Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

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samedi 1 août 2020

∆∆∆ Contraindre le fort pour affranchir le faible | Peter Leuprecht Revue Relations

L’auteur est directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal et professeur de droit international au Département des sciences juridiques de l’UQAM

Nous vivons à une époque d’abus orwellien du langage. L’un des concepts les plus abusés est celui de la liberté. Il paraît donc essentiel de le clarifier.

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » C’est là une phrase célèbre d’Henri Lacordaire, moine dominicain et député de la Constituante en 1848, siégeant à l’extrême gauche. Cette phrase, incontestablement d’une brûlante actualité, nous aide à repenser le concept de la liberté et ses rapports avec la loi, le droit.

Quelle liberté ?

L’invocation de la liberté est en vogue aujourd’hui. Les apôtres de l’idéologie pan-économique – qui est à la base de la mondialisation – s’y réfèrent constamment, de même qu’un « fort » qui est à la tête de la seule superpuissance qui reste dans le monde. Enduring freedom a été l’une des devises accompagnant le déclenchement de la mal nommée « guerre contre le terrorisme ». Dans le discours d’inauguration de son second mandat présidentiel, George W. Bush a employé les mots freedom et liberty une quarantaine de fois et prétend répandre la (sa ?) liberté à travers le monde. Représente-t-il le « renard libre dans le poulailler libre » qu’évoque Karl Marx ? Ou le renard de la fable alsacienne qui prêche la liberté et la fraternité aux oies pour mieux les avaler par la suite?

Lacordaire était conscient du fait que pour le pauvre, le faible, la liberté peut être très théorique. « Que fait au pauvre une liberté qui exclut de tout précisément parce qu’il est pauvre? », écrivait-il.

Pour le pauvre, le faible, la liberté risque non seulement d’être théorique, mais pour lui la liberté du fort peut être source d’oppression. Se pose ainsi le problème des limites de la liberté. La liberté de chacune et de chacun s’arrête là où commencent la liberté et les droits d’autrui. Il n’y a pas – il ne doit pas y avoir – de liberté sans limites. C’est à la loi qu’il appartient de fixer les limites de la liberté. Réalisant qu’une liberté débridée, la liberté du fort, peut engendrer l’oppression, Lacordaire se tourne vers la loi – la loi qui affranchit. Or, affranchir ne veut dire rien d’autre que : « donner la liberté ». Lacordaire revient ainsi à la liberté, mais à une liberté limitée, apprivoisée, qui – dans le sens de John Locke – va de pair avec égalité et responsabilité.

Quelle loi ?

Évidemment, la loi qui affranchit ne saurait être la loi du plus fort, ni la loi de la jungle, ni la loi du marché dont certains tenants de l’idéologie néolibérale, comme Friedrich Hayek, louent la moralité. Pour être libératrice, la loi doit fixer les limites de la liberté. Il est intéressant de noter que le droit, y compris le droit international des droits humains, prévoit des restrictions à la liberté et aux libertés qui sont « nécessaires dans une société démocratique ». Ce droit et la jurisprudence pertinente, notamment celle de la Cour européenne des droits de l’homme, sont caractérisés par la recherche d’un équilibre entre liberté(s), d’une part, et les exigences de la vie en société – dans une société démocratique – d’autre part.

L’une de ces exigences est celle de l’égalité. 

Elle doit être un objectif prioritaire de ce que Lacordaire appelle la « loi de justice ». Proudhon a écrit que « la justice est le respect de la dignité humaine ». Thomas d’Aquin a défini la justice comme la volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui est dû. La loi juste vise à réaliser non seulement une égalité de droit, mais aussi et surtout une égalité de fait. C’est la raison pour laquelle elle peut ou doit prévoir des inégalités compensatrices en faveur des faibles, des mesures de discrimination positive. Des interventions redistributrices de l’État, par exemple au moyen des impôts, violemment récusées par Hayek et ses disciples, s’inscrivent dans la même logique; elles sont non seulement compatibles avec le principe d’égalité et de non-discrimination, mais nécessaires pour réduire les inégalités entre le fort et le faible et pour réaliser une égalité de fait et la justice sociale.

Cette vision idéale de la loi juste est loin d’être partagée par tous. Pour Hayek, le concept de justice sociale est « totalement vide de sens et de contenu ». Lui et ses disciples considèrent la loi – telle que Lacordaire la concevait – comme ennemie de la liberté. Ils rejettent toute intervention dans la sphère du marché et des « libres » interactions entre individus et entreprises.

Pour ce qui est des entreprises et surtout des sociétés multinationales, souvent bien plus puissantes que des États, il est évident qu’elles ne sauraient être au-dessus de la loi. Elles aussi ont tendance à user et à abuser de leur liberté. Le président d’un important groupe helvético-suédois a, de manière fort significative, défini la mondialisation comme « la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant là où il veut et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales. » Il est indispensable que la loi, en l’occurrence le droit international, fixe des limites à la « liberté » des multinationales pour l’empêcher d’être source d’oppression.

Droits humains et mondialisation financière

Les droits humains sont un élément essentiel de la loi juste qui affranchit. Leur fondement est le principe de l’égale dignité de tous les êtres humains. Le paragraphe 1er du préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ». Selon l’article 1er de la Déclaration, « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Le paragraphe 2 du préambule promet aux êtres humains une double libération : libération de la terreur et libération de la misère.

La mondialisation et l’idéologie pan-économique qui la sous-tend – et qui invoque constamment la liberté – font peser de graves menaces sur les droits humains. Elles réduisent l’être humain à un facteur économique ou, si l’on veut être un peu plus optimiste, à un acteur économique, à un participant au marché, à un consommateur. Pour cette idéologie, l’être humain est un moyen. On a oublié ce que Emmanuel Kant a enseigné, à savoir que l’homme ne doit jamais être traité comme un moyen, mais toujours comme une fin.

Au cœur de l’idéologie pan-économique il y a l’homo œconomicus. 

Ce qui le caractérise est la recherche du profit, la soif du pouvoir, la volonté de domination, l’égoïsme. La solidarité sans laquelle les droits humains ne sauraient être une réalité vivante ne fait pas partie de son système de valeurs. Nous assistons ainsi à une érosion de la dimension sociale et culturelle des droits humains. La vision globale des droits humains indivisibles, qui doivent inclure les droits économiques, sociaux et culturels, est de plus en plus perdue de vue.

L’article 28 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que « toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la Déclaration puissent y trouver plein effet ». Hélas, nous en sommes terriblement loin. Ce qui règne est un grand désordre dont un des traits saillants est le fossé qui se creuse inexorablement entre riches et pauvres, entre forts et faibles. La liberté des riches et des forts opprime les pauvres et les faibles de ce monde qui a un urgent besoin de la loi qui affranchit.

Un autre monde, un monde plus juste, est non seulement possible, il est absolument nécessaire. 

Pour le réaliser, il faut construire, à l’intérieur des pays et dans le monde, un droit juste, un droit de la solidarité, et faire appliquer ce droit. Le monde de demain devrait être éclairé par une éthique de la responsabilité et de la solidarité. Celle-ci devrait guider l’action des États, des institutions internationales, y compris les institutions économiques et financières, des acteurs non étatiques, dont les sociétés multinationales, et de chacun d’entre nous. Ce n’est qu’ainsi que nous progresserons vers la double libération de la terreur et de la misère afin d’assurer à tous les êtres humains une vie dans la dignité.

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