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mercredi 25 août 2021

Israéliens et Palestiniens dans le chaos de Fauda | JEAN-PIERRE FILIU Le Monde 29 MARS 2020

L’unité d’infiltrés israéliens de la série « Fauda »
La série >>> Fauda, dont la troisième saison vient d’être diffusée en Israël et en France, offre une immersion troublante dans l’occupation des territoires palestiniens.

La diffusion en France de la troisième saison de la série Fauda a suivi de peu sa diffusion en Israël même. C’est une illustration supplémentaire de la popularité internationale de feuilletons israéliens pourtant ancrés profondément dans la réalité moyen-orientale. Fauda, qui signifie en arabe « Chaos », raconte depuis 2015 les péripéties d’une unité israélienne infiltrée en milieu palestinien. De telles unités de commandos « arabisés » (mista’arvim) existent de longue date, chargées, entre autres, des exécutions extra-judiciaires dans les territoires occupés. L’unité « Samson » (Shimshon) a été démobilisée depuis le retrait israélien de Gaza, mais l’unité « Cerise » (Douvdevan) est toujours active en Cisjordanie.

LE REALISME DES VETERANS

Les deux créateurs de la série, Lior Raz, également l’acteur principal, et Avi Issacharoff, revendiquent leur expérience passée au sein de telles unités d’infiltrés. Leur scénario, effectivement haletant, épouse avec plus ou moins de bonheur les méandres du conflit israélo-palestinien: la saison 1 se concentre sur la poursuite d’un chef militaire du Hamas, la « Panthère », que les Israéliens croyaient à tort avoir tué; la saison 2 s’enlise dans la fable d’une implantation en Cisjordanie de Daech, le bien mal-nommé « Etat islamique », qui n’a pourtant jamais eu de présence structurée en Palestine; la saison 3 trouve dans la bande de Gaza, reconstituée sur une base israélienne, le décor idéal pour une succession de coups de théâtre. Le fait que le gouvernement israélien interdit depuis 2007 l’accès de Gaza à ses ressortissants ajoute à cette immersion le goût de la transgression vers « l’enfer » (sic) sur terre.

Le New York Times a classé Fauda au huitième rang des trente séries internationales de la décennie (le Bureau des légendes finissant troisième et la série israélienne Hatufim, prisonniers de guerre première). Un des atouts majeurs de Fauda réside dans la fluidité des passages de l’arabe à l’hébreu, sous-titrés respectivement en blanc et en jaune en France. Les infiltrés israéliens parlent un dialecte palestinien impeccable, tandis que leurs adversaires maîtrisent d’autant mieux l’hébreu qu’ils ont été incarcérés dans les prisons de l’occupant. Le succès est impressionnant en Israël, avec un million de spectateurs (sur 8,5 millions d’habitants) pour le début de la saison 3.  La saison précédente avait déjà raflé 11 des prix de la télévision israélienne, dont ceux du meilleur film, du meilleur scénario et de la meilleure mise en scène. La campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) a tenté en vain, aux Etats-Unis, de convaincre Netflix de déprogrammer Fauda, accusée de « légitimer des crimes de guerre ».

UN MONDE ORWELLIEN

Le réalisme dont se réclame Fauda culmine dans la description du contrôle à distance de la population palestinienne. Chaque échange téléphonique ou virtuel peut être immédiatement intercepté, chaque téléphone piraté, chaque ordinateur piégé. Une photo prise à la volée permet une reconnaissance faciale immédiate. Tous les Palestiniens sont fichés, au besoin traqués dans leur intimité, espionnés et manipulés. Les drones surveillent en permanence des territoires dont le moindre recoin est disséqué à volonté dans le centre opérationnel du contre-terrorisme israélien. Les interventions sont naturellement plus aisées en Cisjordanie, mais la bande de Gaza peut être instantanément plongée dans l’obscurité pour couvrir une opération israélienne. Un commandant du Hamas est même contraint de collaborer lorsqu’apparaît sur l’écran sa maison familiale dans le viseur d’un aéronef israélien.

On tue beaucoup dans Fauda, que l’on soit israélien ou palestinien. On tue, on torture, on piège à l’explosif et, côté arabe, on tue plus souvent d’autres Arabes, accusés de trahison, que des Israéliens. Les morts juives donnent lieu à de grands moments d’émotion, surtout si un membre de l’unité est frappé. Les personnages palestiniens assassinés sont, eux aussi, suivis dans leur agonie, ainsi que leurs proches dans leur deuil. Mais, quand les commandos israéliens passent en mode rafale, les cibles arabes tombent comme des mouches, ou plutôt des pantins anonymes. Le tireur d’élite de l’unité n’est terrassé par le remord que lorsqu’il abat par erreur un militaire israélien. Il se lamente « J’ai pris une vie » face à son chef qui lui rétorque « Tu en avais pris de nombreuses avant ». Et lorsque l’enquête interne l’interroge, il commence à égrener, non pas le nombre de « terroristes » abattus, mais la litanie de ses victimes « collatérales » palestiniennes.

Le spectateur, saisi de vertige, se rappelle alors que toute occupation salit autant l’occupant qu’elle humilie l’occupé. Même quand cette occupation dure depuis plus d’un demi-siècle. Quant aux créateurs de Fauda, ils éliminent leur personnage, épuisé par un tel aveu, dans une nouvelle flambée de violence à Gaza. La saison 4 est déjà en cours de préparation, avec un retour de son déroulement en Cisjordanie. Pendant ce temps, un studio de Mumbai a commencé de filmer l’adaptation de Fauda au conflit entre l’Inde et le Pakistan. Le « Chaos » a de beaux jours devant lui.

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