie, en passant par l'Inde ou les pays du Golfe, l’occurrence "cancel culture" est une des expressions les plus utilisées dans les médias anglophones de l'année 2019. 

Le prestigieux dictionnaire Macquarie, la référence en langue anglaise australienne, en a même fait >>> son mot de l'année 2019.

Durant toute la dernière décennie, la pratique de la "cancel culture" a animé de multiples débats dans la plupart des pays anglophones : quel est son objectif, est-ce que cela fonctionne et laisse des traces, est-ce que cette culture du "cancel" ne va pas trop loin ? Pendant ce temps là, en France, on en est au balbutiement d'un concept dont la pratique est pourtant déjà bien implantée. Explications.

Une tendance de fond

Ce chanteur a tenu des propos sexistes ? Cancel ! Ce spectacle utilise des ressorts racistes ? Cancel ! Ce tweet est grossophobe ? Cancel ! Sur les réseaux sociaux, et au sein de divers collectifs militants, la culture du cancel se répand. Devant un comportement que l'on juge inacceptable, on appelle à la disparition d'une personne, d'un spectacle, d'un écrit, afin de le faire oublier. Pour y parvenir, on demandera à son réseau de nous soutenir et de partager nos arguments afin de créer une actualité qui sera reprise dans les médias.  

Cette pratique est à l'origine de la vague MeToo, qui est partie des réseaux sociaux à l'automne 2017. Elle s'est développée dans une grande ampleur avec ce mouvement qui dénonçait les agressions sexuelles, les viols et la pédocriminalité ; mais elle ne s'arrête pas à la simple dénonciation et surtout elle peut avoir plusieurs types de conséquences. Pour certaines et certains internautes, il s'agit de boycotter des personnalités et des œuvres. 

Le discret boycott de Michael Jackson

D'autres ont une vision plus positive et préfèrent d'ailleurs traduire "cancel culture" par le terme annulation et surtout remplacement, rééquilibrage. C'est le cas de l'universitaire, spécialiste du cinéma et des séries, Iris Brey, dont le livre le Regard féminin, sortira en février 2020 aux éditions de l'Olivier.

"Il s'agit de mettre en avant plus d’œuvres réalisées par des femmes pour remplacer celles réalisées par des hommes. De célébrer un matrimoine, souvent annulé par notre culture qui a toujours mis les hommes en avant au détriment des femmes. Dans mes cours, je préfère donc par exemple utiliser Cléo de 5 à 7, d'Agnès Varda, plutôt qu'A bout de souffle de Jean Luc Godard qui a une manière de filmer extrêmement genrée. Je veux montrer qu'il y a une autre manière de représenter les femmes." Iris Brey, universitaire et critique de cinéma

En France, dès les prémisses du mouvement MeToo, et dans le flot international de dénonciations de harcèlement et d'inconduite sexuelle, une féministe du collectif contre le cyberharcèlement tenait aussi une liste sur le réseau social Twitter de tous les artistes connus en France dénoncés comme coupables d'agressions sexuelles sur mineurs.

Sous les mots clef #balancetonagresseur ou #agresseurluiaussi, elle dressait un catalogue d'artistes américains comme Woody Allen, Kirk Douglas, Marlon Brando, Klaus Kinski, Jerry Lee Lewis ou Bill Cosby mais aussi des artistes français ou travaillant en France comme le réalisateur Luc Besson, le chanteur Jean-Luc Lahaye, le photographe David Hamilton, le musicien Ibrahim Maalouf et bien sûr le cinéaste Roman Polanski. La liste est très longue et concerne tous les secteurs artistiques.

Pourtant, en 2017, cette liste passe presque inaperçue et il faut attendre 2019, avec l'affaire de l'écrivain Gabriel Matzneff ou du réalisateur Christophe Ruggia pour qu'elle resurgisse. Pourquoi ce délai ?

Une pratique née il y a plus de 400 ans aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, la culture de la délation est très présente. A l'image des affiches "wanted" dans les westerns, la conquête de l'Ouest ne s’embarrassait pas de justice : sans vrai procès, sans vraie défense, on était vite pendu. Ce réflexe n'a pas disparu dans le pays, explique Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas (Panthéon-Assas) et spécialiste de la politique et de la société américaine. Sauf qu'aujourd'hui, il concerne la pédophilie :

"Quand une personne condamnée pour pédophilie s'installe dans un quartier, il arrive que ses voisins placardent des affiches dans les rues avec son nom et les faits pour lesquels il a été condamné. Cela n'est pas du tout considéré comme du harcèlement. La personne est obligée de déménager, jusqu'au jour où de nouveaux voisins découvrent à leur tour son passé. Avec l'émergence des réseaux sociaux, il est encore plus compliqué d'échapper à ces « Wanted » de l'âge numérique."  Jean-Eric Branaa, politologue spécialiste des Etats-Unis, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas

Cette pratique ne choque pas outre-Atlantique car elle est intégrée dans une tradition politique et religieuse qui remonte aux origines de la nation américaine, explique le chercheur. À l'arrivée des premiers puritains, la dénonciation était même une vertu. Au sein des gouvernements locaux appelés "caucus", auxquels tous les citoyens participaient, il fallait tout dénoncer en public, par exemple les adultères. C'est dans ce cadre puritain qu'eut lieu le « procès des sorcières de Salem » en 1692 dans le Massachusetts, qui conduisit à l'exécution de 25 personnes, accusées de sorcellerie. Aujourd'hui encore, considère Jean-Eric Branaa, ce type de réflexe perdure dans le pays avec l'idée que "si vous ne voulez pas qu'on dise du mal de vous, faites le bien tout le temps". Cette culture de la délation se fonde donc sur "une vertu religieuse de redresseur de tort et sur une dichotomie entre le bien et le mal, qui divise le monde entre les méchants et les gentils." ajoute encore Jean-Eric Branaa.

>>> Pourquoi « l'affaire Luc Besson » fait-elle si peu de bruit ?

Mais en Europe et particulièrement en France, le contexte est tout différent et le culte de la transparence beaucoup moins ancré. La dénonciation des Juifs durant la collaboration du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale a laissé de lourdes traces et l'acte de dénonciation n'est plus considéré comme "un geste citoyen". En France, contrairement aux Etats-Unis où la liberté d'expression est un des fondements de la Constitution, il faut des preuves pour accuser quelqu'un et la justice prend donc le pas sur la dénonciation publique. C'est pour cette raison que les formes d'expression du féminisme américain sont très éloignées des françaises. Pour cette raison également que la France est très en retard sur les questions d'égalité entre les hommes et les femmes.

"La France a toujours eu du retard dans l'émancipation des femmes, même au moment de l'affaire Weinstein qui a déclenché la vague MeToo. J'en veux pour preuve la tribune que l'on a appelé la Tribune Deneuve à l'époque, dans laquelle l'actrice réclamait la liberté d'être importunée ; c'est-à-dire qu'elle défendait ce vieux code de domination que l'on appelle la "galanterie à la française" et qui passe par le fait de se faire siffler dans la rue, de subir une main aux fesses, etc. C’était une tribune complètement ringarde, mais qui disait en elle-même combien le système de domination des hommes sur les femmes est encore très fort en France, particulièrement dans le milieu culturel."  Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Un retard typiquement français

"Tout le monde savait" ! l'argument ressort tant dans l'affaire Christophe Ruggia dénoncé par Adèle Haenel que dans celle de Gabriel Matzneff et Vanessa Springora. Dans les deux cas, les deux femmes n'ont pas cherché l'aide de la Justice mais ont préféré mettre leurs accusations sur la place publique. Dans les deux cas, l'actrice et l'éditrice n'ont pas juste voulu dénoncer un homme, elles ont dénoncé un système, un milieu, voire la société française, qui ont couvert les attouchements et les viols qu'elles ont subis alors qu'elles avaient moins de 15 ans.

>>> Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie

Beaucoup d’arguments ont pu servir d'alibi à ce consentement de la société face aux abus pédophiles dont elles ont été victimes. "C'était une autre époque", "on ne savait pas quoi faire", et bien sûr l'argument servi dans l'affaire Polanski du "c'est un grand artiste, son oeuvre doit primer".

"Mais tout cela ne tient plus ! Dans les manifestations contre les féminicides de novembre dernier, il y avait cette pancarte : Et Marie Trintignant, c'est l'actrice ou la femme qui est morte ?" Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Pour la chercheuse Laure Murat, c'est l'ampleur de la remise en cause que ces affaires supposent qui explique l'ampleur du déni français et l'attentisme de la société. Selon elle, le contrat social, inventé au XVIIIe siècle par les philosophes français, s'appuie en réalité sur un contrat sexuel qui instaure la domination de l'homme sur la femme. La femme est alors réduite à une mineure sans droits et cette inégalité fondamentale va être masquée par ce qui va s'appeler la >>> "galanterie à la française".

"Ce mythe construit de toute pièce va, au fur et à mesure de l'émancipation des femmes devenir un alibi pour maintenir l'inégalité originelle et la domination des hommes sur les femmes et sur les enfants". En France, explique encore Laure Murat, il se teinte en plus d'un autre mythe : celui de l'Universalisme. "Car l'universalisme, qui s’appuie en théorie sur la promotion d'un citoyen neutre, est en fait un système dans lequel le sujet neutre est un masculin, blanc, hétérosexuel et riche !" Et Laure Murat ajoute ce mythe : "il n'y a qu'à regarder l'Assemblée nationale pour le voir à l'oeuvre".

"C'est ce paradigme que les femmes demandent à changer aujourd'hui. Elle ne veulent pas plus de droit, dans la lignée de la révolution sexuelle ; elles veulent changer le contrat social ! Elles ne demandent pas plus de liberté, elles demandent l'égalité ! La voilà, la révolution en cours !" Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Une révolution politique qui s'appuie sur une révolution numérique, rajoute la chercheuse. Car c'est grâce aux réseaux sociaux que la parole des femmes abusées a pu être visible. Des centaines de millions de femmes ont décrit la même chose provoquant non seulement une libération de la parole mais surtout "une libération de l'écoute".

Un tournant dans le féminisme : vers une érotisation de l'égalité

Le mouvement MeToo a révélé que par-delà l'émancipation des femmes, acquise avec la révolution sexuelle des années 1970, les abus sexuels sur les femmes perduraient. Preuve que la révolution sexuelle s'était arrêtée en chemin. La philosophe et professeure de sciences politiques à l'Université de Reims Camille Froideveau-Metterie explique que des deux volets de cette révolution sexuelle, seul celui de la liberté a pu être mis en oeuvre. Les femmes ont obtenu des droits pour disposer de leur corps, avoir une autonomie financière, l'accès à toutes les professions. Mais, dans l'intime, la domination de l'homme a perduré.

"Aujourd’hui, dans la vie sociale, les femmes peuvent aspirer à être des hommes comme les autres. Mais elles restent dans leur vie sexuelle et intime des corps à disposition. C’est cela que change MeToo. Ce n'est pas seulement la dénonciation des violences sexuelles, c'est en même temps, l'aspiration à une sexualité libre et égalitaire fondée sur le consentement. Or, le consentement est d'abord la reconnaissance de la singularité du désir de chacun. MeToo déconstruit donc le script dominant d'une relation sexuelle, à savoir : les préliminaires sont faits pour préparer la pénétration et lorsque l'homme éjacule, c'est-à-dire lorsqu'il a du plaisir, la relation s'arrête. Ce script, les femmes n'en veulent plus." Camille Froideveaux-Metterie, philosophe, professeure de sciences politiques à l'Université de Reims

C'est ainsi que depuis des mois sur les réseaux sociaux français mais aussi, en cette rentrée littéraire 2020, dans de multiples publications, des femmes dénoncent toutes les représentations genrées du corps féminin dans la culture et les relations sexuelles vues et présentées presque exclusivement d'un point de vue masculin. Le cinéma, en ce sens, est particulièrement exposé aux critiques. 

"De manière très majoritaire, la plupart des œuvres culturelles sont des œuvres d'hommes blancs aisés. Il est urgent de rééquilibrer les choses. Au cinéma, la plupart des films vous proposent une histoire vue d'un point de vue masculin. Or, il existe un regard féminin qui permet au spectateur d'arrêter de simplement regarder l'héroïne comme un objet mais d'être avec elle, de rentrer dans une expérience féminine, de ressentir ce que l'héroïne traverse. Malheureusement, cela est très rare sur nos écrans ! Or, si un homme peut ressentir ce que ressent une femme, cela peut changer beaucoup de choses dans notre société." Iris Brey, universitaire et autrice de Le regard féminin, une révolution à l'écran

>>> Le cinéma, véhicule d'une culture du viol ?

Pour l'universitaire, le milieu culturel empêche aujourd'hui les femmes réalisatrices d'accéder à la notoriété et de produire ce fameux regard féminin indispensable pour lutter contre les stéréotype, instaurer plus d’égalité et surtout lutter contre les violences sexuelles. 

"La plupart des spectateurs n'ont pas conscience de l'influence qu'a le cinéma sur leur comportement sexuel. En France, nous vivons dans une véritable culture du viol où le viol est montré comme un acte social banalisé, voire virilisé, alors que c'est un crime ; où les agresseurs dont certains sont reconnus coupables de viol sur des enfants, comme Roman Polanski, sont célébrés, décorés, défendus par le milieu de la culture contre une soi-disant persécution féminine. Dans des séries comme Game of Thrones, le viol est même érotisé, comme s'il fallait être tous et toutes excités par ce qui représente une violence faite à une femme." Iris Brey

Une affiche de la saison 2
de la série Sex Education

Le changement est pourtant en cours dans le champ des séries et il vient des Etats-Unis. Des séries comme Sex Education ou encore la Servante écarlate tentent de changer de paradigme. Dans cette mise à l'écran du livre de Margaret Atwood, le public assiste à des scènes de viol mais toujours du point de vue de la femme, avec une voix off qui raconte comment elle traverse psychiquement et physiquement cette épreuve.

"Beaucoup d'hommes trouvent la série insoutenable parce que pour la première fois ils sont mis face-à-face avec la réalité de ce qu'est un viol. Il faut faire la même chose pour le désir des femmes, instaurer ce changement de regard et de ressenti qui deviendra enfin pour tous, les hommes et les femmes, réjouissant." Iris Brey

Mais pour cela il faudrait que les femmes cinéastes ne soient pas sans cesse exclues de la scène culturelle. Alors que les écoles de cinéma forment autant de réalisatrices que de réalisateurs, les femmes derrière la caméra ne représentent que 23% de la profession. Cette année encore, aucune femmes n'est même nominée à l'Oscar du meilleur film. Un état de fait largement dénoncé dans la "cancel culture".

Cécile de Kervasdoué