Depuis sa création en 1833, le Grand Orient de Belgique défend la franc-maçonnerie dans sa dimension « adogmatique et progressiste ». Elle ne peut donc être assimilée à une église ou tout autre structure proposant une pensée unique. Elle n’est pas plus un parti politique ou une organisation syndicale. Bien qu’ancrée dans le monde réel, elle n’est pas pour autant un centre laïque. Elle est fondamentalement attachée à la liberté d’opinion, la liberté de conscience et réfractaire à toute instrumentalisation ou contraintes extérieures.

Saisir des mots clefs à rechercher

mardi 2 mars 2021

« D’Abraham Lincoln, premier président du Parti républicain moderne, à QAnon… Que s’est-il passé ? » par Alain Frachon, éditorialiste au « Monde » 18 février 2021

Sous l’influence de Donald Trump, le Grand Old Party se comporte, depuis plusieurs années déjà, comme une secte, explique, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

Chronique. C’est l’histoire d’une régression, comme il en arrive ailleurs. Longtemps, le Parti républicain américain s’est présenté comme une grande maison – une « grande tente », disait-on, par goût du plein air. Plusieurs tendances y cohabitaient : le compromis passait pour une qualité politique. C’est fini. Le Parti républicain, l’un des piliers de la démocratie américaine, se comporte, depuis plusieurs années déjà, comme une secte : il veut exclure les non-croyants.

La présidence de Donald Trump a accentué cette dérive. On dira qu’il s’est trouvé, samedi 13 février, sept sénateurs républicains pour voter la destitution de Trump, au motif que celui qui était encore président le 6 janvier a inspiré l’assaut lancé ce jour-là contre le Congrès des Etats-Unis. Il aurait fallu dix voix républicaines de plus pour condamner l’incendiaire et le rendre à jamais inéligible.

>>> L’acquittement de Donald Trump confirme la profonde division du Parti républicain

Dans une partie de la hiérarchie républicaine, la révolte anti-Trump gronde. Sans doute trop tard. A l’ombre des palmiers de Mar-a-Lago, son refuge hispano-mauresque de Floride, Trump compte son magot – soit 175 millions de dollars (145 millions d’euros) de donations politiques à sa disposition, dit le New York Times.

Il va s’en servir pour punir les dissidents républicains, ceux qui ont osé voter sa destitution ou ceux qui, en janvier, ont entériné la victoire du démocrate Joe Biden – que Trump, sans le début d’une preuve, a qualifiée de « vol ». Trump financera des candidatures contre les « traîtres » lors des primaires républicaines de novembre 2022. Le chef exige allégeance à sa personne, comme dans un culte religieux.

Tournant intégriste

Pour l’heure, une majorité d’électeurs républicains se dit toujours fidèle à Trump. « Le Parti républicain est à Donald Trump et à personne d’autre », lance Marjorie Taylor Greene, nouvelle élue républicaine de Géorgie, ex-membre de la secte QAnon – un groupe de suprémacistes blancs qui défend une thèse originale : Trump aurait été choisi par Dieu pour combattre un complot mondial ourdi contre l’Amérique par une bande d’adorateurs de Satan pédophiles réfugiés au sein du Parti démocrate. Trump n’a jamais dénoncé la secte QAnon. L’élection de Taylor Greene est un marqueur dans l’évolution du parti : d’Abraham Lincoln (1809-1865), premier président du Parti républicain moderne, à QAnon… Que s’est-il passé ?

>>> Marjorie Taylor Greene, la républicaine complotiste de l’extrême vue comme un « cancer » jusque dans son propre parti

Trump est venu apporter sa « touche » aux « valeurs » défendues par le parti depuis les années 1980 : conservatisme sociétal à forte tendance religieuse, défiance à l’adresse de l’Etat fédéral, désarroi devant la montée des minorités ethniques, méfiance à l’égard de la science (climat, vaccins, théorie de l’évolution), le tout porté par un patriotisme revendiqué haut et fort, justifiant un soutien sans faille au budget de la défense.

Mais la vaste « tente » républicaine s’accommodait d’une famille passablement disparate : les milieux d’affaires ; les religieux conservateurs ; les ultranationalistes ; une faction libertaire ; des intellectuels néoconservateurs.

Le programme n’avait rien d’un catéchisme. Même le plus idéologue des présidents républicains, Ronald Reagan (1980-1988), s’arrangeait volontiers, comme ses prédécesseurs, avec des majorités démocrates au Congrès. « Reagan parlait en blanc et en noir, mais gouvernait en gris », écrivent Peter Baker et Susan Glasser dans leur excellente biographie du secrétaire d’Etat James Baker (The Man Who Ran Washington, Doubleday, 2020, non traduit).

Le tournant intégriste, quand le programme devient la Bible et l’adversaire démocrate, l’ennemi, quand le débat politique relève de la guerre civile, est pris dans les années 1994, sous la tutelle du père du Parti républicain contemporain, Newt Gingrich. Pour ce prince noir du nihilisme en politique, trumpiste de la première heure, la vie publique n’est pas affaire de compromis, elle est un jeu à somme nulle : on gagne ou on perd (tout).

La forme compte plus que le fond

Trump va réécrire le programme sur deux points. En économie, il est d’accord avec la doxa des baisses d’impôts pour les riches mais il sonne la fin du libre-échangisme cher à Reagan. En politique étrangère, il a mis les alliances des Etats-Unis sous le boisseau et a radicalisé la confrontation avec la Chine.

La forme compte plus que le fond. Trump porte le mensonge au sommet. Il crée une sorte de « réalité alternative » qui séduit sa base et intimide les élus. Il récuse le savoir des experts, se moque de la science, insulte les élites. Millionnaire paresseux, né avec une cuiller en argent dans la bouche, sa pratique du débat tient surtout de la gestuelle : le bras d’honneur permanent à l’establishment. On sait les ressorts de ce registre politique – inégalités économiques, démographiques, culturelles. On sait comment la condescendance politiquement correcte d’une certaine gauche urbaine a aussi nourri le trumpisme.

>>> Donald Trump, le président qui méprise les règles et les lois

A l’arrivée, il y a une formation soumise à un seul homme. Sa popularité dans l’électorat républicain terrorise les élus. Son objectif est de gagner les élections de mi-mandat, rarement favorables au parti au pouvoir. Sa tactique sera de s’opposer à Joe Biden, sur tout. 56 % ou 58 % des Américains souhaitaient voir Trump destitué par le Sénat. Mais le système électoral est structurellement favorable aux républicains – par le biais du fédéralisme et du découpage des circonscriptions. Le Parti républicain n’a pas besoin d’élargir son électorat pour gagner.

>>> Des talons hauts, une casquette rouge et un Glock sur la cuisse : Lauren Boebert, « étoile montante » du trumpisme

A la Chambre, les égéries trumpistes se savent protégées par Mar-a-Lago. Marjorie Taylor Greene a dû s’excuser pour avoir, avant d’être élue, appelé à l’assassinat de Nancy Pelosi, la présidente démocrate de cette assemblée. Mais, nouvellement élue du Colorado, Lauren Boebert, autre trumpiste de choc, entend assister aux débats avec son pistolet à tir rapide Glock à la ceinture. Pauvre Abraham Lincoln !

Alain Frachon, éditorialiste au « Monde »

Aucun commentaire:

Publier un commentaire