Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

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mardi 7 avril 2020

Extrait de "Lettre à ma mère" de Georges Simenon | France culture 29/03/2020



Après l’avoir veillée durant toute son agonie, Simenon adresse à sa mère une poignante lettre, lui reprochant de ne l’avoir jamais aimé, estimé, regardé, et de lui avoir toujours préféré son frère.

Georges Simenon, dans sa maison en Suisse
à Lausanne en 1983
« Tout est parti du titre qui s’est imposé spontanément en septembre 1973. Dès lors, Simenon n’a pas seulement entrevu que ce livre se placerait en dehors de son œuvre : il a saisi ce moment unique pour lui parler enfin et vider son cœur. 

En relisant les épreuves plusieurs mois après, il fut bouleversé, l’esprit comme purgé de ce qui l’encombrait douloureusement. Seul face à son dictaphone, de retour de sa ville natale de Liège où il avait veillé sa mère à l’agonie huit jours durant, il avait vécu de son propre aveu la semaine la plus émouvante et la plus déchirante de sa vie en s’adressant à elle à titre posthume.  Il en tomba même malade. 

Sans l’insistance de sa compagne Teresa, il en aurait peut-être abandonné l’écriture en cours de route tant sa « charge d’émotion » était puissante. Il est vrai que tout le long, il ne cesse d’y demander implicitement : « Maman, pourquoi ne m’as-tu jamais aimé ? ». 

Elle avait 91 ans, et lui 67. Un quart de siècle les séparait et un océan de méfiance, de non-dits, de rancunes derrière lesquels avait toujours subsisté une sorte d’inaltérable tendresse. Quelque temps après il écrivit ce texte, entièrement tenu par une antienne : « Tout le monde m’admire, sauf toi…» Il répéta à l’envi qu’écrire avait toujours été pour lui un défi lancé à la mère, qu’il avait construit sa vie contre l’éducation qu’elle lui avait donnée tout en étant conscient d’avoir hérité de son angoisse du lendemain ; il n’aura cessé de lui démontrer qu’il pouvait gagner de l’argent… Ce livre fut l’ultime sursaut de génie d’un retraité de la fiction romanesque. Il y avançait masqué tout en se dévoilant. C’est la clef de sa personnalité, cette chronique de l’incompréhension à travers l’histoire de deux êtres qui n’ont jamais réussi à s’aimer pour n’avoir jamais réussi à se parler. Simenon y dévoile enfin le nœud de sa souffrance, celle d’un grand écrivain reconnu partout et par tous sauf par sa mère. 

Pour le grand public, Georges Simenon (1903-1989) est d’abord un phénomène : l'homme aux 400 livres et aux 10 000 femmes, et l’auteur de langue française le plus souvent porté à l’écran. Personnage excessif, écrivain de génie, père du célèbre Maigret et d'une importante œuvre  purement romanesque, Simenon restera l'un des écrivains majeurs de ce siècle. L’énigmatique « pudeur Simenon », transmise de génération en génération, aura poussé le mémorialiste en lui à étaler en fin de parcours ce que l’on aurait cru très privé (le tumulte de ses relations avec sa seconde femme, la descente aux enfers de leur fille) tout en faisant l’impasse sur des pans entiers de sa vie (son implication dans l’affaire Stavisky, son attitude pendant la guerre, les vraies raisons de son départ en Amérique à la Libération, la mort de son frère). 

Quand il nous faisait pénétrer dans la fabrique de son œuvre, nous donnant l’illusion d’être entraînés à sa suite en toute indiscrétion, il procédait à un tri du même ordre; il ne retenait que ce qui confirme la primauté de l’instinct sur la réflexion (mise en transes, promenades en forêt, écriture de « déglutissement ») à l’exclusion de toute préméditation (choix d’un titre-pro- gramme, établissement de dossier sur un projet bien précis, personnages puisés parmi ses relations, intrigues calquées sur des événements vécus) ; son projet d’existence releva autant du calcul et de la projection dans le futur que d’une étonnante faculté de s’adapter aux convulsions de son temps. Mais qui dira jamais à quoi obéissent véritablement le rythme d’une vie et le mouvement d’une œuvre ? 

Le génie de Simenon, c’est qu’il vous parle de vous sans jamais vous interpeller. Il vous fait accéder, directement, à l’universel. Il n’y a pas de gras chez Simenon. On est à l’os tout de suite. De quoi parle-t-il ? De l’amour, de la haine, de  l’envie, de la jalousie, de la honte... Ses romans sont construits de la même manière. Ils sont structurés comme une tragédie grecque. Simenon a eu du succès tout de suite et dans le monde entier. Il ne se présente jamais comme un écrivain. Il parle de lui comme d’un romancier parce que, comme dit Beckett, bon qu’à ça. Il sait jusqu’où outrepasser ses limites. Il ne va pas faire ce qu’il ne sait pas faire. C’est ce qui s’appelle creuser son sillon. On aurait dû ceindre les deux cents « romans durs » de Simenon d’un bandeau  intitulé « la condition humaine ». C’est une œuvre tragique où la rédemption est difficile à trouver. Lui, un homme comme un autre ? La concentration, la puissance de travail, la faculté d’adaptation, la curiosité, la détermination sont des qualités assez répandues mais on les retrouve rarement en un seul individu, et pratiquement jamais chez un homme qui a eu très tôt, très jeune, le goût d’inventer et de raconter des histoires, et l’intuition animale que seule cette activité serait de nature à lui conserver un équilibre relatif. »

Pierre Assouline Adaptation Pierre Assouline
Réalisation : Laurence Courtois
Conseillère littéraire : Caroline Ouazana Musique originale et improvisation à l'accordéon : Johann Riche Avec Thierry Hancisse (Simenon)
Equipe technique : Benjamin Peru, Lucas Vaillant, Bastien Varigault
Assistante à la réalisation : Claire Chaineaux

Pierre Assouline a publié Simenon (Folio Gallimard) et Autodictionnaire Simenon (Omnibus, Le livre de poche). Il est l’auteur du documentaire Le siècle de Simenon diffusé sur Arte et d’une Grande traversée consacrée à Simenon sur France Culture.

Lettre à ma mère de Georges Simenon est publié aux éditions Omnibus et au Livre de Poche

Les outils de travail de Georges Simenon
Enregistré en public dans le cadre de La Bibliothèque parlante, le festival de la BnF, le 27 mai 2018 au Grand auditorium

Une coproduction entre France Culture, la Comédie-Française, en partenariat avec la BnF

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