Article 1er. - La F∴-M∴, institution initiatique et progressive, cosmopolite et progressiste, a pour objet la recherche de la vérité et le perfectionnement de l’humanité. Elle se fonde sur la liberté, la tolérance et le libre examen ; elle ne formule ou n’invoque aucun dogme. Le Trav∴ maçonn∴ s’effectue à couvert dans le T∴ par la méthode symb∴. Cette démarche laisse au Maç∴ la liberté d’interprétation des symboles. Le Gr∴ Or∴ de Belgique, maillon de la F∴-M∴ universelle, demande à qui se présente à l’Init∴ d’être honnête et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonn∴. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’individus probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienfaisance dans le sens le plus étendu.

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dimanche 28 février 2021

∆∆∆ There is no alternative (TINA) : Les idéologies sont-elles vraiment dépassées ? | Politikon 26 avr. 2017



Le livre de Francis Fukuyama a suscité de multiples polémiques. On a cru le réfuter, avec facilité. N'annonçait-il pas la fin de l'Histoire, et le triomphe de la démocratie libérale ? 

Or, si on a vu s'effondrer les derniers totalitarismes, on n'en a pas fini avec la violence, avec la guerre, avec l'injustice. Sans doute, et Fukuyama le sait bien. Son propos est autre. Sa perspective est mondialiste. Nous savons que la révolution est terminée, qu'un cycle s'est achevé, et que le nouveau n'est peut-être que le retour du pire ou l'extension de ce qui existe. 

Le devenir de la démocratie mérite qu'on médite les réflexions de Fukuyama, elles ne se réfutent pas aussi aisément qu'on le croit.

Alors que l'idéologie vient légitimer le réel, l'utopie se manifeste comme une alternative critique à ce qui existe. 

Si l'idéologie préserve l'identité des personnes ou des groupes, l'utopie, pour sa part, explore ou projette du possible. Toutes deux se rapportent au pouvoir et font partie de notre identité, mais la première est orientée vers la conservation, la seconde vers l'invention.

À travers une relecture de penseurs comme Saint-Simon, Fourier, Marx, Mannheim, Weber, Althusser, Habermas ou Geertz, Ricœur s'empare de ce couple conceptuel classique pour développer une authentique œuvre de philosophie politique.

samedi 27 février 2021

Sexus economicus ( Cliquer sur l'image ) | France culture 25/06/2018

À retrouver dans l'émission ENTENDEZ-VOUS L'ÉCO ? par Tiphaine de Rocquigny

TOUS LES ÉPISODES


>>> Histoire des rapports tarifés

Le Consulat instaure le système de la tolérance : la prostitution n’est pas un délit tant qu’elle respecte les règles imposées par l’État et contrôlées...


>>> L'érotisme industriel

Au XIXe puis au XXe siècles se constitue un marché de l'image pornographique qui se diffuse et se consomme dans le secrets des intimités. Mais à chaque...


>>> Sociologie des pratiques sexuelles

L’analyse sociologique de la sexualité vise à produire un discours autant sur la sexualité que sur la société qui produit les pratiques étudiées. Or, si...


>>> Libération sexuelle et capitalisme

Le droit à la liberté du choix du conjoint tout d’abord, de l’orientation sexuelle ensuite, est un droit très récent, surtout en ce qui concerne les femmes....

Hobbes : “L’homme est un loup pour l’homme” ( Cliquer sur l'image ) | France culture 23/02/2021

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

Thomas Hobbes est l’auteur du célèbre livre de philosophie politique “Léviathan”. En 1641, en exil volontaire en France, il observe ce qui agite et trouble son pays, l'Angleterre : la guerre civile. Il rédige alors “Du citoyen”, où apparaît la fameuse maxime, objet de nombreux contresens...

Hobbes : “L’homme est un loup pour l’homme”

Contrairement aux apparences, la phrase "L'homme est un loup pour l'homme" ne signifie pas que la vie en société est une guerre de chacun contre chacun, ce qui est une autre phrase malcomprise écrite par le même philosophe.

Ce philosophe s'appelle Thomas Hobbes, il est surtout connu pour avoir écrit un ouvrage philosophie politique magistrale : Léviathan, paru en 1651.

Mais ce n'est pas dans ce texte qu'il affirme que l'homme est un loup pour l'homme, et la phrase, beaucoup reprise dans l'histoire de la philosophie et de la littérature, a fait l'objet de nombreux contresens...

L'invité du jour :

Luc Foisneau, directeur de recherche au CNRS et enseigne la philosophie politique à l'EHESS

Le concept d'état de nature

"“L’état de nature” est un concept, une invention, qu’on pense aujourd’hui à la manière de Darwin comme s’il s’agissait d’une description des relations entre les espèces ou les individus, mais lorsque Hobbes pense ce concept, il crée une distinction entre état de nature et état civil, et l’état de nature ne lui sert qu’à une seule chose : nous permettre de penser la différence qu’il y a entre vivre en société protégé par des lois et vivre hors de la société dans cet état qu’il désigne comme un état de nature, et il ajoute : cet état de nature est aussi un état de guerre…" Luc Foisneau

Un philosophe-observateur en exil

"Le texte dont est extraite la fameuse phrase “L’homme est un loup pour l’homme”, qui est une citation d’un auteur latin, est écrit à Paris en novembre 1641, c’est une épître dédicatoire : “Du citoyen”, écrit avant le “Léviathan”. Hobbes est alors un philosophe en exil volontaire, son exil durera 11 ans, qui va observer les événements qui se passent en Angleterre. Cette phrase renvoie très directement, lorsque Hobbes l’utilise, à l’idée que son pays est en train de basculer dans la guerre civile…" Luc Foisneau

Textes lus par Bernard Gabay :

  • Extrait de l'ouvrage Du Citoyen, de Thomas Hobbes, Epître Dédicatoire, traduction de Philippe Crignon, éditions GF (avec une musique d'Ernest Bloch, Concerto Grosso, interprété par Jenny Lin au piano)
  • Extrait de Homo Sacer : Le pouvoir et la vie nue, de Giorgio Agamben, éditions du Seuil (avec une musique de Bartok, Divertimento BB118, interprété par l'orchestre Les Dissonances)

Sons diffusés :

  • Extrait du film Mesrine : l’instinct de mort, de Jean-François Richet, 2008
  • Archive de Giorgio Agamben, dans l'émission À voix nue, France Culture, 16 janvier 1998
  • Extrait de la série tv Buffy contre les vampires, saison 4, épisode 6
  • Chanson de fin : Gainsbourg, Cha cha cha du loup

vendredi 26 février 2021

Sylvain Delouvée : « Infox, transmission et adhésion : l’enjeu de l’éducation » | 16 juil. 2019


Conférence de Sylvain Delouvée (LP3C, Rennes II) donnée le 6 juin dans le cadre du "Colloque : Post-vérité, infox, rumeurs : quels problèmes, quelles réponses ?" à l'École normale supérieure de Paris.

jeudi 25 février 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Agnotologie : la mécanique de l'ignorance [ Cliquer sur l'image ) | France culture 22/02/2021

La "science de l'ignorance" est la discipline qui étudie les différents modes de production culturelle de l'ignorance. 

Quels freins peuvent retarder le savoir dans la communauté scientifique? 

Comment étudier ce qu'on ne sait pas ?

À retrouver dans l'émission LSD, LA SÉRIE DOCUMENTAIRE par Perrine Kervran

TOUS LES ÉPISODES


>>> Quand les industriels nous enfument

Comment, à une époque où les productions scientifiques foisonnent, l'ignorance résiste-t-elle encore ?


>>> Des maladies aux causes invisibles

Un peu d’ignorance en moins sur les causes des maladies fait surgir beaucoup de questions embarrassantes...


>>> Quand on préfère ne pas savoir

Explorer avec des psycho-sociologues, des chercheurs en neurosciences nos affinités envers l’ignorance : voilà le programme.


>>> Financer la science, récolter l'ignorance

Combien coûte l’ignorance à ceux qui la subissent et combien rapporte-t-elle à ceux qui la propagent ?


Une série documentaire de Franck Cuveillier, avec la complicité scientifique de Mathias Girel, réalisée par Rafik Zénine

mercredi 24 février 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ « Croire à la science ou pas est devenu une question éminemment politique, sans doute celle qui va décider de l’avenir du monde » par Eva Illouz, Directrice d'études à l'EHESS | Le Monde 10 décembre 2020

La sociologue >>> Eva Illouz retrace l’histoire du complotisme et analyse les causes profondes de l’importance qu’il a prise cette dernière décennie, jusqu’à remettre en question « le pari que les démocraties ont fait sur la liberté d’expression et sur la force de la vérité ».

Tribune. Un habitant de l’Etat du Montana récemment interviewé par National Public Radio (NPR), réseau américain de radiodiffusion de service public, s’exprimait ainsi : « Ce sont des mensonges. Il y a beaucoup de preuves que la “pandémie” due au coronavirus est liée à la Chine communiste. Ils sont en train d’essayer d’imposer le marxisme communiste dans notre pays. »

Dans ces quelques phrases se trouvent résumées presque toutes les caractéristiques de la pensée complotiste : déni de la réalité telle qu’elle est établie par le consensus scientifique ou politique ; perception de la présence malfaisante d’une entité étrangère au sein du pays (ici, la Chine) ; affirmation que cette entité manipule la réalité, répand des mensonges et a pour but ultime le contrôle de la nation ; conviction que cette entité est d’autant plus puissante qu’elle est secrète et invisible.

Chimère cohérente et argumentée

La théorie du complot a donc ici une vocation justicière : elle se propose de dénoncer les manipulations et les mensonges proférés par des autorités (sanitaires, médiatiques, économiques, politiques) et de dévoiler une réalité cachée, celle du vrai pouvoir. Ce récit vise à mettre au jour le pouvoir mondial d’un groupe (les juifs ; la finance internationale) ou d’une personne (les Clinton ; George Soros ; Bill Gates) qui menace la nation ou le peuple : le complotisme se veut donc un contre-pouvoir. Dans ce sens, il a une affinité à la fois avec l’extrême gauche, qui dénonce le pouvoir insidieux des élites, et l’extrême droite, qui défend la nation assiégée.

>>> l’enquête : Aux racines littéraires du complotisme

Même si le complotisme est une forme de pensée magique ou d’hallucination collective, il ne ressort pas du mensonge : il est au contraire une parole de conviction et relève de l’ignorance. L’historien des sciences Robert Proctor et le linguiste Iain Boal ont proposé, sous le nom d’« agnotologie », d’étudier l’ignorance comme fait social. Le complotisme en fait partie, mais avec une nuance importante. Si l’ignorance se définit par l’absence d’un savoir (par exemple 62 % d’Américains interrogés ne pouvaient pas nommer les trois branches du gouvernement de leur pays), le complotisme se présente au contraire comme un savoir privilégié, une chimère cohérente et argumentée.

Plus réservée aux religions

En tant que telle, la pensée complotiste n’est pas nouvelle. L’antijudaïsme médiéval prenait lui aussi la forme de grands délires complotistes, imaginant par exemple que les juifs buvaient le sang des enfants chrétiens pour préparer la matza, le pain azyme consommé à Pâques (le mot « cabale » est un exemple de cet imaginaire à la fois complotiste et antijuif). Mais la pensée complotiste moderne n’est plus réservée aux religions ; elle est en passe de devenir un des discours centraux de notre espace public. En 2014, NPR révélait que la moitié des Américains croyaient au moins en une théorie complotiste. Plus récemment, il est apparu que 70 % de l’électorat républicain pense que les élections ont été frauduleuses. Le groupe QAnon, qui n’a pas été désavoué par Donald Trump et compte même parmi ses plus fidèles adhérents, diffuse l’idée qu’un culte satanique de pédophiles contrôle le monde. L’annonce finale de la victoire de Joe Biden a été vue par le président et son équipe comme un vaste complot fomenté par les démocrates, les industries pharmaceutiques, la Fondation Clinton et le milliardaire George Soros. Cela aura des incidences graves sur la perception de la légitimité du président élu.

Le complotisme contemporain prend la forme du doute critique, remettant en question le pouvoir politique et l’autorité des experts

Le complotisme est en passe de dissoudre l’une des dimensions constitutives de la démocratie, à savoir la tension entre croyances fausses et croyances vraies, entre opinion du peuple et opinion des élites expertes. La liberté d’expression avancée par la doctrine libérale de John Stuart Mill envisageait une telle friction mais considérait avec confiance que la vérité saurait prévaloir. Le pari que les démocraties ont fait sur la liberté d’expression et sur la force de la vérité est désormais remis en question.

La riposte au complotisme est particulièrement difficile parce que ce dernier s’appuie sur des éléments légitimes de la pensée actuelle et s’engouffre dans les brèches des épistémologies contemporaines. La pandémie due au Covid-19 a montré de façon éclatante que la fragilité de la démocratie commence par son épistémologie.

>>> Covid-19 et désinformation : « Les milieux antivaccins sont vite montés en première ligne »

Le complotisme contemporain prend la forme du doute critique, remettant en question le pouvoir politique et l’autorité des experts. Douter de l’autorité était l’injonction glorieuse des Lumières, mais celle-ci se voit dévoyée dans les théories qui construisent le monde comme une vaste toile d’intérêts cachés. Dans une lettre à Arnold Ruge écrite en 1843, Marx appelait à « la critique impitoyable de tout ce qui existe, impitoyable en ce sens qu’elle n’a ni peur des résultats auxquels elle aboutit ni de conflit avec les pouvoirs en place ». Douter de toute autorité établie, voir le monde comme une vaste toile d’intérêts cachés est en effet une constante de la pensée complotiste contemporaine, qui ne croit ni aux procédures de comptage de voix, ni aux principes de virologie, ni aux méthodes scientifiques de certification des médicaments ou au réchauffement climatique. La seule vérité est celle de l’intérêt de ceux à qui le savoir profite.

Comme l’a écrit Luc Boltanski dans une étude remarquable (Enigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard, 2012), le complotisme s’intensifie avec la naissance de l’Etat moderne et avec l’incertitude qui l’accompagne sur la nature du pouvoir politique : qui au juste nous gouverne est la question posée par le complotisme. Est-ce l’Etat, les compagnies de pétrole, les industries pharmaceutiques, les milliardaires ou bien une coalition secrète entre tous ces acteurs ? Comme le sociologue, le complotiste cherche à révéler la réalité des intérêts cachés et se veut donc être une intelligence critique. « A une réalité de surface, apparente mais sans doute illusoire, bien qu’elle ait un statut officiel, s’oppose une réalité profonde, cachée, menaçante, officieuse, mais bien plus réelle », nous dit Luc Boltanski.

« Imagination paranoïaque »

Cette façon critique d’interroger le monde aboutit à ce que l’historien de la littérature John Farrell appelle une « imagination paranoïaque », qui est, selon lui, une des grandes figures de la modernité. Pour Farrell, l’individu moderne perd progressivement de son pouvoir sur son environnement et perçoit le monde comme indifférent ou même hostile à ses besoins, d’où l’émergence du doute systématique. Le résultat, nous dit-il, est qu’il n’est plus possible de trouver une autorité épistémique ou morale.

C’est d’autant plus le cas qu’un pan entier de la pensée philosophique du XXe siècle a eu pour but de remettre en question la notion de vérité et le bien-fondé – moral et épistémique – de la recherche de la vérité. Des générations entières formées au foucaldisme ont appris que le savoir était une technique de pouvoir et sont devenues des virtuoses de la suspicion – malgré le désaveu de Michel Foucault pour toute méthodologie de la suspicion. Il avait éludé la question de l’intérêt, mais sa philosophie eut pour effet de faire de la science, au sein même de la communauté scientifique, une question de croyance, position intellectuelle qui ne pouvait que légitimer en retour le camp des non-croyants. Cette remise en question du savoir officiel s’est manifestée avec acuité pendant la crise sanitaire qui a exposé le spectacle des désaccords scientifiques, de la fragilité du consensus scientifique et du caractère construit de ses vérités.

dimanche 21 février 2021

Narcisse Pierre Pelletier, Naufragé, Aborigène | Festival Int. Film & Livre d'Aventure La Rochelle 2 sept. 2019


Né le 1er janvier 1844, ce fils d’un bottier vendéen prit la mer comme mousse à l’âge de 13 ans. Il embarqua à Marseille à bord d’un trois-mâts qui fit naufrage le 30 septembre 1858 sur un récif de corail, en Papouasie-Nouvelle Guinée. Abandonné par l’équipage, le jeune garçon blessé fut recueilli par un clan aborigène de Cap York, en Australie. 

Baptisé du nom d’Amglo, il vécut dix-sept ans à l’autre bout du monde. Initié à la culture millénaire des aborigènes, il entra dans le cercle secret du temps des rêves.

Intervenants

  • Serge Aillery, auteur du documentaire Narcisse Pelletier, naufragé, aborigène (production 24images, diffusion France 3 Pays de la Loire)
  • Thomas Duranteau, historien, coauteur de Narcisse Pelletier, la vraie histoire du sauvage blanc (Elytis, 2016. Diffusion Harmonia Mundi)
  • Chanouga, graphiste, illustrateur, auteur de la bande dessinée Narcisse. Tome 1 : Mémoires d’outre-monde - Tome 2 : Terra Nullius - Tome 3 : Vents contraires (Paquet, 2015. Collection Cabestan)
  • Loup Odoevsky Maslov, fondateur du blog Chronique de Saint-Nazaire, membre du conseil du patrimoine de la Ville de Saint-Nazaire
  • Roland Mornet, ancien capitaine de navire océanographique, passionné d’histoire maritime, président de l’association des Amis de Narcisse Pelletier
  • Xavier Porteau, marin, co-auteur de Narcisse Pelletier, la vraie histoire du sauvage blanc (Elytis, 2016. Diffusion Harmonia Mundi)
  • Textes (extraits) lus par Arnaud Carbonnier et Thierry Beauchamp : Lettres de Narcisse Pelletier à ses parents - Extraits du livre de Constant Merland, Dix-sept ans chez les sauvages. Aventures de Narcisse Pelletier (E. Dentu, 1876).

Oui, c'est vrai, un mousse (Narcisse Pelletier) qui a eu une histoire particulière, un mousse maltraité, alors là, il n'y avait rien de particulier, c'était fréquent. 

Un mousse, c'était un apprenti marin. Il est tout jeune, il sert de domestique ou bien, plus souvent que d'apprendre son travail, il donne un coup de main, il apprend, il s'endurcit. Il est appelé par les uns et les autres, un mousse, il faut qu'il soit débrouillard, malin quelques fois. Malin, on le devient parce que, pour ne pas prendre une raclée, qu'est-ce qu'on ne ferait pas... Quelques fois, le mousse n'a que le chien comme ami, quand il y en a à bord. Encore une fois, ça dépend du capitaine. Il a pu servir parfois comme objet sexuel et encore une fois, je suis persuadé que ce que l'on sait, c'est la partie émergée de l'iceberg parce que les équipages ne parlaient pas. 

Surtout à la pêche, la pêche à la morue, parce que s'ils parlaient et bien ils étaient grillés sur la place. Y'a des gamins qui ont été tués à coups de sabots. Ou alors, voilà, "le mousse avait été emporté par la mer", sur le rapport de mer, mais on dit pas qu'il a été tué par le capitaine, on dit qu'il a été emporté par la mer. C'est l'omerta de la mer. Roland Mornet, ancien capitaine de navire océanographique, passionné d’histoire maritime, président de l’association des Amis de Narcisse Pelletier, à propos de la vie des mousses.

vendredi 19 février 2021

"Cancel culture" : une nouvelle tyrannie ? | Fondation Pernod Ricard 18/01/2021


La dérive que certains prêtent à une certaine gauche radicale tient dans une expression fétiche, comme l’image de l’enfer du politiquement correct : la "cancel culture", qui prolonge la querelle autour de l’appropriation culturelle dans le domaine de la création.


À l’occasion du deuxième rendez-vous de « S’inspirer, respirer », notre nouveau cycle consacré aux débats de société, Jean-Marie Durand invite l’historienne de l’art Catherine Grenier, la philosophe Sandra Laugier et l’essayiste et journaliste américain Thomas Chatterton Williams à discuter d’une notion fraîchement apparue dans le paysage social et intellectuel de ces derniers mois : la Cancel Culture.

Tyrannie des minorités, appel à la censure, intolérance, ostracisme, culture de l’élimination : que n’entend-on depuis des mois sur les dérives liberticides dans le débat public américain et français ? La dérive que certains prêtent à une certaine gauche radicale tient dans une expression fétiche, comme l’image de l’enfer du politiquement correct : la "cancel culture", qui prolonge la querelle autour de l’appropriation culturelle dans le domaine de la création.

Importé des Etats-Unis, terre d’élection d’une nouvelle vague de penseurs combattifs, rattachés à divers mouvements (anticolonialistes, antiracistes, féministes, anti-homophobes, anti-appropriationnistes…), le mot "cancel culture" résonne aussi en France. Hystérisés par des modes de conflit comparables bien qu’à des échelles différentes, à l’image de la question des violences policières, racistes et sexistes, les deux pays sont traversés par une ligne de fracture politique qui renvoie à une certaine éthique de la conversation et du débat public. La "cancel culture" serait ainsi le nom d’un nouveau champ de bataille où les combattants s’affrontent autant sur la forme des désaccords que sur le fond qui les sous-tendent.

Une nouvelle guerre culturelle serait ainsi à l’œuvre, avec un large registre d’actions – de la critique à l’insulte, du cyberharcèlement au boycott, du sit-in au déboulonnage de statues -, qui traduit la violence d’un moment fracturé et irrespirable de la vie civique. Cette culture de l’annulation est ainsi devenue l’outil actif de la contestation politique issue des minorités, "excédées par l’impunité du pouvoir et la passivité des institutions face au racisme, à l’injustice sociale, au sexisme, à l’homophobie, à la transphobie, entre autres", comme le rappelait cet été l’historienne française installée à Los Angeles, Laure Murat. Black Lives Matter et #metoo sont les deux grands mouvements sociaux qui puisent dans la "cancel culture" des ressources rhétoriques pour dénoncer des situations iniques, exiger des institutions qu’elles prennent leurs responsabilités en cessant d’honorer des personnalités accusées d’agressions sexuelles ou d’œuvres racistes.

La cancel culture n’épargne pas les musées américains, devenus depuis un an un espace symbolique où des directions sont aujourd’hui obligée de démissionner. En miroir des statues que certains veulent déboulonner au nom d’une histoire manquante, à réécrire.

C’est toute la complexité de cet emballement autour d’un mot – "cancel" (annuler) – qui suffit en lui-même à disqualifier les valeurs qu’il incarne : la censure, d’où qu’elle vienne, n’est pas défendable, et la liberté d’expression est un principe démocratique inaliénable. Ce que l’écrivain américain Philip Roth appelait la "tyrannie des convenances" durcit évidemment le ton de la conversation publique. Mais cette tension se greffe immanquablement à une autre tension, qui renvoie aux angles morts et aux impensés d’une histoire sociale violente, dont la colère actuelle des Noirs Américains est un signe fort.

Contre les postures rigides et sectaires, on préférerait naturellement que le débat public s’organise dans un cadre ouvert à la nuance, à la souplesse, à la dialectique, au respect de l’autre, aux désaccords raccordés par le goût de la discussion. Faire de la conversation "une manière de vivre" pour reprendre l’expression du philosophe Ali Benmakhlouf, reste une exigence éthique. Mais cet idéal de la confrontation raisonnée ne pourra s’accomplir que dans une articulation repensée entre justice et liberté, entre histoire et actualité.

Thomas Chatterton Williams, essayiste et journaliste américain, contributeur du New York Times Magazine, auteur d’Une soudaine liberté (Grasset), il est l’un des cinq intellectuels américains à l’origine d’une tribune parue dans le >>> Harper’s magazine contre la cancel culture et certains aspects de l’antiracisme actuel

Catherine Grenier,conservatrice en chef du Patrimoine et historienne de l’art française.  Après avoir été directrice adjointe du Musée national d’art moderne, elle est depuis 2014 la directrice de la fondation Giacometti à Paris. Elle a notamment publié La fin des Musées ?, une réflexion sur le musée du XXIème siècle, ouvert aux œuvres du monde entier

Sandra Laugier, philosophe, spécialiste de la philosophie contemporaine nord-américaine, du langage ordinaire, de l’éthique du care, du genre, de la démocratie et des formes de désobéissance. Son travail sur l’œuvre de Stanley Cavell et la question de l’ordinaire l’a conduite à travailler sur la culture populaire.

Jean-Marie Durand, journaliste.

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Comment la "cancel culture" se développe tardivement en France, par Cécile de Kervasdoué | France culture 20/01/2020

Faut-il boycotter et remplacer les artistes coupables d'agressions sexuelles, de viol, de pédocriminalité, comme le sont les artistes reconnus coupables de meurtre ? Avec retard, cette tendance à la dénonciation publique, venue des Etats-Unis, s'invite dans le débat culturel en France. Explications.

Manifestation devant le cinéma parisien
Le Champo organisée par des féministes
 le 12 novembre 2019, à l'occasion d'une
avant-première de "J'accuse". La projection
du film de Roman Polanski sera annulée.

Culture de l'interpellation, culture de la dénonciation, culture de l'humiliation publique ou bien culture de l'annulation et du rééquilibrage. 

Il n'existe pas de traduction française de la "cancel culture". Pourtant, des Etats-Unis à l'Australie, en passant par l'Inde ou les pays du Golfe, l’occurrence "cancel culture" est une des expressions les plus utilisées dans les médias anglophones de l'année 2019. 

Le prestigieux dictionnaire Macquarie, la référence en langue anglaise australienne, en a même fait >>> son mot de l'année 2019.

Durant toute la dernière décennie, la pratique de la "cancel culture" a animé de multiples débats dans la plupart des pays anglophones : quel est son objectif, est-ce que cela fonctionne et laisse des traces, est-ce que cette culture du "cancel" ne va pas trop loin ? Pendant ce temps là, en France, on en est au balbutiement d'un concept dont la pratique est pourtant déjà bien implantée. Explications.

Une tendance de fond

Ce chanteur a tenu des propos sexistes ? Cancel ! Ce spectacle utilise des ressorts racistes ? Cancel ! Ce tweet est grossophobe ? Cancel ! Sur les réseaux sociaux, et au sein de divers collectifs militants, la culture du cancel se répand. Devant un comportement que l'on juge inacceptable, on appelle à la disparition d'une personne, d'un spectacle, d'un écrit, afin de le faire oublier. Pour y parvenir, on demandera à son réseau de nous soutenir et de partager nos arguments afin de créer une actualité qui sera reprise dans les médias.  

Cette pratique est à l'origine de la vague MeToo, qui est partie des réseaux sociaux à l'automne 2017. Elle s'est développée dans une grande ampleur avec ce mouvement qui dénonçait les agressions sexuelles, les viols et la pédocriminalité ; mais elle ne s'arrête pas à la simple dénonciation et surtout elle peut avoir plusieurs types de conséquences. Pour certaines et certains internautes, il s'agit de boycotter des personnalités et des œuvres. 

Le discret boycott de Michael Jackson

D'autres ont une vision plus positive et préfèrent d'ailleurs traduire "cancel culture" par le terme annulation et surtout remplacement, rééquilibrage. C'est le cas de l'universitaire, spécialiste du cinéma et des séries, Iris Brey, dont le livre le Regard féminin, sortira en février 2020 aux éditions de l'Olivier.

"Il s'agit de mettre en avant plus d’œuvres réalisées par des femmes pour remplacer celles réalisées par des hommes. De célébrer un matrimoine, souvent annulé par notre culture qui a toujours mis les hommes en avant au détriment des femmes. Dans mes cours, je préfère donc par exemple utiliser Cléo de 5 à 7, d'Agnès Varda, plutôt qu'A bout de souffle de Jean Luc Godard qui a une manière de filmer extrêmement genrée. Je veux montrer qu'il y a une autre manière de représenter les femmes." Iris Brey, universitaire et critique de cinéma

En France, dès les prémisses du mouvement MeToo, et dans le flot international de dénonciations de harcèlement et d'inconduite sexuelle, une féministe du collectif contre le cyberharcèlement tenait aussi une liste sur le réseau social Twitter de tous les artistes connus en France dénoncés comme coupables d'agressions sexuelles sur mineurs.

Sous les mots clef #balancetonagresseur ou #agresseurluiaussi, elle dressait un catalogue d'artistes américains comme Woody Allen, Kirk Douglas, Marlon Brando, Klaus Kinski, Jerry Lee Lewis ou Bill Cosby mais aussi des artistes français ou travaillant en France comme le réalisateur Luc Besson, le chanteur Jean-Luc Lahaye, le photographe David Hamilton, le musicien Ibrahim Maalouf et bien sûr le cinéaste Roman Polanski. La liste est très longue et concerne tous les secteurs artistiques.

Pourtant, en 2017, cette liste passe presque inaperçue et il faut attendre 2019, avec l'affaire de l'écrivain Gabriel Matzneff ou du réalisateur Christophe Ruggia pour qu'elle resurgisse. Pourquoi ce délai ?

Une pratique née il y a plus de 400 ans aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, la culture de la délation est très présente. A l'image des affiches "wanted" dans les westerns, la conquête de l'Ouest ne s’embarrassait pas de justice : sans vrai procès, sans vraie défense, on était vite pendu. Ce réflexe n'a pas disparu dans le pays, explique Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas (Panthéon-Assas) et spécialiste de la politique et de la société américaine. Sauf qu'aujourd'hui, il concerne la pédophilie :

"Quand une personne condamnée pour pédophilie s'installe dans un quartier, il arrive que ses voisins placardent des affiches dans les rues avec son nom et les faits pour lesquels il a été condamné. Cela n'est pas du tout considéré comme du harcèlement. La personne est obligée de déménager, jusqu'au jour où de nouveaux voisins découvrent à leur tour son passé. Avec l'émergence des réseaux sociaux, il est encore plus compliqué d'échapper à ces « Wanted » de l'âge numérique."  Jean-Eric Branaa, politologue spécialiste des Etats-Unis, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas

Cette pratique ne choque pas outre-Atlantique car elle est intégrée dans une tradition politique et religieuse qui remonte aux origines de la nation américaine, explique le chercheur. À l'arrivée des premiers puritains, la dénonciation était même une vertu. Au sein des gouvernements locaux appelés "caucus", auxquels tous les citoyens participaient, il fallait tout dénoncer en public, par exemple les adultères. C'est dans ce cadre puritain qu'eut lieu le « procès des sorcières de Salem » en 1692 dans le Massachusetts, qui conduisit à l'exécution de 25 personnes, accusées de sorcellerie. Aujourd'hui encore, considère Jean-Eric Branaa, ce type de réflexe perdure dans le pays avec l'idée que "si vous ne voulez pas qu'on dise du mal de vous, faites le bien tout le temps". Cette culture de la délation se fonde donc sur "une vertu religieuse de redresseur de tort et sur une dichotomie entre le bien et le mal, qui divise le monde entre les méchants et les gentils." ajoute encore Jean-Eric Branaa.

>>> Pourquoi « l'affaire Luc Besson » fait-elle si peu de bruit ?

Mais en Europe et particulièrement en France, le contexte est tout différent et le culte de la transparence beaucoup moins ancré. La dénonciation des Juifs durant la collaboration du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale a laissé de lourdes traces et l'acte de dénonciation n'est plus considéré comme "un geste citoyen". En France, contrairement aux Etats-Unis où la liberté d'expression est un des fondements de la Constitution, il faut des preuves pour accuser quelqu'un et la justice prend donc le pas sur la dénonciation publique. C'est pour cette raison que les formes d'expression du féminisme américain sont très éloignées des françaises. Pour cette raison également que la France est très en retard sur les questions d'égalité entre les hommes et les femmes.

"La France a toujours eu du retard dans l'émancipation des femmes, même au moment de l'affaire Weinstein qui a déclenché la vague MeToo. J'en veux pour preuve la tribune que l'on a appelé la Tribune Deneuve à l'époque, dans laquelle l'actrice réclamait la liberté d'être importunée ; c'est-à-dire qu'elle défendait ce vieux code de domination que l'on appelle la "galanterie à la française" et qui passe par le fait de se faire siffler dans la rue, de subir une main aux fesses, etc. C’était une tribune complètement ringarde, mais qui disait en elle-même combien le système de domination des hommes sur les femmes est encore très fort en France, particulièrement dans le milieu culturel."  Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Un retard typiquement français

"Tout le monde savait" ! l'argument ressort tant dans l'affaire Christophe Ruggia dénoncé par Adèle Haenel que dans celle de Gabriel Matzneff et Vanessa Springora. Dans les deux cas, les deux femmes n'ont pas cherché l'aide de la Justice mais ont préféré mettre leurs accusations sur la place publique. Dans les deux cas, l'actrice et l'éditrice n'ont pas juste voulu dénoncer un homme, elles ont dénoncé un système, un milieu, voire la société française, qui ont couvert les attouchements et les viols qu'elles ont subis alors qu'elles avaient moins de 15 ans.

>>> Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie

Beaucoup d’arguments ont pu servir d'alibi à ce consentement de la société face aux abus pédophiles dont elles ont été victimes. "C'était une autre époque", "on ne savait pas quoi faire", et bien sûr l'argument servi dans l'affaire Polanski du "c'est un grand artiste, son oeuvre doit primer".

"Mais tout cela ne tient plus ! Dans les manifestations contre les féminicides de novembre dernier, il y avait cette pancarte : Et Marie Trintignant, c'est l'actrice ou la femme qui est morte ?" Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Pour la chercheuse Laure Murat, c'est l'ampleur de la remise en cause que ces affaires supposent qui explique l'ampleur du déni français et l'attentisme de la société. Selon elle, le contrat social, inventé au XVIIIe siècle par les philosophes français, s'appuie en réalité sur un contrat sexuel qui instaure la domination de l'homme sur la femme. La femme est alors réduite à une mineure sans droits et cette inégalité fondamentale va être masquée par ce qui va s'appeler la >>> "galanterie à la française".

"Ce mythe construit de toute pièce va, au fur et à mesure de l'émancipation des femmes devenir un alibi pour maintenir l'inégalité originelle et la domination des hommes sur les femmes et sur les enfants". En France, explique encore Laure Murat, il se teinte en plus d'un autre mythe : celui de l'Universalisme. "Car l'universalisme, qui s’appuie en théorie sur la promotion d'un citoyen neutre, est en fait un système dans lequel le sujet neutre est un masculin, blanc, hétérosexuel et riche !" Et Laure Murat ajoute ce mythe : "il n'y a qu'à regarder l'Assemblée nationale pour le voir à l'oeuvre".

"C'est ce paradigme que les femmes demandent à changer aujourd'hui. Elle ne veulent pas plus de droit, dans la lignée de la révolution sexuelle ; elles veulent changer le contrat social ! Elles ne demandent pas plus de liberté, elles demandent l'égalité ! La voilà, la révolution en cours !" Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Une révolution politique qui s'appuie sur une révolution numérique, rajoute la chercheuse. Car c'est grâce aux réseaux sociaux que la parole des femmes abusées a pu être visible. Des centaines de millions de femmes ont décrit la même chose provoquant non seulement une libération de la parole mais surtout "une libération de l'écoute".

Un tournant dans le féminisme : vers une érotisation de l'égalité

Le mouvement MeToo a révélé que par-delà l'émancipation des femmes, acquise avec la révolution sexuelle des années 1970, les abus sexuels sur les femmes perduraient. Preuve que la révolution sexuelle s'était arrêtée en chemin. La philosophe et professeure de sciences politiques à l'Université de Reims Camille Froideveau-Metterie explique que des deux volets de cette révolution sexuelle, seul celui de la liberté a pu être mis en oeuvre. Les femmes ont obtenu des droits pour disposer de leur corps, avoir une autonomie financière, l'accès à toutes les professions. Mais, dans l'intime, la domination de l'homme a perduré.

"Aujourd’hui, dans la vie sociale, les femmes peuvent aspirer à être des hommes comme les autres. Mais elles restent dans leur vie sexuelle et intime des corps à disposition. C’est cela que change MeToo. Ce n'est pas seulement la dénonciation des violences sexuelles, c'est en même temps, l'aspiration à une sexualité libre et égalitaire fondée sur le consentement. Or, le consentement est d'abord la reconnaissance de la singularité du désir de chacun. MeToo déconstruit donc le script dominant d'une relation sexuelle, à savoir : les préliminaires sont faits pour préparer la pénétration et lorsque l'homme éjacule, c'est-à-dire lorsqu'il a du plaisir, la relation s'arrête. Ce script, les femmes n'en veulent plus." Camille Froideveaux-Metterie, philosophe, professeure de sciences politiques à l'Université de Reims

C'est ainsi que depuis des mois sur les réseaux sociaux français mais aussi, en cette rentrée littéraire 2020, dans de multiples publications, des femmes dénoncent toutes les représentations genrées du corps féminin dans la culture et les relations sexuelles vues et présentées presque exclusivement d'un point de vue masculin. Le cinéma, en ce sens, est particulièrement exposé aux critiques. 

"De manière très majoritaire, la plupart des œuvres culturelles sont des œuvres d'hommes blancs aisés. Il est urgent de rééquilibrer les choses. Au cinéma, la plupart des films vous proposent une histoire vue d'un point de vue masculin. Or, il existe un regard féminin qui permet au spectateur d'arrêter de simplement regarder l'héroïne comme un objet mais d'être avec elle, de rentrer dans une expérience féminine, de ressentir ce que l'héroïne traverse. Malheureusement, cela est très rare sur nos écrans ! Or, si un homme peut ressentir ce que ressent une femme, cela peut changer beaucoup de choses dans notre société." Iris Brey, universitaire et autrice de Le regard féminin, une révolution à l'écran

>>> Le cinéma, véhicule d'une culture du viol ?

Pour l'universitaire, le milieu culturel empêche aujourd'hui les femmes réalisatrices d'accéder à la notoriété et de produire ce fameux regard féminin indispensable pour lutter contre les stéréotype, instaurer plus d’égalité et surtout lutter contre les violences sexuelles. 

"La plupart des spectateurs n'ont pas conscience de l'influence qu'a le cinéma sur leur comportement sexuel. En France, nous vivons dans une véritable culture du viol où le viol est montré comme un acte social banalisé, voire virilisé, alors que c'est un crime ; où les agresseurs dont certains sont reconnus coupables de viol sur des enfants, comme Roman Polanski, sont célébrés, décorés, défendus par le milieu de la culture contre une soi-disant persécution féminine. Dans des séries comme Game of Thrones, le viol est même érotisé, comme s'il fallait être tous et toutes excités par ce qui représente une violence faite à une femme." Iris Brey

Une affiche de la saison 2
de la série Sex Education

Le changement est pourtant en cours dans le champ des séries et il vient des Etats-Unis. Des séries comme Sex Education ou encore la Servante écarlate tentent de changer de paradigme. Dans cette mise à l'écran du livre de Margaret Atwood, le public assiste à des scènes de viol mais toujours du point de vue de la femme, avec une voix off qui raconte comment elle traverse psychiquement et physiquement cette épreuve.

"Beaucoup d'hommes trouvent la série insoutenable parce que pour la première fois ils sont mis face-à-face avec la réalité de ce qu'est un viol. Il faut faire la même chose pour le désir des femmes, instaurer ce changement de regard et de ressenti qui deviendra enfin pour tous, les hommes et les femmes, réjouissant." Iris Brey

Mais pour cela il faudrait que les femmes cinéastes ne soient pas sans cesse exclues de la scène culturelle. Alors que les écoles de cinéma forment autant de réalisatrices que de réalisateurs, les femmes derrière la caméra ne représentent que 23% de la profession. Cette année encore, aucune femmes n'est même nominée à l'Oscar du meilleur film. Un état de fait largement dénoncé dans la "cancel culture".

Cécile de Kervasdoué

Cancel culture : pour une culture de l'accumulation, avec William Marx, par Camille Renard : Multiplier les mémoires contre la "cancel culture" | France Culture 03/10/2020 Via notre F PV

Statues déboulonnées, personnalités boycottées, le terme "cancel culture" a fait une entrée fracassante dans le débat public. William Marx, professeur de littérature au Collège de France, nous invite à envisager notre passé autrement, en "multipliant les mémoires".


L'expression "Cancel culture" est apparue aux Etats-Unis dans le sillage de #MeToo. 
Elle concerne des individus critiqués, boycottés, voire licenciés pour des propos ou des actes jugés outrageants. Pour William Marx, professeur de littératures comparées au Collège de France, dont la leçon inaugurale "Vivre dans la bibliothèque du monde" vient de paraître (éditions Collège de France / Fayard, 30 septembre 2020), c'est plus profondément tout un mouvement culturel. Une réaction qui interroge notre façon de vivre avec notre passé. 


Pour une culture de l'accumulation

William Marx : "Personne ne peut s’arroger le droit d’effacer, de supprimer un symbole de manière totalement unilatérale. Personne n’a ce droit-là. Ça ne peut être que l’objet d’un consensus, d’un débat. Mais la question posée est bonne. Je regrette beaucoup ce terme de “cancelling”, “cancel culture”, “culture de l’effacement”, “de l’annulation”, ou “culture de la table rase”. 

Il ne faudrait pas faire une Cancel culture, mais plutôt une culture de la multiplication, de l’approfondissement. 

Jusqu’il y a quelques dizaines d’années, on peut dire que l’ensemble de la société, les grands penseurs, les grands écrivains compris, étaient tous misogynes, homophobes. À ce compte-là, c’est de tout le passé qu’il faudrait se débarrasser. On comprend bien que c’est absolument inadmissible. S’attaquer aux figures des grands philosophes des Lumières est une très grave erreur. Les militants anti-racistes eux-mêmes sont les héritiers de cette philosophie-là. Sans Montesquieu, la Révolution n’aurait pas eu lieu, et il n’y aurait pas les libertés dont nous jouissons aujourd’hui. 

Quand on supprime une tradition, en fait on le regrette toujours un peu plus tard. Il y a des exemples historiques. À la Révolution française, on a martelé les figures qui étaient dans les églises, on a essayé de les détruire en grande partie. Je crois beaucoup plus important non pas de supprimer, des éléments, des items, de la mémoire culturelle, mais au contraire plutôt d’en ajouter d’autres, de multiplier les mémoires correspondant aux différentes sensibilités, aux différentes communautés : Toussaint Louverture par exemple, des figures d’écrivaines, une admirable poétesse qui est Marceline Desbordes-Valmore…

Un double héritage puritain et provocateur

Au bout du compte, cette “cancel culture” ressortit à ce qu’on pourrait appeler un puritanisme. Et ce n’est pas un hasard si ça vient des Etats-Unis, si ça vient d’un monde marqué par l’histoire puritaine, par le fondamentalisme évangélique et biblique. Et on retrouve de cela.  

Ils sont aussi dans la lignée de ce que faisaient les militants d’Act Up, qui sont des actes radicaux, qui ont une forte valeur symbolique et qu’il faut non pas prendre de manière littérale comme des actes d’annulation, mais plutôt comme une invitation, une invitation forte, une provocation sans doute à réfléchir ensemble à ce que devrait être notre mémoire et à la multiplication de nos mémoires. 

La solution de Basile de Césarée : une lecture allégorique du passé

Donc je crois que le travail qu’il faut faire, c’est un travail d’interprétation, de subtilité. Un bon exemple donné par cela est un exemple historique qui est le moment du passage de l’Empire romain du paganisme au christianisme. Il y a eu des événements assez violents très radicaux qui ont eu lieu : des bibliothèques ou des statues qui ont été renversées parce que c’était des statues des dieux. Et des gens comme saint Augustin, comme saint Jérôme ou d’autres essaient de voir ce qu’on peut sauver de la culture païenne dans un monde chrétien. 

Et en particulier, il y a un auteur qui, lui est un auteur grec, >>> Basile de Césarée

Basile demande de faire une lecture allégorique, par exemple de dire qu’en fait lorsque tel épisode qui nous paraît immoral ou où apparaissent des dieux, chez Homère ou chez d’autres poètes, il faut faire une lecture allégorique qui essaie de retrouver le sens moral profond, qui, lui, est tout à fait acceptable. Je crois qu’il pourrait nous servir de modèle. Je crois aussi qu’il y a un devoir de la part de tous à regarder de manière apaisée les événements historiques, les œuvres culturelles, quand même continuer de transmettre un passé qui est absolument nécessaire à notre survie. Le passé, nous devons le renégocier en permanence. Mais il faut plutôt agrandir notre perception du passé plutôt que de la limiter."

David M : 

"Je suis noir et j'ai dû mal à compendre le délire de la cancel culture. En premier lieu contre les personnalités car je ne vois pas pour qui les gens et juristes twitter se prennent pour décider qu'une personne devrait être cancel. Je prend à titre d'exemple Johnny Depp et Amber Heard ça montre toute l'hypocrisie de notre société. Égalité oui mais pour un homme, c'est une présomption de culpabilité et non d'innocence... Cancel l'Histoire et détruire des statues pour donner l'impression qu'on change les choses curieuses façon de faire tabula rasa du passé. Ce qui est abérrant car on a tout à en apprendre.. Franchement le politiquement correct ça ressemble vraiment au facisme du 21è siècle. Des principes à défendre mais toujours un groupe pour dénaturer le sens du combat. C'est pas en créant des fictions qu'on va changer la réalité."

KUAZAR SOUND 6TM :

Quel est le propos ici ? Si ce n'est de surfer sur la vague et le buzz de la pseudo "cancel culture" c'est un certain opportunisme de la pensée qui fait écho à l’idéologie politique et néolibérale du gouvernement, sa duplicité, son hypocrisie, sa novlangue, ses éléments de langage, qui invite la confusion, comme ici, les monuments et statues dans l'espace public, ne sont pas des musées, ce sont des choix politique qui mettent en lumière et perspective une certaine interprétation de l'histoire, au dépend souvent de la vérité historique, les statues et même certaines références littéraires et historique ont une dimension symbolique qui fait office de propagande dans le récit national, dans la construction de l'identité. 

Au contraire de cet effacement fantasmé de l'histoire et de ses figures, c'est justement une culture populaire qui est effacée et reprend ses droits, dont celui d’occuper l'espace publique et culturel, de lui rendre sa cohérence en sublimant ce qui célèbre un idéal commun, un projet de société si j'ose dire, motivé par un réel progrès social, et ce progrès oui historiquement passe aussi par cet acte symbolique de brûler les idoles, d'ailleurs tout est question de contexte, alors même que le gouvernement veut mettre en pratique une réelle censure, le danger viendrait de cette fantasmagorique cancel culture, alors même que la culture c'est précisément le premier et le plus significatif dommage collatéral de la pandémie. 

Multiplier les mémoires ne permet pas de soustraire ni de diviser ou même d'additionner les conneries qu'on peut raconter, ni de comme par magie les animées et les illuminées d'une lueur d’intelligence. P.S dude are you telling me we should cancel the cancel culture, and get stuck in an infinite loop, in a spatio temporal paradox, up is down and down is up, the earth is flat, and 9/11 was an inside job, no that's a good one, hey teacher, leave those kids alone!

Antonio Gramsci, marxiste à l'italienne ( Cliquer sur l'image ) | France culture 10/02/2020

Porté aux nues par Pasolini, cité aujourd'hui par les politiques, Antonio Gramsci (1891-1937), journaliste et penseur italien, reste peu connu. 

Déçu par le socialisme positiviste, séduit par le communisme, engagé et militant, il fut emprisonné en 1926 où il rédigea 33 Cahiers de prison.

Entre expérience russe idéalisée, et expérience italienne vécue, comment a-t-il repensé la notion d'hégémonie avec l’alliance de toutes les classes ? 

Quelles différences a-t-il observées entre crise et révolution ? Comment a-t-il redéfini le sens commun ? Quatre émissions explorent sa conception de l'histoire, la culture, la politique et la révolution.

À retrouver dans l'émission LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

TOUS LES ÉPISODES


>>> Comment s’unir pour renverser le pouvoir ?

Gramsci (1891-1937), journaliste italien, militant emprisonné en 1926, est le penseur de concepts qui n'ont de sens que pour analyser l’Histoire. La révolution...


>>> Une autre révolution est possible

1919 et 1920 sont appelées "les années rouges" : ouvriers et paysans italiens se mobilisent en grève générale et occupent les usines. Cette crise entraîne...


>>> "Tout homme est philosophe"

Pour Gramsci, tout homme est intellectuel, et au travers de ses articles de journaux, il tendait à éclairer le "sens commun" de ses compatriotes, échanger,...


>>> De gauche à droite, le philosophe de tous les fantasmes

Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Marion Maréchal-Le Pen… Antonio Gramsci ne cesse de renaître de ses cendres. A gauche mais aussi à droite,...

jeudi 18 février 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ L’avenir d’une désillusion : l’État et la République, par Sabine Prokhoris | Mezetulle le 23 janvier 2021

L’avenir d’une désillusion : l’État et la République

Sur le livre de Pierre Birnbaum « La Leçon de Vichy – Une histoire personnelle » (Seuil, 2019)

L’ouvrage de Pierre Birnbaum La Leçon de Vichy – Une histoire personnelle (Seuil, 2019) est l’occasion pour Sabine Prokhoris de méditer sur la « rupture » qu’il introduit dans le travail de son auteur, historien-sociologue de l’État. Elle souligne la remise en question de la position méthodologique d’un chercheur qui se voulait détaché de toute contingence personnelle, mais aussi celle de nombre d’aspects de la théorie  de l’État qu’il a précédemment élaborée. 

Cette rupture n’est pas un reniement. C’est par le nœud de l’histoire intime et de l’histoire collective que la question est posée : « Comment penser à nouveaux frais les liens, auparavant vus comme consubstantiels en France, de l’État et de la République ? ».

Sommaire

  • Un livre pour notre temps
  • Une nécessaire révision
  • La force d’une méthode neuve
  • Le « noyau de vérité » et l’universalisme
  • Notes

Un livre pour notre temps

Dans une période où le débat sur la République, autant que sur l’État, sombre trop souvent dans la plus complète confusion – sinon pire –, la lecture de La Leçon de Vichy, le livre que Pierre Birnbaum a publié à l’automne 2019, ouvre pour nous des perspectives à méditer de toute urgence. S’agissant de la République, la montée en puissance d’idéologies identitaires séparatistes (et pas uniquement islamistes1) dopées à « l’intersectionnalité », gangrène la réflexion, et ce chaque jour davantage depuis les attentats de 2015. Et quant à la question de l’État, la séquence qu’a inaugurée le mouvement des « gilets jaunes » – jalonnée de quelques épisodes antisémites caractérisés –,  puis le contexte de la crise sanitaire, n’ont cessé de l’obscurcir. Ouvrons alors ce livre, important tout particulièrement en cette période marquée par le récent procès des attentats de janvier 2015 contre les journalistes de Charlie Hebdo, contre l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, contre des fonctionnaires de police (2 septembre au 10 novembre 2020). Dix semaines,  jalonnées de nouveaux attentats meurtriers qui culminèrent  avec la décapitation, le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine, d’un professeur d’histoire, et d’instruction civique2. Un fonctionnaire de l’Éducation nationale. Un « hussard noir » contemporain, attaché à transmettre aux jeunes élèves confiés à son enseignement les éléments fondamentaux d’une réflexion sur la liberté d’expression, garantie à tout citoyen par le pacte républicain laïque, était sauvagement tué pour avoir simplement, et avec la clarté requise, fait son travail.

Or à la suite de cet assassinat monstrueux, loin que le pays se rassemble pour manifester son attachement à un universalisme d’émancipation, condition de la liberté, de l’égalité, et de la fraternité citoyenne, c’est au contraire une exacerbation des divisions que l’on a vue se produire, la République laïque étant accusée par diverses personnalités, y compris les plus supposément républicaines3, d’être « islamophobe » et de « discriminer » les croyants offensés par l’usage de la liberté d’expression et de caricature. Certains, même, se présentant de surcroît comme « juifs ou d’origine juive », n’hésitèrent pas à établir un parallèle, empreint d’une perversion intellectuelle et politique ravageuse4, entre le sort réservé aux enfants juifs par l’État français issu de la « Révolution nationale » du régime de Vichy, et le traitement des enfants musulmans par la République, universaliste en ses fondements mêmes, d’autant plus clairement qu’elle est laïque. L’universalisme laïque, selon tous ces beaux esprits : une grave menace pour la sécurité des musulmans et de leurs enfants, un attentat contre leur dignité ; en somme, un crime contre l’égalité. Un « racisme d’État », nous dit-on. Autrement dit, le « racisme systémique » de la République serait imputable à son universalisme, pleinement accompli dans la laïcité. Universalisme haï par ceux-là mêmes que les récurrentes flambées d’antisémitisme n’émeuvent guère, quand ils ne les alimentent pas, telle Houria Bouteldja5, ex-présidente du bien nommé PIR6.

On ne saurait concevoir plus funeste inversion : la République française en son universalisme laïque constitutif – cela précisément que ce qui s’est appelé « l’État français » a renié et voulu détruire – serait aujourd’hui une nouvelle figure du régime de Vichy criminel. Gravissime falsification. Car c’est parce que ce régime fut viscéralement anti-républicain, et par là même fondamentalement hostile à l’universalisme issu des Lumières et de la Révolution de 1789, raffermi en 1905 par la loi de séparation des Églises et de l’État, qu’il put, et sans aucun frein, laissant libre cours en son appareil même aux passions antisémites françaises jamais taries mais tenues en lisière – imparfaitement cependant – par l’État républicain, devenir un État antisémite. Et par conséquent sans état d’âme livrer hommes, femmes, vieillards, enfants juifs, français comme étrangers, à l’entreprise nazie d’extermination. Assez différent, on en conviendra, de l’ambition universaliste laïque et républicaine, relayée par l’école publique, celle où aujourd’hui un professeur aura fait réfléchir des collégiens de tous horizons sur les conditions de la liberté de conscience et d’expression, et sur ce qu’elle implique d’éventuellement inconfortable.

Une nécessaire révision

La Leçon de Vichy – Une histoire personnelle. Tel est donc le titre d’un ouvrage singulier, à certains égards inattendu dans la bibliographie de l’auteur, historien/sociologue de l’État et, de façon croisée, de la place politique des Juifs dans la République. Car de multiples façons, ce livre qui revisite un parcours intellectuel original, d’une cohérence et d’une continuité remarquables, marqué par des publications qui ont fait date, constitue une rupture. Une rupture, et une remise en question tant de la position méthodologique toujours scrupuleusement mise en œuvre par l’auteur – celle d’un chercheur strictement détaché de toute contingence personnelle –, que de nombre d’aspects de la théorie « optimiste » (idéalisée ?) de l’État qu’il a peu à peu, et tout au long de son œuvre, élaborée. Une rupture donc, on verra en quels sens, mais en rien un reniement. On dira plutôt un approfondissement, lesté par le travail d’élucidation, au cœur de ce livre, d’un nœud d’une densité doublement tragique : intime, mais en même temps collective. Collective sur plusieurs plans indissociables, montre Pierre Birnbaum : pour les Juifs de France, pour le pays tout entier. C’est du reste l’un des sens de ce titre : cette « leçon » que nous avons à méditer, une leçon amère d’histoire et de philosophie politique, concerne la nation dans son ensemble, pour autant que la rassemble, par-delà – et avec – toutes les appartenances, toutes les singularités qui la font, une République « une et indivisible », cette exigence universaliste devant avant toute chose instruire la forme et les responsabilités de l’État envers tous ses citoyens, quelles que soient leur religion ou leur origine familiale. L’État envisagé non point comme entité abstraite, manière de Léviathan totalitaire et impitoyable, mais comme garant de la libre existence, de la place assurée, de l’égale et impérative protection de tous enfin. Cela à travers son appareil politique et institutionnel – sa fonction publique en premier lieu, de l’instituteur aux élites de la haute administration.

Cette mission politique caractérisant la République française, l’auteur l’avait longuement décrite et étudiée, à travers un prisme spécifique : ce qu’il a appelé « les longues épousailles des Juifs et de l’État républicain ». Jusqu’à ce livre. « Épousailles » signifiant en substance ceci : qu’à partir de leur accès à la citoyenneté en 1791, la consacrant en quelque sorte, les Juifs furent les partenaires convaincus et loyaux de l’avènement, peu à peu, de l’État républicain. Un État où il s’agissait, depuis leur émancipation au début de la Révolution française, de « tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu’ils soient individuellement citoyens »7. Pleinement citoyens. Et en tant que tels, protégés par la République. Laquelle ne leur demandait ni d’abjurer leur foi, pour ceux qui étaient religieux, ni de renier leurs appartenances familiales et historiques. Citoyens français juifs donc. Des « fous de la République »8, selon le titre d’un ouvrage déjà ancien de Pierre Birnbaum – dans lequel cependant il n’avait pas manqué d’identifier la menace antisémite susceptible de sourdre au cœur même de l’État. Vichy y était déjà évoqué, où sombrait la République. Un naufrage, dont pourtant l’appareil d’État, comme insubmersible – mais révoquant tous ses fonctionnaires juifs –, avait sans se disloquer réchappé, continuant à fonctionner comme si de rien n’était, dévoyé corps et âme – ou plutôt, corps désormais sans âme, mécanique infernale – dans la politique antisémite du régime.

Ouvrage après ouvrage, Pierre Birnbaum construisait ainsi une théorie politique qui articulait de la plus étroite, de la plus nécessaire des façons, la logique de l’État « à la française » et celle de la République. L’État « à la française » : concrètement, un appareil d’État, aux rouages bien huilés, une administration hautement qualifiée, dont Pierre Birnbaum avait en sociologue politique attentif et précis étudié les fonctionnements et les logiques spécifiques.

Jusqu’alors, dans la réflexion de l’historien sur cette question  – la nature de l’État, en France –, demeurait cependant une tache aveugle : la sinistre période de Vichy, si tristement complaisante envers l’occupant nazi – en particulier s’agissant de la persécution des Juifs, menée avec un zèle qui pouvait même devancer les exigences de l’occupant nazi. Politiquement en effet, le régime de Vichy procédait non à vrai dire d’un coup d’État, mais d’une captation de l’appareil d’État de la République française, demeuré parfaitement opérationnel dans la collaboration avec l’occupant nazi, par un régime qui avait substitué à la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité » celle tristement célèbre : « Travail, famille, patrie ». Arraisonnement de l’État par une politique qui détruisait méthodiquement les principes fondateurs de la République. Une période que la Libération, le rétablissement de la République, et les présidents successifs9, ne parvinrent jamais véritablement à solder, pour autant que la fonction publique (préfets, gendarmes, policiers, professeurs aussi), qui avait sans sourciller mis en œuvre la politique de Vichy, ne reculant pas – à de rares exceptions individuelles près – devant son pire versant : l’exclusion, la traque et la déportation des Juifs, demeura en place après la guerre.

Un État fort, un État efficace, à l’armature assurée par une fonction publique formée dans les institutions républicaines, n’était-ce pas cela qui avait assuré la vigueur et la stabilité de la République ? Or c’est ce même État, mêmes vertus, mêmes serviteurs – moins les Juifs –, qui la détruisit. Dès lors, pour l’auteur, comment penser à nouveaux frais les liens, auparavant vus comme consubstantiels en France, de l’État et de la République ? Sans renoncer à l’État – cela serait là aussi suicidaire pour la République, comme le démontre l’actualité récente. En révisant cependant la vision rassurante selon laquelle l’État en France serait, par son histoire et ses fondations, intrinsèquement, et partant nécessairement, républicain.

Telle est la question, brûlante, inévitable dans les temps que nous traversons, menaçants tant pour l’État que pour la République, que nous confie ce livre.

mercredi 17 février 2021

Ce que le Covid-19 fait à l'intimité : "J'ai pris conscience du besoin de contact humain" ( Cliquer sur l'image ) | France culture 17/02/2021

À retrouver dans l'émission LES PIEDS SUR TERRE par Sonia Kronlund

Comment nouer des liens intimes avec d'autres en temps de pandémie ? Celio a ouvert les yeux sur la nature de sa relation toxique. Pour Kinou, le confinement a apporté une rencontre inattendue. Eva, elle, en a profité pour échanger des messages érotiques avec des inconnus.

Le confinement, cette épreuve pour
 le contact humain.

Comment vivre sa sexualité et son rapport à l’autre aux temps du Covid ? Quelle que soit leur situation, ils ont vécu le premier confinement comme un défi, une opportunité, une leçon.

Celio est une célibataire de 30 ans. En mars, elle se retrouve confinée dans son studio parisien. Comme beaucoup, le confinement est synonyme de virtualité : elle drague sur Instagram et tue le temps sur Tinder. Elle commence à dialoguer avec une vague relation, puis organise un rendez-vous :

"Ça fait deux mois que je suis enfermée, je ne sais plus commet socialiser avec des gens que je ne connais pas, mais je vais prendre mon courage à deux mains, et y aller."

Un rendez-vous paradisiaque qui dure deux jours. En une semaine toutefois, Celio prend peur : sa nouvelle compagne lui refuse de passer la soirée avec une amie à regarder Top Chef, son émission routinière depuis le confinement. Les vacances qu’elle passe avec sa dulcinée ne la rassurent pas. En effet, reproches et compliments commencent à se mélanger au point de déstabiliser la jeune femme :

"C’était très gênant et à double tranchant : c’était quelqu’un qui commentait beaucoup mon corps, en public comme en privé. Pour moi, ce sont des attitudes qu’on attribue à des hommes cis-genre, mais elle disait "mais t’as vu ses seins", "regarde son cul !"."

La dépendance se mue en relation toxique. Celio en vient à ne rien faire : être sur son téléphone devient presque interdit, et l’isolement est de mise.

"Elle me voulait toujours allongée dans son lit, presque alitée, dévêtue, et surtout ne rien faire. Je n’avais pas le droit de faire la cuisine, rien, et c’est comme ça qu’elle m’aimait."

Alors qu’elle pense faire une colocation avec une amie, Célio voit la rupture tomber comme un couperet. Elle est concrétisée par une dernière rencontre au sommet. Trois jours après, Celio a vent d’étranges symptômes : elle fait le test, et se retrouve positive au Covid, aux alentours du second confinement. 

Le Covid a fini par partir, de même que la fille. Une expérience qui fait réfléchir Celio :

"Cette situation, celle du Covid et du confinement, accentue beaucoup les possibilités d’isolement et de violence psychiques et physiques, amoureuses et sexuelles." 

>>> Le couple

Tout autre est l’expérience d’Éva : à 35 ans, cette mère de famille bordelaise s’ennuie dans son couple. Si elle ne s’est jamais trouvée belle, elle a toutefois pris l'habitude de se prendre en photo depuis un projet d'arts plastiques qui remonte à l'adolescence.

"J’avais l’impression de ne pas plaire. Je n’avais pas d’amis, pas de petits copains, pas de relation amoureuse. Les selfies, c’était peut-être une manière d’entretenir une relation d’amour envers moi-même."

La sexualité conjugale s’est progressivement transformée en routine peu stimulante :

"Je me suis complètement oubliée. J’ai voulu me ré-approprier mon image, et c’est venu avec les réseaux sociaux et Instagram. J’ai créé une page avec des photos de moi nue, en cachant mes parties intimes, soit avec une main ou une jambe, et tout en subtilité."

Ce petit jeu, Eva l’aime. Elle reçoit des messages, passe ses journées sur les réseaux à répondre à des admirateurs, au point même de faire des dossiers dans son téléphone.

"C’est un peu comme si on fait l’amour par message."

Le premier confinement est aussi riche que complexe pour elle. Les messages affluent alors même que son époux ignore tout de cette situation. Une double vie difficile à gérer s’installe au sein du couple :

"Parfois, je partais. Je profitais de mon heure de liberté autorisée pour envoyer des messages, des photos et des messages audio…"

Pourtant réservée et timide, Eva pâtit du manque de contact social. C'est dans cette sexualité virtuelle qu'elle trouve une forme de présence :

"Pendant le confinement, ça a été d’autant plus bénéfique d’avoir ces personnes avec moi : je leur apportais beaucoup mais je recevais aussi beaucoup, de ce fait."

>>> Mon sexe et moi

À 33 ans, Kinou, artiste en Île-de-France, redoute aussi le confinement. Après avoir mis son temps à profit en apprenant de nouvelles choses, il réinstalle  les applications de rencontre, à quelques jours de la « libération ». Il commence à dialoguer avec un homme qui finit par le hanter au fil des jours.

Malgré le climat anxiogène du déconfinement, l'attirance virtuelle se confirme :

"Je me retrouve dans la rue, à attendre ce correspondant. Il arrive devant moi, et nous sommes toujours masqués. Il y a une espèce de tension palpable…"

Assis dans un bar (et oui), Kinou tombe sous le charme. Et tout se passe bien : un week-end est d’ailleurs prévu, mais Kinou doute rapidement, notamment en découvrant le loft de l'homme qu’il fréquente. Pour l'artiste, issu d’une classe moyenne et ouvrière, le contraste est saisissant :

"Il me propose rapidement d’aller dans sa résidence secondaire. Donc je pars 5 jours à la campagne avec le golden boy. On fait l’amour, il fait ce qu’il a à faire, et moi je travaille, je dessine dans le jardin. Des écureuils viennent me regarder dessiner, et je suis dans un Walt Disney."

Les papillons dans le ventre cèdent la place à l’eau dans le gaz. À mesure que l'intimité progresse, Kinou déchante : remarques homophobes, commentaires jugés méprisants et condescendance ponctuent cette relation, jusqu’à la séparation des deux tourtereaux. Comme pour Celio, la leçon qu'il tire du confinement est liée au besoin de partager :

"Pendant ce confinement, en réalité, je me suis rendu compte du besoin de l’autre, du besoin de contact humain." 


Reportage : Pauline Verduzier

Réalisation : Cécile Laffon 

Mixage : Dhofar Guérid

Merci à Celio, Eva et Kinou.

Musique de fin : "Cap Ferret-Flots de l’âme", Thibault Cauvin featuring M - Album : Cities, 2018 - Label : Sony Classical.

lundi 15 février 2021

La littérature, comme sport de combat : De loyaux adversaires ( Cliquer sur l'image ) | France culture 15/02/2021

À retrouver dans l'émission LES COURS DU COLLÈGE DE FRANCE

Quelle paix des braves, dans le violent XIXe siècle des écrivains et des journalistes, dans la prison de Sainte-Pélagie ?, demande Antoine Compagnon. Quel est l’idéal de la cellule, "loin de l’agitation du monde", selon Chateaubriand ? Quel asile a pu y trouver un Proudhon, plus longuement emprisonné ?

1re page du "Voyage autour de ma prison",
par Louis-Auguste Martin (J. Rozez, 1859)
 / dessin extrait du Recueil iconographique.
Prison Sainte-Pélagie conservé à la Bib. historique

Antoine Compagnon, titulaire de la chaire « Littérature française moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie » achève et tire le bilan de son exploration des tropes de la guerre littéraire de 1819 à 1881.

Depuis le cours précédent, il nous a introduit à partir des mémoires de Sosthène de La Rochefoucauld à cette sorte « d’entente cordiale », de fraternité qui a pu se développer en prison, entre légitimistes et républicains, ces prisonniers particuliers et privilégiés. 

C’est une page plus pacifique qui s’ouvre où nous retrouverons les figures « ami/ennemi » déjà croisées en amont de cette grande enquête autour du combat littéraire.

Anarchie VS Capitalisme ? | Thinkerview 2 oct. 2018


Interview de Tancrède Ramonet, documentariste, en direct le 02/10/2018 à 19h

samedi 13 février 2021

De la politique néotribale par Marta Bucholc | Dans Sociétés 2011/2 (n°112), pages 17 à 26

Introduction

Aujourd’hui, la question concernant la possibilité de la politique dans le monde moderne occupe tous les philosophes de la politique, et il semble que ce problème est propre à notre époque. Néanmoins, cette question n’est qu’une variante des questions classiques sur la pertinence de la politique, visant à la séparer en tant qu’un objet d’analyse. Dans mes réflexions sur la politique dans la société contemporaine, je voudrais utiliser les catégories proposées par Michel Maffesoli pour deux raisons. 

D’abord, sa théorie se situe très près des motifs classiques de la pensée sociologique. Puis, il attribue à la politique une signification bien particulière. Maffesoli a pris Machiavel pour le patron de son Temps des tribus. À première vue, ce choix n’est pas évident. 

On peut lire cet ouvrage comme une ardente polémique avec la politique dans les sens donnés par Machiavel, en tant qu’un art de gagner et de maintenir le pouvoir. La crise de la politique ainsi définie devient l’un des sujets les plus importants de l’autonarration de la société contemporaine. 

L’originalité de Maffesoli a donc les mêmes origines que celle de Machiavel – tous les deux, ils comprennent qu’il est temps de réviser notre compréhension du politique. Maffesoli propose un retour à la « pensée de la place publique », à la politique qui n’est pas faite à partir de la perspective des salons et des académies. Dans ce texte, je voudrais demander si cette vision n’entraîne pas l’effacement du problème de la politique en général. C’est ainsi que je vais opposer les idées de Maffesoli et celles de >>> Max Weber, en indiquant les points où ils ne peuvent pas s’accorder.

La naissance de la société néotribale

Maffesoli nous donne une critique de l’hyper-organisation moderne, de l’hypertrophie des régulations, de la fiction omniprésente de l’individualisation. Cette critique concerne des théories sociologiques ainsi qu’une réalité sociale que celles-ci décrivent et construisent. Maffesoli s’oppose notamment à la vision weberienne de la modernité : Weber – par le postulat de Wertfreiheit – affirme « un type moderne de l’homme rationalisé comme la somme des habitudes stéréotypées : l’homme d’organisation » . Maffesoli fait une opposition entre ce désenchantement et le réenchantement postmoderne. Les institutions dépourvues de la magie et la sociologie scientifique sont incapables de faire face à la pression de l’irrationnel qui est une conséquence immédiate de la rationalisation.

Maffesoli a développé le concept de « la société néotribale » mais il vaut mieux parler d’une « société des néo-tribus ». Cette dernière, bien qu’elle ressemble beaucoup à ses ancêtres pré-modernes, s’est fondée sur un mode inédit de construction des relations interpersonnelles, retournant à la pure socialité processuelle.

La socialité – d’après Maffesoli – est une réinterprétation synthétique de la solidarité organique durkheimienne et de la sociabilité simmelienne. Maffesoli renverse le sens des deux types de solidarité sociale de Durkheim : le type mécanique, typique de la société moderne, s’opposant au lien organique né de la diversité, qui est caractéristique d’une société tribale. Quant à la sociabilité, celle-ci inspire Maffesoli particulièrement comme une forme primordiale de la socialisation. La nature volontaire, l’importance d’un élément proxémique, la légèreté et le plaisir – telles sont les propriétés des relations sociales selon Simmel, que Maffesoli attribue à toutes les interactions.

Le principe d’appartenance

Les communautés fondées sur une telle socialisation ont plusieurs aspects particuliers dont le premier est la viscosité de la vie tribale. Maffesoli fait valoir que la compacité exceptionnelle des néo-tribus découle du principe de l’appartenance fondée uniquement sur les propriétés qui ne peuvent pas être acquises par une action délibérée. On ne peut pas apprendre à aimer le thrash metal ou la prose de Virginia Woolf : tout simplement, un jour, il est clair que l’on ne puisse plus vivre sans eux. C’est le goût qui nous donne un billet d’entrée à la tribu des fans, vu le rôle joué par l’esthétique dans la vie tribale.

Les membres d’une tribu se reconnaissent grâce à des signes externes. On peut se contenter de la métaphore de Goffman selon lequel il s’agit là d’une conséquence de la multitude des rôles joués par les individus dans des spectacles différents. Maffesoli l’accepte, mais il va plus loin, vers l’extérieur de ce goût qui dirige les personnes vers des rôles divers. Le goût fonctionne d’une manière mécanique : il est même difficile de parler des « choix esthétiques ». À un moment, certaines choses cessent de correspondre à une certaine « forme de vie ». Mais la forme de vie wittgensteinienne n’est pas réglée a priori – une hexis est requise pour suivre les règles, celle qui est intégrée à la vie communautaire fondée sur l’émotivité et la spontanéité. Ainsi, la forme de la vie d’une tribu ferme-t-elle l’accès aux « autres ». Une tribu constitue un groupe de personnes qui se reconnaissent mutuellement par leur vêtement similaire, c’est-à-dire par l’esthétique sans implications morales ou intellectuelles immédiates. Par conséquent, Maffesoli fait valoir que l’on peut caractériser l’attitude néotribale par « l’immoralisme éthique ». L’éthique cesse de garantir la cohérence de la vie à la moderne, elle n’ordonne pas la biographie, elle ne produit pas de subjectivité individuelle. La communauté émotionelle est instable, ouverte, tout en demeurant dans une relation anomique avec la moralité reconnue.

Dominer une tribu ?

Tout mène à la conclusion que, dans une tribu, il n’y a pas de place pour la domination au sens weberien, définie comme la chance d’obéissance. Le goût, sans être systématique ni réglé, ne peut pas la garantir. Maffesoli fait une exception pour la domination charismatique, le seul type de domination fondée sur la dépendance personnelle du leader. Chez Weber, la domination charismatique dure pourtant aussi longtemps que le charisma du leader. En revanche, un charisme néotribal persiste jusqu’à ce que les membres de la tribu aient une attitude émotionnelle subjective envers le leader.

Une tribu – fermée du point de vue épistémologique et communicationnel – reste en même temps ouverte puisque l’abandon n’est pas limité. Cela résulte de l’inconstance du goût. La « chance d’obéissance », qu’a un leader tribal charismatique, est alors sûre et imprévisible à la fois. Le chef d’une tribu ne sait jamais le nombre de ses supporters, bien qu’il puisse être sûr de leur loyauté.

Dominer une société tribale ?

Si l’on constate que la catégorie de domination weberienne ne s’applique pas à une seule tribu, il nous reste à élargir le champ d’intérêt à une multitude de tribus. Par là, on reprend la question de l’identité tribale en tant que fondement de l’intégrité individuelle et sociale. Si chaque néo-tribu a sa propre forme de vie, qu’est-ce qu’était une société composée de telles néo-tribus ?

Maffesoli ne nous donne pas une réponse directe. Il utilise la métaphore du réseau pour indiquer une variété de dimensions du néo-tribalisme. Cette métaphore n’explique pas, cependant, comment un ensemble construit d’unités si périssables peut exister. Cela nous amène à la question de la dualité des règles selon lesquelles fonctionne la société néotribale. 

La personne (persona) dans une tribu – au niveau micro – agit en tant que membre de la communauté émotionnelle sans dimension institutionnelle. En même temps, l’individu opère dans le domaine du macro-social dont les institutions sont « archaïquement modernes ». Le paradoxe de cette macro-société tient à ce qu’elle ne trouve pas son équivalent au niveau de l’identité individuelle. Cela présente un double obstacle : l’individu n’est plus en mesure de soutenir les institutions dont la logique lui est étrangère et ces institutions perdent leur légitimité. C’est ainsi que le tribalisme a corrompu toutes les institutions sociales . Par conséquent, la personne néotribale vit dans une sorte de commensalisme avec les institutions : sans contribuer à leur fonctionnement, elle fait usage de ce qu’elles offrent. Ce commensalisme se transforme parfois en parasitisme. Ce principe s’applique à toutes les institutions, les institutions politiques y compris.

La Chine, selon Confucius | Tai Chi Kungfu Lyon - Chuan Tong 9 févr. 2021

 

Il y a deux mille cinq cents ans, un sage, philosophe et professeur, élaborait un mode de pensée qui imprègne encore aujourd'hui la Chine. Un étonnant documentaire-fiction à la découverte de ce personnage et de son héritage.

Le nom de Confucius nous est familier. Mais que savons-nous réellement de lui ? Qui était-il ? Quelle fut sa vie ? Et dans quelle mesure son époque a-t-elle façonné sa philosophie, encore vivante aujourd’hui ? Raconter son histoire, c’est également retracer celle de la Chine tout entière : si le philosophe est mort en 499 av. J.-C., c'est seulement plusieurs siècles après que sa doctrine a revêtu une telle importance, faisant de lui un personnage historique fondamental. Influencés par la période mouvementée qui l’a vu naître, ses enseignements abordent tous les éléments essentiels de la vie humaine – les notions de famille et d’amitié, de bon gouvernement et d’éducation, et celle du conflit entre désir individuel et responsabilité sociale. Une philosophie adoptée par les empereurs chinois autour de 100 av. J.-C., puis conservée à travers les siècles comme pilier de la culture et de l'éducation chinoises.

À l'école confucéenne

Le documentaire de Chuan Tong relie les enseignements du sage à des moments clés de son existence : sa naissance mythique sur une montagne sacrée, ses années d’errance à travers les principautés de la Chine pré-impériale, engagées dans des guerres violentes, jusqu’à la création de son école, à la fin de sa vie. En racontant l'histoire de Confucius, le réalisateur entreprend un voyage aux tréfonds de l'âme chinoise. Un documentaire riche d'enseignements sur le passé, mais aussi le présent de l'Asie.