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dimanche 15 mai 2022

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Histoire d’une notion : le mythe de la bataille décisive, par Antoine Reverchon 13 mai 2022

Censée faire basculer un conflit, la bataille décide rarement de l’issue de la guerre. Ce « n’est pas un moment de vérité supérieur à l’ensemble des opérations, mais l’une des formes de l’affrontement », selon Clausewitz.

Histoire d’une notion. La bataille pour le Donbass est aujourd’hui qualifiée par bien des observateurs de « bataille décisive ». Mais malgré les efforts des dirigeants militaires ou politiques pour faire croire le contraire, on sait qu’une bataille n’est décisive qu’après coup, parfois longtemps après son issue.

« Dès les premiers coups de canon, la bataille est récit », relève >>> Hervé Drévillon, professeur d’histoire à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et directeur de la recherche au service historique de la défense. Georges Duby avait démontré, dans Le Dimanche de Bouvines (Gallimard, 1973), que l’objet bataille ne se constitue que par le récit et l’interprétation qu’en font après coup les participants, les témoins, les chroniqueurs, les historiens et les stratèges. Fait total, elle ne peut être décrite et comprise dans la totalité de ses péripéties, de ses causes et de ses effets, comme l’observent les historiens Ariane Boltanski, Yann Lagadec et Franck Mercier dans les actes d’un colloque de 2012 (La Bataille, du fait d’armes au combat idéologique, XIe-XIXe siècle, Presses universitaires de Rennes, 2015).

>>> Hervé Drévillon : « Considérer la guerre comme un phénomène social »

Au Moyen Age, la « décision » est le jugement de Dieu : le résultat de la bataille traduit la préférence de Dieu pour la cause du vainqueur. A partir de l’âge classique, l’issue de la bataille se veut le résultat de la capacité rationnelle des « grands stratèges » à réunir, à un moment et en un lieu donné, les moyens de remporter la victoire – sans d’ailleurs pour autant gagner la guerre.

« Un concept d’historien »

« L’idée qu’une bataille soit décisive est un concept d’historien, pas de militaire ou de stratège », observe Hervé Drévillon. Le terme « bataille décisive » apparaît bel et bien dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1772), à l’article « bataille » : mais c’est pour s’interroger sur ce qui fait qu’une bataille se soit révélée après coup décisive… Dans son Essai théorique et pratique sur la bataille, publié en 1775, le comte Phillippe Henri de Grimoard (1753-1815), un érudit militaire, présente la bataille comme un élément d’un enchaînement d’opérations, la bataille décisive n’étant que celle qui… met fin aux opérations, lorsque l’adversaire s’avoue battu !

Lazare Carnot (1753-1823) explique en 1794 à ses collègues du Comité de salut public, dans son Système général des opérations de la campagne prochaine, que les armées révolutionnaires doivent avoir pour objectif de livrer une « bataille décisive », car la position stratégique de la France, attaquée sur toutes ses frontières, lui interdit de livrer une guerre de longue durée. La notion de « bataille décisive » n’est avancée que pour tenter de compenser, par une victoire rapide sur l’un des fronts, l’infériorité stratégique initiale. Napoléon ne procédera pas autrement, cherchant par des victoires éclair à battre successivement les nations coalisées avant qu’elles ne regroupent leurs forces. L’Allemagne impériale, puis nazie, acculée à mener une guerre sur deux fronts, affrontera la même équation.

C’est donc au sein de l’état-major du IIe Reich allemand, à la fin du XIXe siècle, qu’a été poussée le plus loin la certitude qu’un plan de campagne bien élaboré, tel que le plan Schlieffen, mis en œuvre en août 1914, permet de remporter une « bataille décisive », c’est-à-dire, selon l’interprétation alors dominante des écrits de Clausewitz, d’anéantir la force militaire adverse et de le priver ainsi des moyens de poursuivre la lutte. L’écrasante victoire de Sedan (1870), amenée par dix jours de savantes manœuvres, de poursuite et d’enveloppement, en est devenue un modèle, censé reproduire ceux de Cannes (216 av. J.-C., Hannibal anéantit les légions romaines), Austerlitz (1805, Napoléon bat les Autrichiens et les Russes), Sadowa (1866, les Prussiens éliminent la principale armée autrichienne)…

L’historien allemand Hans Delbrück (1848-1929) tentera, dans ses ouvrages publiés avant et pendant la guerre de 1914, de s’opposer à cette vision des chefs militaires de son pays. Analysant la guerre du Péloponnèse et les campagnes de Frédéric II, il affirme que ce n’est pas la destruction des forces adverses qui est la clé de la victoire, mais la disparition de sa volonté politique de faire la guerre (La Stratégie oubliée : Périclès, Frédéric le Grand, Thucydide et Cléon, Economica, 2015). Avant lui, le baron Joseph de Rogniat (1776-1840), l’un des critiques les plus acerbes de la stratégie napoléonienne, reprochera aussi à son maître sa propension à croire qu’une seule bataille peut déterminer le sort d’une campagne.

Pour Clausewitz lui-même, la bataille n’est pas un moment de vérité supérieur à l’ensemble des opérations, mais l’une des formes de l’affrontement des forces en présence. L’essence de la guerre n’est pas la bataille, mais l’affrontement violent des volontés des nations et de leurs dirigeants, « la continuation de la politique par d’autres moyens », pour reprendre l’inaltérable formule. Si une bataille est décisive, c’est à l’échelle de chacun des individus qui vivent, dans leur chair et leur esprit, la terrible violence de la guerre.

Antoine Reverchon

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