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lundi 3 mai 2021

Le pire ennemi de l’Occident, par Jacques Attali 8 avril 2021

On nous rebat les oreilles avec la suprématie à venir de la Chine ; et il y a de bonnes raisons de la croire possible : La Chine affirme partout, par ses dirigeants et ses intellectuels, ses ambitions ; elle sort avant tout le monde de cette pandémie ; son PIB dépassera celui des Etats-Unis bien avant 2030 ; elle dispose déjà en mer de Chine d’une marine de guerre égale à celle des Etats-Unis ; ses réserves de change sont gigantesques et le gouvernement chinois les met au service d’une diplomatie conquérante, voire arrogante.

Pourtant, la Chine a aussi de très grandes faiblesses, économiques, démographiques, sociales, écologiques, démocratiques : sa victoire contre la pandémie, qu’elle a créée, reste incertaine ; le revenu de chaque Chinois n’est que le tiers de celui d’un Européen ou d’un Américain ; et, au rythme actuel, il faudra encore plus d’un demi-siècle avant qu’elle ne rattrape le niveau de vie occidental ; de plus, la Chine va vieillir avant de devenir riche, ce qui lui rendra très difficile de mettre en place la protection sociale nécessaire à ses ainés ; par ailleurs, la croissance dont elle a besoin pour assurer le plein emploi sera de plus en plus contraire aux exigences environnementales de ses citoyens ; enfin, l’économie de marché produit une bourgeoisie, et avec elle la  demande du respect d’une règle de droit, d’une liberté d’expression, d’un droit à l’initiative, et à terme, une demande de démocratie. Le parti communiste chinois le sait très bien et réprime efficacement pour le moment toute tentative en ce sens, ce qui finira par nuire à son efficacité économique. A terme, soit la Chine rejoindra le mode de vie occidental, soit elle s’effondrera ; dans les deux cas, ce sera un triomphe du modèle occidental de développement.

L’Occident, de son côté, reste une très grande puissance, économique, technologique, militaire ; et les récents plans de relance, aux Etats-Unis comme dans les pays européens, donnent le sentiment que ni les uns ni les autres n’ont renoncé à tenir leur rang, pour très longtemps. Avec un peu de retard sur la Chine, certes, leur taux de croissance va repartir très bientôt à des niveaux très élevés. Et la Chine pourrait n’être jamais en situation de dépasser l’Occident.

Pourtant, le discours chinois porte ; en Occident, l’inquiétude rôde ; et elle est fondée : on a vu des géants vaincus par des nains ; on a vu des superpuissances repues, trop sûres d’elles-mêmes, disparaitre. L’histoire est remplie d’exemples de civilisations qui se sont suicidées au sommet de leur puissance.

Et cela peut arriver à l’Occident. Sous les coups d’une superpuissance chinoise ? Je n’y crois pas. D’un Islam conquérant ? Pas d’avantage.

Alors, quoi ? L’Occident peut en fait disparaitre sous les coups de son pire ennemi : lui-même.

Pour une nation comme pour un individu, tout se joue dans la confiance en soi : Trop de confiance et c’est l’aveuglement mortel. Pas assez de confiance et c’est la résignation fatale.  

L’Amérique est menacée de déclin parce qu’elle se croit superpuissante ; l’Europe est menacée de déclin parce qu’elle se pense impuissante.  

Et, dans les deux cas, ils ne voient pas que ce qui les menace, ce sont leurs divisions intérieures, les rivalités entre groupes, le creusement des inégalités, le renfermement de chaque communauté dans des frontières imaginaires, la bunkerisation de cultures juxtaposés ; des haines recuites, des règlements de comptes entre voisins et des vengeances prises sur des générations irresponsables. Plus particulièrement, en Amérique comme en Europe, la redécouverte des crimes du passé participe d’une lente déconstruction des élites dominantes, sans pour autant que n’en apparaisse une nouvelle capable de prendre le relai, autour d’un nouveau projet de société commune à tous.

Ce suicide de l’Occident est en marche : la haine de soi y produira le pire.

Pour l’éviter, il faudrait dans les deux cas, comprendre que la vengeance ne peut vaincre les démons du passé ; il faudrait construire un projet de société qui dépasse ces clivages absurdes, qui fasse comprendre à chacun qu’il a intérêt à revendiquer ses pleins droits aux bénéfices que peut lui apporter une grande nation, plutôt qu’à se refermer dans un entre soi culturel, religieux, social, ou ethnique qui ne peut être que destructeur ; qu’il faut détruire les murs qui séparent et non pas s’enfermer derrière eux.  

C’est le rôle de la politique que de fournir de tels rêves, de tels projets, de telles occasions de s’unir. Saura-t-elle le faire ? Ou participera-t-elle, par démagogie, par soumission aux plus puissants ou aux plus vocaux, au suicide de nations à la source d’une civilisation triomphante ? On le saura très bientôt.

Jacques Attali, Président de A&A et de la Fondation Positive Planet

j@attali.com

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