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dimanche 21 novembre 2021

Le Kama-sutra ou l’abus de position(s); par Maïa Mazaurette | Le Monde 21/11/2021

Serions-nous lassés ? Les positions sexuelles ne sont désormais plus LA grande affaire, nous explique la chroniqueuse de « La Matinale » Maïa Mazaurette, qui nous invite à écrire un nouveau répertoire, version 2021.

Le Kama-sutra est-il passé de mode ? C’est bien possible. Depuis 2004, les recherches Google associées à ce mot ont été divisées par 15 en France, et par 10 dans le monde. Aucun événement particulier ne s’associe à cette dégringolade : la courbe s’effondre lentement et inexorablement. Tout comme s’effondre notre passion pour les positions sexuelles : intérêt divisé par 40, encéphalogramme plat.

Les plus jeunes auront sans doute du mal à le croire, mais quand j’étais adolescente (RIP les années 1990), les positions étaient LA grande affaire. On s’échangeait les récits (largement imaginaires) de nos prouesses sexuelles : combien connaissait-on de positions, trouvées dans quel magazine, entrevues dans quel film ? (Je précise à tout hasard que certains humains sont nés sans Internet.) Avait-on essayé le bateau ivre, la brouette, le lotus ? Pouvait-on imaginer de nouvelles manières d’atteindre l’orgasme (ou de se casser le dos) ?

Il faut dire que la génération précédente avait soigneusement préparé le terrain. L’auteur Frédéric Dard, sous le pseudonyme San-Antonio, avait parsemé dès 1949 ses romans d’inventions sexuelles loufoques : « l’ouvre-boîte à manivelle, la toupie ronfleuse, le palanquin mongol, la chanson bulgare, le saut d’la mort, l’pianiss d’Varsovie, l’ciseau d’tailleur, les couillons rabattus, l’coup du plumeau, la danse indienne, la friponnerie grecque… » (la liste continue pendant deux pages, à savourer dans Au bal des rombières). En 1968, Gainsbourg chantait 69, année érotique. En 1986, dans son album-culte Les 110 pilules, le dessinateur Magnus faisait découvrir aux bédéphiles « le colimaçon, le tire-bouchon, la selle du Maure, la girandole, le pivot, la grille, le divorce fidèle, la petite cage… »

Même passion dans les pays anglo-saxons, puisqu’en 1972, l’auteur anglais Alex Comfort entrait pour 70 semaines consécutives dans le top 5 des best-sellers du New York Times avec son manuel Les Joies du sexe… essentiellement consacré, vous l’aurez deviné, aux positions.

De la fascination à l’indifférence

C’est à la lumière de ces succès qu’il faut observer la situation actuelle : en un demi-siècle, nous sommes passés de la fascination à une indifférence quasi totale. Y compris chez les soutiers de la pornographie contemporaine : sur Pornhub comme sur Youporn et XVideos (les trois plus grandes plates-formes de X), il n’existe tout simplement aucune catégorie liée aux positions sexuelles.

>>> Peut-on apprendre le sexe sur Internet ?

Serions-nous lassés ? Eh bien, il y aurait de quoi. Vous avez certainement croisé en librairie le Kama-sutra homo, solo, vibro, décliné en défi quotidien, calendrier de l’Avent, cahier de coloriage, à destination des chats, chiens ou grenouilles, sans parler des versions dénuées de tout rapport avec la choucroute : le Kama-sutra en chocolat ou en papier-toilette, le Kama-sutra du fitness, de la Bretagne ou des recettes de cuisine, et à mesure qu’on progresse dans l’embarras, les versions Caca-sutra, Karma-sutra, Cookie-sutra…

Une surexploitation marketing qui se heurte à la réalité de nos pratiques : en France, on se cantonne essentiellement à trois positions. La levrette arrive en tête de nos préférences (35 % d’adeptes), suivie par le missionnaire (22 %) et l’andromaque (19 %). Cet indéboulonnable trio laisse la concurrence plafonner à 4 % d’enthousiastes : jambes relevées, 69, petites cuillers, andromaque inversée… point barre (enquête Zava 2016).

Le grand écart entre les promesses des Kama-sutra commerciaux (« 876 positions waterproof à tester sous peine de rater sa vie ») et le conservatisme des pratiques (« Trois positions confortables sans risque de froissage des lombaires ») a de quoi décevoir, forcément. Et en même temps, ce conservatisme se comprend : à un moment, qu’on mette ou non le coude derrière l’oreille, qu’on replie ou pas les genoux, on retombe sur une seule et même interaction – à savoir, la pénétration. Une « spécialisation » d’autant plus regrettable qu’elle ne figure pas dans le Kama-sutra originel, qui laisse la part belle aux câlins et morsures. Seule exception à cette règle du pénis-dans-le-vagin : le 69. Mais mettre son pénis dans une bouche, ça reste encore une pénétration…

Le Kama-sutra est-il le nom du patriarcat ?

Et là, on arrive à un autre problème. Car depuis quarante ans, la pénétration vit des heures compliquées. Première étape en 1981 : la pandémie de sida transforme cette pratique anodine (il faut le dire vite) en risque potentiellement mortel. Les rapports oro-génitaux se démocratisent. Deuxième étape en 2009, avec la publication des travaux d’Odile Buisson : ses échographies en 3D du clitoris démontrent le rôle central de cet organe dans le plaisir sexuel des femmes. Le rapport vaginal, nettement moins efficace que les caresses clitoridiennes, se voit déclassé. Il n’en fallait pas plus pour donner un second souffle au boom des sextoys, déjà enclenché en France par le succès du canard vibrant de Nathalie Rykiel en 2002. Troisième étape en 2017 : le mouvement #metoo réactualise certaines critiques de la pénétration, et même de l’hétérosexualité. Le Kama-sutra est-il le nom du patriarcat ? Servirait-il à mettre les femmes sous pression ? Qu’on le veuille ou non, tous ces événements ont déplacé le centre de gravité de notre sexualité (ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi).

Les positions sont-elles donc mortes et enterrées ? Non. Culturellement, elles résistent : notamment en se réadaptant à l’air du temps. Prenez la levrette : un temps jugée dégradante, elle s’est vue réhabilitée comme (possible) lieu d’expression de la puissance sexuelle féminine (on pense notamment à la notion de power bottom, qui renverse la dynamique de pouvoir pénétrant-pénétré en rappelant que la personne pénétrée aura toujours plus d’endurance que la personne pénétrante).

>>> Sexualité : circlusion, « power bottom »… quand la pénétration se réinvente

Cette réhabilitation touche aussi le missionnaire et l’amazone : deux positions bousculées par la déferlante clitoridienne, et qui ont tenté un retour gagnant avec la CAT, technique d’alignement coïtal. Cette dernière consiste à stimuler le clitoris en modifiant l’angle du pénis afin qu’il pointe vers le bas pendant le rapport. (Facile ? On en reparlera quand vous aurez réussi à resynchroniser vos mouvements de bassin.)

Attendons par conséquent un instant avant de remiser le Kama-sutra au musée du sexe, aux côtés de nos autres passions déchues (les cinémas porno, les rencontres par Minitel). Laissons-lui encore une chance : celle d’entrer dans le IIIe millénaire (mieux vaut tard que jamais). Mais pour cela, élargissons les possibles.

Car soyons raisonnables (et comptables) un instant : la seule manière d’augmenter notre répertoire consiste soit à multiplier le nombre de partenaires, soit à multiplier les interactions entre deux partenaires. Les Kama-sutra old school ne prennent en compte aucun de ces deux aspects. Or non seulement les positions dépendent de celles et ceux qui les pratiquent (de leur anatomie, de leur vigueur, de leur lien émotionnel avec nous), mais en 2021, il faut prendre en compte la réalité du terrain : des couples de plus en plus ouverts aux plans à trois et aux pratiques queer (bizarres), des femmes qui pénètrent les hommes, une utilisation accrue de la langue et des mains, une incorporation des sextoys et de la technologie à notre quotidien, une vague BDSM (bondage, domination, sadomasochisme) qui ne donne aucun signe d’essoufflement, etc.

On passerait, alors, d’un éventail « excluant » de positions (deux personnes en pleine santé, un pénis, un vagin) à un répertoire inclusif (quatre personnes dotées de quatre clitoris, une personne devant sa webcam, un couple et un harnais, trois amis et des cordes, un couple fatigué par la pandémie de Covid-19…). La sexualité est une matière vivante : de même qu’on actualise les dictionnaires, il faut réactualiser les Kama-sutra. Sinon, on risque d’en faire des langues mortes.

  • Notre chroniqueuse répond régulièrement à vos questions sur la sexualité. Vous pouvez l’interroger directement à l’adresse mail suivante : sosmaia@lemonde.fr. Votre anonymat sera garanti.

>>> Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans « La Matinale »

Maïa Mazaurette

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