Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

« Que puis-je savoir ? - Que dois-je faire ? - Que m'est-il permis d'espérer ? » Emmanuel Kant

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mardi 14 juillet 2020

Le Prix Nobel d’économie Angus Deaton : « Quand l’Etat produit une élite prédatrice » | Le Monde 27 décembre 2019

L’économiste britannique appelle ses collègues, dans une tribune au « Monde », à renouer avec les objectifs de justice de l’économie politique.

Des manifestants à Boston, le 2 août, 
lors du procès contre la société pharmaceutique 
Purdue Pharma, détenue par la famille Sackler.
Nombreux sont ceux qui ne font plus confiance au capitalisme, ni, par conséquent, aux économistes, considérés comme ses thuriféraires. 

Pourtant, lorsque je suis devenu économiste, à Cambridge (Royaume-Uni), voici cinquante ans, les économistes et les philosophes parlaient les uns avec les autres, et l’économie de la protection sociale était enseignée et prise au sérieux.

L’ouvrage majeur de John Rawls, Théorie de la justice, publié en 1971, était largement débattu, et Amartya Sen, Anthony Atkinson ou James Mirrlees, tous alors à Cambridge, avaient en tête la justice et sa relation avec les inégalités de revenu.

Sen, marqué par le livre de Kenneth Arrow Choix social et valeurs individuelles, qu’il avait lu lorsqu’il était en licence, à Calcutta, écrivait lui-même sur la théorie du choix social, la pauvreté relative et absolue, l’utilitarisme et par quoi il était possible de le remplacer. Mirrlees avançait une solution pour résoudre la question de la réconciliation entre la préférence pour l’égalité et la nécessité de respecter l’incitation. Quant à Atkinson, il montrait comment intégrer la conception des inégalités à leurs instruments de mesure.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, l’école de Chicago empruntait une voie différente. Nul doute que Milton Friedman, George Stigler, James Buchanan et Robert Lucas apportèrent d’importantes contributions intellectuelles à l’économie et à l’économie politique, tout comme Ronald Coase et Richard Posner au droit et à l’économie. Il est difficile néanmoins d’imaginer un travail plus antithétique à la réflexion sur les inégalités et la justice. De fait, dans les conclusions les plus extrêmes de l’école de Chicago, l’argent devient la mesure du bien-être, et la justice n’est rien de plus que l’efficience.

« En étudiant professionnellement l’économie, on devient politiquement conservateur », George Stigler

Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, en 1983, et qu’on m’a qualifié d’« amateur » parce que je me souciais des inégalités, j’ai repensé à ma première réaction lorsque j’avais lu la phrase de Stigler, qui affirme qu’« en étudiant professionnellement l’économie, on devient politiquement conservateur » : j’avais cru à une coquille ! Je n’avais auparavant jamais rencontré d’économiste conservateur.

Libres marchés et élite prédatrice

L’influence des travaux de l’école de Chicago et des arguments de Milton Friedman est encore extraordinairement forte. Friedman considérait les inégalités comme un problème mineur car naturelles, traduisant les choix de gens dont les préférences différaient. Il croyait en l’égalité des chances, mais s’opposa avec véhémence à l’impôt sur les successions : un « mauvais impôt », qui « pénalise un comportement vertueux » et « encourage le gaspillage ». Plus de 700 économistes ont récemment repris ces affirmations (An Open Letter from Economists on the Estate Tax), et nous entendons aujourd’hui les mêmes arguments contre un impôt sur la fortune. Pour Friedman, qui encourageait aussi la concurrence fiscale entre les Etats, les tentatives de limiter les inégalités de revenus étoufferaient non seulement la liberté mais déboucheraient sur plus d’inégalités. De libres marchés produiraient à la fois liberté et égalité.

Les choses, semble-t-il, ne se sont passées de cette façon.

Est advenu un monde, au contraire, où la famille Sackler s’est adjugé plus de 12 milliards de dollars pour avoir déclenché et entretenu l’épidémie des opiacés, qui a tué des centaines de milliers d’Américains, où Johnson & Johnson, qui fabrique les pansements adhésifs Band-Aid et le talc Baby Powder [lequel s’est révélé contenir de l’amiante], cultivait du pavot en Tasmanie afin d’alimenter l’épidémie, pendant que l’armée américaine prenait pour cible les réserves d’opium des talibans dans la province du Helmand, en Afghanistan. En 1939, la Grande-Bretagne avait envoyé des canonnières pour que la Chine reste ouverte aux trafiquants d’opium britanniques (et indiens).

Des sociétés de capital-risque achètent aujourd’hui des services d’ambulance et font nommer leurs propres médecins aux urgences, dans certains hôpitaux, de façon à pouvoir exiger des frais supplémentaires et des dépassements d’honoraires, y compris auprès des patients dont l’assurance était censée prendre en charge les dépenses effectuées dans les hôpitaux concernés.

Ce n’est pas la première fois qu’une rhétorique utopiste de la liberté produit une injuste dystopie sociale

C’est exactement ce que nous pourrions prévoir du fonctionnement de marchés non réglementés : la constitution d’un monopole local surfacturant son offre en profitant de la demande inélastique de consommateurs naïfs (et parfois même inconscients). Il n’est pourtant pas surprenant, rétrospectivement du moins, que de libres marchés, où la puissance publique autorise les riches à rechercher la rente, produisent non l’égalité mais une élite prédatrice. Et ce n’est pas la première fois qu’une rhétorique utopiste de la liberté produit une injuste dystopie sociale.

Restaurer la confiance

La science économique telle que l’a pratiquée l’école de Chicago nous a apporté un sain respect des marchés, mais elle nous a aussi donné trop peu d’estime pour ce que les marchés ne peuvent pas faire ou font mal, ou ne devraient pas être amenés à faire. Les philosophes n’ont jamais accepté que l’argent soit l’unique mesure du bien, et les économistes ont consacré trop peu de temps à les lire ou à les écouter.

Mais des changements pourraient se profiler. Peter Diamond, lauréat du Nobel en 2010, a longtemps collaboré avec Mirrlees, et son travail avec Emmanuel Saez contribue à l’élaboration du programme de la sénatrice des Etats-Unis Elizabeth Warren, l’une des principales figures, parmi les candidats du parti démocrate, susceptible de défier Trump en 2020, qui prévoit de réinstituer des taux marginaux d’imposition importants pour les plus riches. Quelle que soit l’issue des élections de 2020, une plus grande attention portée à la science économique telle qu’elle a été pratiquée à Cambridge pourrait aider à restaurer la confiance, non seulement dans le capitalisme, mais dans la science économique elle-même.

Traduit de l’anglais par François Boisivon. © Project Syndicate, 2019.

Angus Deaton, lauréat, en 2015, du prix de la Banque de Suède en sciences économique en mémoire d’Alfred Nobel, est professeur émérite d’économie et de relations internationales à la Woodrow Wilson School of Public and International Affairs de l’université de Princeton. Il est l’auteur de « La grande évasion – Santé, richesse et origine des inégalités » (PUF, 2016).

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