Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

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mercredi 15 septembre 2021

∆∆∆ ∆∆∆ ∆∆∆ Les enfants de Torquemada | CINCIVOX

Tribunal de l’Inquisition,
Francisco de Goya (1812-1819)

Autoproclamés représentants de minorités supposément opprimées, néoféministes intersectionnels, porte-étendards de conceptions très particulières de la justice, fanatiques « éveillés » (« woke » dans la langue originelle de ce produit d’importation) aux discriminations réelles ou imaginaires… médias et réseaux dits sociaux vivent au rythme de leurs oukases et fatwas. Les Fouquier-Tinville de bac à sable ne supportent aucune restriction à leurs caprices, aucun frein à leurs libertés – quoiqu’ils n’aient pas la moindre idée de ce que signifie ce mot. Ils hurlent à la dictature et au complot contre la jeunesse lorsque des mesures prophylactiques sont adoptées pour protéger la population. Ils combattent la grammaire et censurent la culture au nom d’un féminisme dévoyé et d’un « antiracisme » racialiste. Ils brisent des enseignants et mettent des vies en danger pour complaire aux pires archaïsmes religieux. Tous les prétextes sont bons pour lancer des campagnes dans lesquelles les revendications, pleurnicheries et mises au pilori se mélangent dans un tourbillon de violence et de haine.

Sommaire :

  • La justice victime du déballage médiatique
  • Une crise d’adolescence collective
  • Un puritanisme étouffant

La justice victime du déballage médiatique

Le moindre fait divers sordide se voit monté en épingle au nom d’une conception viciée de la justice. L’opinion se régale de ces scandales qui déboulonnent avec une joie mauvaise les célèbres et les puissants. Les médias courent après les réseaux sociaux, dans une accélération délétère, déballant sans ordre ni méthode, sans recul ni vérification, les révélations les plus intimes, les plus obscènes. Le buzz n’est rien d’autre qu’une cacophonie assourdissante de tout ce que l’humain porte en lui de plus vil. Et peu importe si le temps de la justice, nécessairement plus long que l’impératif instantané des médias, démontre finalement la folie d’un tel carnage. Se souvient-on de Perben ? Se souvient-on d’Outreau ?

À quoi bon une enquête à la recherche des faits, quand on est persuadé de détenir la vérité ?

À quoi bon le principe du contradictoire quand la parole de la victime est sanctifiée a priori ?

À quoi bon les droits de la défense quand on a déjà désigné le coupable ?

Justice doit être rendue pour les victimes, pour les accusés, pour la société, pour la nation, pour la loi… mais pas pour l’opinion. Cette justice médiatique n’a rien à voir avec la justice, mais tout avec une forme de vengeance idéologique terrifiante. Les « procès » y sont conduits à charge dans des cabales irresponsables où quelques fanatiques confisquent les rôles de procureur, juge et bourreau à la fois. Foin de la présomption d’innocence et de l’État de droit : les charognards se jettent avidement sur les carcasses qui bougent encore. Sans se soucier de dévorer en même temps les supposées victimes livrées à lumière crue d’une publicité qui les dépasse et les sacrifie.

Affirmer hargneusement, dans une forme de serment solennel sur l’autel de l’irrationnel, « quoi que vous disiez, nous vous croyons », ce n’est pas rendre service aux victimes qui obtiennent temporairement une sympathie superficielle aussi intense qu’éphémère. Surtout, ce n’est pas œuvrer pour la justice. Parce qu’il n’est pas question, en matière de justice, de croire ou de ne pas croire ce que disent l’accusateur ou l’accusé. La justice exige l’établissement de faits ; la justice médiatique ne vit que de la saturation de l’émotion. L’enquête nécessite une sérénité devenue impossible par l’exhibitionnisme médiatique.

Lorsque les victimes sont réelles, cette confusion entre justice et vendetta médiatique ne peut en aucun cas les aider puisqu’elles sont manipulées à des fins qui les dépassent. Pire : lorsqu’elles sont imaginaires, la puissance d’écho des réseaux dits sociaux transforme la diffamation en arme de destruction massive. Peu importe que les accusés-condamnés soient ensuite réhabilités par la véritable justice : le mal causé ne peut pas être effacé et les responsables, ces militants fanatiques, n’ont jamais à répondre de leurs actes – dans le meilleur des cas, ils en réchappent avec un benêt « c’était pour la bonne cause » et s’empressent de commanditer les assassinats sociaux suivants.

Une crise d’adolescence collective

Du plus répugnant au plus ridicule, tout devient prétexte à ces gesticulations outrées. La moindre égratignure justifie des mouvements d’humeur disproportionnés. Prend le pouvoir une génération de sales gosses tyranniques à la sensibilité exacerbée, qui ne se définit pas par la révolte ni même par l’indignation mais par l’offense. Un rien les émeut aux larmes et aux cris. Les névroses individuelles s’élèvent au collectif et se prétendent actes militants. Comme le montre Camus, la révolte est une réponse positive à l’absurde – mais rien de tel ici : point de révolte contre l’insupportable hiatus entre notre quête de sens et l’assourdissant silence du monde. Non. Seulement des réactions épidermiques à des outrages imaginaires. Alors ça geint et ça pleurniche. Bienvenue en chochottocratie !

Ainsi a-t-on assisté au Canada à un psychodrame ahurissant. Des étudiants en littérature découvrent qu’un livre à leur programme contient le mot « nègre »… et qu’on ne les a pas prévenus ! Les pauvres petits choupinous, « traumatisés », « choqués », harcèlent leur enseignante de leur ressentiment et exigent des excuses – qu’elle ne cesse de présenter (contre toute logique !) mais qui ne sont jamais jugées suffisamment « sincères ».

Et l’université leur donne raison !

On marche sur la tête.

De tels énergumènes n’ont pas leur place à l’université mais en hôpital psychiatrique ! Quant aux parents qui ont élevé ces monstres de stupidité, ils devraient être interdits d’enfanter et déchus de leurs droits civiques. Cette pantalonnade n’a rien d’anecdotique : elle n’est qu’un exemple de la terreur qui règne dans les campus anglo-saxons et qui s’installe dans les universités françaises, où les militants imposent leurs névroses.

Dans les universités… et bien au-delà ! Du haut de leur inculture revendiquée et de leur immaturité assumée, ils font sans cesse la leçon aux autres. Et avec quel esprit de sérieux ! quelle absence totale de légèreté ! Sur les réseaux dit sociaux, les tombereaux de haine déversés au nom de bons sentiments mièvres et d’une moraline écœurante ne comprennent ni ne supportent l’humour, le second degré ni la nuance. Plutôt pontifier que penser ; plutôt sermonner que discuter ; plutôt crier qu’ironiser.

Il y a dans cette arrogance acnéique une sorte parfaite conformité au temps présent. Comme une quintessence de synchronicité. Ces petits Narcisse, archétypes du nombrilisme, sont complètement en phase avec leur époque – ce qui n’est pas trivial. Le mouvement dit « woke », comme tous ses clones et avatars, incarne peut-être la figure la plus aboutie de l’individualisme postmoderne. Quoi que ses représentants en disent, ils se font les meilleurs agents du néolibéralisme triomphant et de son idéologie. Le consumérisme atteint jusqu’à leur manière de « militer » qui est au militantisme ce que la mode du « développement personnel » est à la psychothérapie : c’est rapide, ça se partage dans un entre-soi réconfortant, ça ne demande pas trop d’engagement ni d’effort… et surtout on évite soigneusement de se remettre en question profondément.

Leur bonne conscience en étendard, les petits inquisiteurs exhibent fièrement leur vertu. Quelle hypocrisie que cet altruisme égocentrique ! Pour mieux vendre leur bien-pensance, ils ont besoin d’inventer des torts au point de transformer toute différence en injustice. Par un étrange masochisme artificiel, ils se créent de toute pièce des adversaires, imaginent sans cesse de nouvelles oppressions pour mieux pouvoir les corriger. Tout y passe et on les voit ainsi, sous le fallacieux prétexte de la « déconstruction », détruire leur propre langue, leur propre culture, leurs propres traditions philosophiques dans une effarante haine de soi.

Un puritanisme étouffant

Le « militantisme de la rancœur » [1] est un militantisme à moindre frais qui monte en épingle des sujets insignifiants, comme la supposée absence de sparadraps de couleurs, pour ne pas avoir à affronter les enjeux politiques réels. Ces ultrasensibles de métier prennent le monde qu’ils imaginent pour plus réel que le monde matériel. Après tout, pourquoi pas : ils ne seraient pas les premiers à délirer. L’extrême danger vient de qu’ils imposent avec violence leur délire aux autres. Au nom de la tolérance, leur intolérance agressive dirige des chasses aux sorcières dignes du Moyen-Âge, dont les conséquences peuvent être dramatiques [2].

La dénonciation de crimes imaginaires provoque une jouissance morbide qui s’étale et résonne sur les réseaux dits sociaux. Paranoïa et complotisme s’expriment dans une détestation de tout ce qui n’est pas soi. Ces rebelles sur canapé sont incapables d’envisager qu’il soit possible de penser autrement, de voir les choses différemment. Toute altérité doit être combattue – mieux : abattue – parce qu’elle est le symptôme d’une injuste domination. Pas de débat : seulement l’annihilation de l’autre ; pas d’adversaire : seulement des ennemis mortels. La stratégie rhétorique fonctionne à merveille puisque la diabolisation de l’autre, réduit à la figure du mal à détruire, légitime le refus d’entendre ses arguments, crée une polarisation dont il ne peut s’échapper et enferme cet adversaire infréquentable dans une position nécessairement défensive. Dans un renversement de culpabilité classique mais toujours très efficace, ce sont les victimes d’invectives, d’intimidations, de caricatures, de calomnie… qui doivent se justifier.

Or, une vision du monde, de l’homme et de la société, aussi simpliste, ne reposant que sur l’opposition entre le Camp du Bien©, c’est-à-dire ce « nous » exclusif, et… tout le reste, ça marche ! Ils ont beau n’avoir que des nouilles trop cuites entre les oreilles, leur entreprise réussit au-delà de toutes leurs espérances. Pour preuve : ils ont réussi à confisquer luttes sociales et causes politiques, et à occuper tout l’espace médiatique. Médias mais aussi monde de la culture, universités, syndicats, partis politiques… les digues cèdent un peu partout et l’idéologie des nouveaux inquisiteurs imprègne des champs de plus en plus larges. Ces sinistres pantins qui se prennent pour des Gardes rouges et rêvent d’importer les méthodes de la Révolution culturelle chinoise imposent leur rééducation idéologique.

Surtout, ceux qui s’opposent à ce raz-de-marée sont contraints d’y répondre et de se détourner de leurs propres objectifs. Les défenseurs de l’universalisme, de la laïcité, de la République… sont sommés de jouer sur le terrain de leurs adversaires. Ce combat se mène d’ailleurs à fronts renversés puisque sont accusés d’être « réactionnaires » ceux qui défendent les idéaux des Lumières et les principes qui ont guidé la Révolution ; et se prennent pour révolutionnaires ceux-là mêmes qui promeuvent une conception du monde très Ancien régime, des archaïsmes religieux, des catégorisations pré-scientifiques, des superstitions et paranoïas, l’inculture… et un ordre moral d’une rigueur très… réactionnaire ! Peu étonnant que les religieux les plus orthodoxes et les plus orthopraxes se régalent de ce spectacle qui accroît leur emprise sur les esprits. Tout cela « sent le curé froid », comme disait Cavanna !

La création d’antagonismes sommaires au nom d’une morale dévoyée nie la complexité du réel. Le manichéisme accusatoire et victimaire divise selon le critère fantasmé de la domination, dont les grands ordonnateurs sont ces justiciers qui ont depuis longtemps tourné le dos à toute justice. L’objectif : instaurer un nouvel ordre moral dans une eschatologie à la fois crétine et terroriste. Ce puritanisme autoritaire trahit une obsession pathologique de la pureté. L’épuration de tout ce qui ne cadre pas permet la création d’un univers où l’on n’est bien que dans un entre-soi rassurant. Ainsi voit-on les néoféministes sexistes défendre la ségrégation sexuelle et les « antiracistes » racialistes organiser la ségrégation raciale ! Ateliers, colloques et autres événements [3] interdits à tout ce qui n’a pas le bon patrimoine génétique, le bon taux de mélanine, la bonne inclination érotique, la bonne religion… se multiplient dans une célébration communautaire de l’apartheid bon teint.

Les geignards divisent, cloisonnent, séparent, étiquettent, classent, listent… Sous leur joug, les individus sont réduits à des critères qui leur sont imposés pour les embrigader dans des forteresses en guerre les unes contre les autres. Les demi-instruits à l’idéologie criminelle, les déplorables sycophantes de crimes imaginaires, les descendants de Torquemada et Savonarole qui ne rêvent que de purification par le feu menacent la civilisation de leurs caprices puérils.

Cincinnatus, 29 mars 2021

[1] J’emprunte l’expression à Jean Szlamowicz, Le sexe et la langue, éd. Intervalles, 2018.

[2] Par exemples : le harcèlement d’adolescentes ou la décapitation de professeurs.

[3] Et même cérémonies de remise de diplômes, comme à l’Université de Columbia !

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