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lundi 16 mai 2022

« Nous vivons le retour d’un entre-deux-guerres » par Gilles Gressani, Directeur de la revue « Le Grand Continent » et Mathéo Malik, Rédacteur en chef de la revue « Le Grand Continent » | « Le Grand Continent 15/05/2022»

Un monde se disloque et le nouveau tarde à naître. Comprendre ces crises multiples – économiques, sanitaires, climatiques – et le retour de la guerre implique de penser l’interrègne, expliquent Gilles Gressani et Mathéo Malik, le directeur et le rédacteur en chef de la revue « Le Grand Continent ».

L’actualité qui traverse nos écrans est faite d’images monstrueuses, étrangement familières. Il y a un mois : un chat sale rôde dans les rues du charnier à ciel ouvert de Boutcha, en Ukraine. Il y a deux mois : le patriarche de Moscou et de toutes les Russies engage une puissance nucléaire dans une guerre sainte – il n’y a pas de pardon pour ceux qui organisent des Gay Prides [le 6 mars, le patriarche Kirill a situé le conflit ukrainien au cœur d’une guerre civilisationnelle dont l’homosexualité serait un enjeu]. Il y a neuf mois : des corps agrippés à un avion qui décolle s’écrasent sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul, en Afghanistan. Il y a deux ans : au pic de la pandémie, le président des Etats-Unis annonce que la Bourse vient d’atteindre son record historique. Cette semaine : il fait plus de 50 °C au Pakistan.

Ces nouvelles sont trop fréquentes pour être emblématiques, trop puissantes pour ne pas laisser de trace. Elles impriment chez nous une impression profonde : nous vivons dans une crise qui a des formes innombrables et qui semble inévitable. Nous agitons beaucoup de mots pour la décrire : la fin, le désordre, l’effondrement, le chaos parasitent notre vision. Le temps, on le sait – c’est même sûr – est sorti de ses gonds.

Vertige

Ces impressions sont justifiées car nous traversons des « crises-mondes » : tout bascule à cause de l’économie, du terrorisme, de la pandémie, de la guerre – tout est en train de basculer dans l’urgence climatique. Chacune différente de l’autre, de rupture en rupture, ces transformations soudaines nous étourdissent. Sur les plateaux de télévision, dans les grands journaux, les économistes avaient été remplacés par des épidémiologistes. Aujourd’hui, l’invasion de l’Ukraine les remplace par des généraux. Comment avoir prise dans ce vertige ?

Depuis presque trois mois, la guerre a provoqué un nouveau séisme. Elle a ranimé des spectres, elle a brutalement redéployé des coordonnées qui nous avaient fait vivre dans l’illusion que nous étions en train de tourner la page et de trouver un équilibre postpandémique. Dans cette accélération de l’histoire, fait-on du surplace ou sommes-nous en train de tomber ?

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Pour prendre du recul, une nouvelle méthode s’impose : nous faisons face aux symptômes d’un phénomène plus profond. Ces secousses impressionnantes, ces changements telluriques sont l’effet de la dislocation d’un monde. Nous vivons un moment de profonde transition car nous sommes collectivement, de manière désordonnée et conflictuelle, à la recherche d’un nouveau point d’équilibre. A toutes les échelles géographiques, de l’espace de la métropole unique à celui des grands continents, des forces politiques anciennes affrontent de nouvelles technologies et industries. Les Etats s’entrechoquent pour trouver leur place. Dans nos années 2020, nous vivons le retour d’un entre-deux-guerres. Marchons-nous vers le précipice d’une deuxième guerre froide ou d’une troisième guerre mondiale ?

Dans cette latence plus ou moins longue émergent les tendances d’une restructuration que l’on ne parvient pas à décrire, à transformer ou à arrêter d’une manière définitive. Provisoirement, elle peut être nommée : interrègne.

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L’interrègne permet de désigner la vacance d’un pouvoir : il transforme le tâtonnement en séquence, il historicise cet état instable. C’est un recours utile pour structurer un discours et dépasser la superficialité des polémiques. Au cœur de cet entre-deux, nous entrevoyons encore une possibilité. Des idées nouvelles tentent de frayer des voies entre les impasses.

Car pour esquisser une carte, il faut l’orienter. Quels sont les points de fixation qui structurent les politiques de l’interrègne au long des différentes crises ? Nous en identifions au moins trois : la rivalité géopolitique sino-américaine, l’urgence climatique au seuil de la guerre verte, la crise du politique dans le vertige des années 2020.

Guerre symétrique

Au-delà du choc provoqué par le retour d’une guerre symétrique à quelques milliers de kilomètres d’ici, certaines interrogations persistent. Si chaque nouvelle crise ajoute au vertige et oblige à en renouveler les termes, une structure s’imprime. Ainsi, le point de fuite de ce que nous vivons aux frontières de l’Europe se situe quelque part au croisement de ces trois lignes : que fera la Chine ? Comment concilier l’écologie avec la guerre ? Comment des sociétés qui avaient oublié ce que signifie la paix pourront-elles se construire dans la spirale d’un conflit armé ? Ce sont les questions que nous poserons, le 17 mai, à une vingtaine de signatures du Grand Continent, au cours d’un colloque international dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne (« Après l’invasion de l’Ukraine, l’Europe dans l’interrègne »), dont Le Monde est partenaire.

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Pour comprendre les transformations du présent, il faut les penser sur plusieurs échelles, en croisant plusieurs disciplines, en favorisant la richesse permise par la différence et la diversité des langues européennes. En effet, pour saisir la forme de l’interrègne, il est moins utile de s’assigner l’une des cases d’un échiquier politique sans cesse mouvant que de comprendre et de montrer comment se déplacent les pièces – être structurant, pas structuré.

Alors que beaucoup d’idées ou de lignes de forces sont ignorées ou laissées en jachère, de champs disciplinaires cloisonnés, d’énergies intellectuelles inexploitées, l’espace que cette hypothèse permet d’ouvrir est celui d’un renouvellement qui ne s’égare pas dans une rhétorique générationnelle.

Une idée doit nous réunir : si le désordre est certain, le chaos n’est pas encore une nécessité.

Gilles Gressani est le directeur de la revue « Le Grand Continent » ; Mathéo Malik en est le rédacteur en chef.

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