Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

Saisir des mots clefs à rechercher

mardi 12 mai 2020

Jing Xie : "Comprendre la modernisation de la société chinoise à travers son expérience de l’épidémie", par Emmanuel Laurentin et Rémi Baille | France culture 11/05/2020

Coronavirus, une conversation mondiale | Le confinement à Wuhan et en Chine a donné au reste du monde des images qu'il ne pensait pas vivre à son tour, proche d'une dystopie. Pourtant, la société chinoise a réussi cette expérience, en accord avec ses normes et valeurs. Preuve de sa modernité ?

Comprendre la famille et les générations en Chine
pour comprendre le reste ?
Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». 

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Dans ce texte, Jing Xie, maîtresse de conférence à la faculté de philosophie de l'Université Fudan (Shanghaï) et correspondante à l'étranger du LIER-FYT (EHESS/ENS) propose une lecture de la société chinoise en questionnant les concepts mobilisés pour la comprendre, le crise du coronavirus comme nouveau révélateur d'incompréhensions."

Les regards du monde entier se sont tournés vers Wuhan, point d’origine du virus, et la Chine, qui a su gérer la crise avec une efficacité spectaculaire avant de mener une politique internationale de plus en plus offensive. L’Occident cherche à comprendre. Comment le virus s’est propagé – les informations semblent dissimulées par un régime dont il est proscrit de remettre en cause la légitimité ? Comment l’épidémie a été endiguée – des mesures totalitaires, qui n’hésitent pas à entraver la liberté individuelle et avoir la mainmise sur les données privées, en fournissent-elles l’explication ? Comment envisager le monde « d’après » - en se méfiant de la Chine combien différente du monde moderne ou avec elle – elle qui fait désormais partie d’un même processus de modernisation ? 

L’envie de comprendre s’accompagne d’un sentiment d’incompréhension. Pourtant, « libéralisme économique », « totalitarisme politique », « biopolitique », « violation de la vie privée » semblent être autant de grilles de lecture appropriées. C’est que la question doit se poser à nouveaux frais : quelle expérience chinoise décrit-on vraiment par ce vocabulaire de politique « moderne »

"S’il vaut pour le régime économico-politique au sens le plus étroit du terme (puisque le régime chinois s’est lui-même construit sur deux variantes de la « modernité » – le capitalisme et le communisme), on ne comprend guère ainsi la société chinoise – ses imaginaires, ses valeurs, sa façon de se tenir solidaire." 

Comprendre l’efficacité des mesures de confinement, c’est avant tout comprendre comment elles ont été acceptées (et non pas subies) par l’ensemble de la société. La plus grande population du monde ne s’est pas assignée à domicile par simple oppression ou intimidation, non plus par docilité. Beaucoup de voix contestataires se sont élevées, notamment au début de l’épidémie, mais des sentiments d’accomplissement collectif et de fierté nationale semblent dominer la perception de l’après-crise. Là aussi, tout remettre sur l’agressivité de la propagande serait réducteur et il faudrait plutôt changer d’angle : sur quels valeurs et imaginaires sociaux s’est appuyée la propagande pour être efficace ? 

Un détour anthropologique vaut donc la peine, à commencer par le concept même de la « politique ». Au lieu de qualifier un régime selon la classification moderne, qui suppose en réalité toujours le même rapport au politique – citoyen face à l’État –, c’est ce rapport au politique qu’il faut aussi discerner. 

"En chinois, « politique (zhenzhi) » veut dire « rendre droit » et « donner la bonne direction ». Dans l’imaginaire populaire, la légitimité du pouvoir ne provient donc pas de l’élection, mais de sa capacité à mener. Le peuple est avec le gouvernement dans un rapport de protecteur-protégé et non pas de participation-représentation." 

Cette conception de la politique, qui n’est point déterminée par un régime particulier mais agit à un niveau plus profond de l’esprit collectif, a de maintes implications qu’on peut observer en Chine pendant sa traversée de la crise. Elle implique d’abord la possibilité d’une marge d’erreur, pourvu que le gouvernement sache constamment se corriger et ajuster sa direction. Pour preuve, la mort du médecin Li Wenliang, lanceur d’alerte au début de l’épidémie et réprimandé par la police de Wuhan, a suscité une avalanche de critiques. À cette large mobilisation de l’opinion publique, le pouvoir a réagi à sa manière : une enquête officielle avait désavoué la police de Wuhan et Li Wenliang était reconnu comme martyr national (lieshi) à l’arrivée de la Toussaint chinoise, fête traditionnelle où l’on rend visite aux défunts de la famille – la date ne peut être mieux choisie. Erreur reconnue et justice rétablie – le gouvernement montre sa capacité à se diriger. 

L’importance de la reconnaissance officielle fait écho à celle du sacrifice. Quand le dynamisme de la collectivité, en l’occurrence de la nation, prime sur tout, le sacrifice, en temps de crise, non seulement s’impose comme devoir, mais opère comme élément unificateur – la reconnaissance d’un acte sacrificiel vaut une récompense symbolique et donc un renforcement de liens sociaux. Le confinement à Wuhan n’a pas été connu dans le reste du pays. Si Shanghaï, par exemple, n’a connu que moins de quatre cents cas « autochtones » pour une population de 25 millions, alors qu’il n’y a pas eu de confinement stricto sensu, c’est grâce aux mesures drastiques prises ailleurs, notamment à la fermeture totale de Wuhan. Quand on ne peut pas sortir d’une ville qui n’a pas la capacité de soigner tous les patients, on peut sans beaucoup exagérer parler de sacrifice humain. On peut aussi parler dans ce cas de discrimination comme beaucoup le font. Mais force est de constater que la division se retourne en unité grâce à un discours de partage et reconnaissance qui absorbe largement le conflit : on applaudit la ville scellée comme on applaudit le martyr. Aussi, la mauvaise condition des soignants et des métiers humbles mais indispensables, ce qui est en train d’être décrié en France en termes d’inégalité et d’injustice, peut être conçue et donc vécue en Chine en termes positifs et unificateurs de sacrifice. 

"À considérer les critères établis depuis les Lumières, une société holiste qui pratique le sacrifice n’a rien de moderne. Une société moderne n’est pas bâtie par des héros ou des martyrs, mais par des citoyens libres et autonomes, en quête de progrès. Faut-il pour autant en conclure que la société chinoise constitue une masse sans vie privée ? Ce serait, à force de ne parler des faits sociaux qu’en termes politiques, chercher des membres d’une société uniquement dans la sphère publique. Ces œillères font oublier qu’en Chine on vit largement en famille, où chaque personne prend sa place dans une structure hiérarchisée."

Si l’organisation politique se défait petit à petit de ce schéma (mais on a vu que l’imaginaire d’un chef protecteur est encore présent), l’organisation famille garde cette vertu structurante quasi-politique, qui rend les membres complémentaires et donc dépendants. Plusieurs générations peuvent vivre ensemble et dans la majorité des cas, les grands-parents s’occupent des petits-enfants. Chose plus importante : cette structure complexe est composée de relations « egocentriques », qui rayonnent par des cercles de moins en moins proches, et elle façonne, même en dehors de la famille, la conception des liens sociaux, de sorte que dans le « réseau » de chacun il y a, non pas des individus également abstraits, mais des personnes avec qui, de manière affective, morale et intéressée, on partage plus au moins la vie. Il est aisé de comprendre que dans une telle solidarité, que le sociologue Xiaotong Fei qualifie d’acquaintance society, une épidémie n’est pas seulement des chiffres abstraits et une courbe qui explose, pas seulement une menace à la croissance ou à la santé en général, mais une situation dans laquelle chacun a des proches, parents et grands-parents notamment, pour lesquels on doit s’inquiéter et on s’inquiète réellement. 

Pas plus que la dualité « individu-masse », celle de « liberté-oppression » ne permet pas de saisir les ressorts de la vie sociale en Chine. Alors que beaucoup sont tentés de parler de  « biopolitique » en Chine – et mon propos n’est pas de nier son existence –, ce sont les concepts même de la « vie » et de la « liberté » qu’il serait intéressant de discerner. La vie, dans la pensée traditionnelle, n’est ni matière ni organon, ni chose privée ni chose publique (dans une société où les liens se font par rayonnement, la ligne de démarcation entre le privé et le public est inexistante). Elle est avant tout une combinaison de forces dynamiques et un processus générateur, et la liberté, le fait que cette vie se déploie conformément à sa nature et en harmonie avec l’environnement. Un corps malade, c’est une vie entravée. Le confinement, dans ce cas, est vécu moins comme la préservation de la vie au prix de la liberté (civile) que comme la préservation de la vie en tant que source première de toute liberté.  

"Cet imaginaire dont je n’ai cité que quelques traits saillants permettra peut-être de mieux comprendre pourquoi le confinement en Chine, apparemment plus contraignant, absolutiste et inégalitaire, semble pourtant mieux reçu et vécu : pourquoi ce qui est contraignant, absolutiste et inégalitaire aux yeux de l’Occident peut ne pas l’être ou l’être de manière justifié ; pourquoi les métaphores de la guerre et des héros, en tant que rhétoriques politiques, ont plus résonné ; pourquoi le retour à la vie familiale, vécu comme une privation, voire une « séquestration » (la qualification vient d’Alain Badiou) par beaucoup de français, prend plus de sens positif en même temps qu’il ne marque pas un changement radical de mode de vie et ressemble moins à une période d’exception ; pourquoi, de manière générale, à travers l’expérience chinoise, on ressent comme un type de solidarité, qui semble faire défaut en l’Occident, mais qui reste à éclairer."

Car c’est bien cette solidarité qui est déroutante, et à l’heure du déconfinement, on cherche un « coupable » pour se projeter dans l’« après ». Faut-il se méfier de la Chine - l’éternelle « autre », ou lui demander des comptes - à cette mauvaise élève du néolibéralisme mondialisé ? Ce serait une façon peu couteuse pour le monde « moderne » de se donner l’illusion d’une sortie définitive. Ce serait oublier vite fait que parler du « virus de Wuhan » ou du « virus chinois » n’a fait que suggérer aux Occidentaux que « cela n’arrivera jamais chez nous » et, par conséquent, rendu lente et difficile la compréhension de ce qui leur est arrivé. Si les nouveaux riches et la classe-moyenne en Chine cessent leur potlatch autour des mets recherchés (des animaux sauvages pour la plupart), si l’autorité en Chine publie des informations avec plus de rapidité et de transparence, les épidémies cesseront-elles de menacer les sociétés des hommes ? Voilà la vraie question. Les vraies causes des zoonoses font pourtant partie d’une modernité bien partagée : l’explosion démographique, la libre circulation, l’urbanisation et la déforestation massive… 

Sans mettre de côté toutes les questions sur l’opacité et l’autorité du pouvoir chinois, introduire un regard anthropologique permettra de voir que la Chine se modernise autrement, peut-être mal, sûrement de façon non comprise (à commencer par elle-même). Et s’il faut parler d’un « après », qui implique la remise en cause de la « modernité » au sens progressiste et libéral du terme, alors la modernisation, au singulière car les difficultés voire les impasses sont désormais partagées, mais ô combien multiple, doit faire l’objet d’un effort intellectuel, cette fois débarrassé des œillères des « modernes ». 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire