Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

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vendredi 17 avril 2020

Emmanuel Kant et les vertus du confinement | France culture 16/04/2020



Les philosophes en crise | Comment la philosophie, grâce à la raison confinée de Kant, fut-elle sauvée ? 

C'est le récit que nous fait Adèle van Reeth de la vie de ce philosophe qui ne connaît pas la crise, réglé comme une horloge, mais qui, par la rencontre avec la pensée de David Hume, découvre le scepticisme et remet en question la raison... ouvrant la voie d'une philosophie nouvelle.

Les vertus du confinement
Dans la vie d’Emmanuel Kant, aucune trace de crise. Si vous avez suivi les épisodes précédents, vous savez que Rousseau fut renversé par un chien danois, qu’Augustin cueillit des poires interdites, que Nietzsche embrassa un cheval, que Descartes fit table rase devant sa cheminée, et que tous ces évènements ont contribué à provoquer des crises majeures dans la vie et la pensée de ces philosophes.

Chez Kant, pas de poire, pas de chien, pas de cheval, pas de méditation devant la cheminée. Il redoute tellement la crise qu’il met tout en place pour la conjurer, dans sa vie, mais aussi dans l’histoire de la philosophie, à laquelle il fournit les meilleures armes pour éviter que son entreprise (petite ou grande) ne connaisse jamais la crise. Quel est son secret ?

Le confiné de Königsberg

À Königsberg, où il nait en 1724 et meurt en 1804 sans avoir jamais voyagé, sa vie quotidienne est d’une imperturbable régularité. Tout est soigneusement minuté : l’heure de son réveil, l’heure de ses repas, l’heure de la promenade, l’heure du coucher.
Sa ponctualité est légendaire : on raconte que ses voisins réglaient leur pendule non pas en regardant l’horloge du clocher, mais au moment où le philosophe sortait pour sa promenade quotidienne dans les jardins de sa ville natale.

Autre légende : Kant n’aurait modifié que deux fois le trajet de sa promenade. La première, en 1762, pour se procurer un livre de Rousseau (Emile ou Contrat social ? Les version diffèrent, puisque les deux livres sont sortis la même année) ; la seconde, en 1789, à l’annonce de la Révolution française. Une révolution valait bien un léger détour à plus d’un kilomètre de son domicile. Ce que la légende ne dit pas, en revanche, c’est si le philosophe s’était pour l’occasion procuré une attestation de déplacement dérogatoire.

Car oui, Kant vit comme un confiné. Hypocondriaque notoire, maniaque inexorable, célibataire endurci, il semble avoir organisé sa vie de manière à écarter au maximum la possibilité de tout imprévu. Il a même mis au point un système permettant de fixer ses bas (ses chaussettes) en haut de ses cuisses pour éviter qu’ils ne glissent de manière inopportune et viennent ainsi le troubler dans son travail. On le dit peu, mais le porte-jarretelle lui doit beaucoup. Peut-être autant que la philosophie dont il redoute, en plein siècle des Lumières, qu’elle ne traverse une crise durable et ravageuse.

Le grand sommeil

Le 18ème siècle est le siècle de la raison. Pour combattre l’obscurantisme, les philosophes multiplient les travaux : Encyclopédie, systèmes, traités, tous les moyens sont bons pour célébrer les vertus de la raison, seule capable de nous conduire à la vérité.
Kant, en bon philosophe de son siècle, met lui aussi tous ses espoirs dans l’exercice rationnel. Jusqu’à ce qu’un évènement ne donne à son travail un tour inattendu. Quel est cette rencontre qui, selon ses dires, a donné à ses recherches philosophiques "une direction toute nouvelle" ?

Ne vous attendez pas à un tsunami. L’image que prend Kant pour qualifier ce qui sera pourtant un tournant déterminant dans l’histoire de la philosophie, c’est celle d’un homme que l’on tire de son sommeil - avant l’heure fixée par lui la veille au soir. Ce réveil inopportun et pourtant bénéfique, c’est au philosophe David Hume qu’il le doit.

Hume met en doute de manière radicale les plein-pouvoirs que s’arroge la raison dans le domaine des sciences et de la connaissance. Il va même jusqu’à dire qu’aucune science ne pourra jamais prouver de manière nécessaire que le soleil se lèvera bien demain matin… hautement probable, oui mais pas nécessaire ! C’est ce qu’on appelle le scepticisme.

Ce scepticisme est vécu par Kant comme une attaque contre la philosophie, car, selon lui, Hume va beaucoup trop loin dans le doute. Mais c’est pourtant ce doute professé par le philosophe écossais qui lui met la puce à l’oreille. Douter de tout, c’est nuire à la raison, mais ne pas douter du tout, n’est-ce pas tout aussi dangereux ? Que sommes-nous sûrs de vraiment connaître ? À quelle condition peut-on élaborer une connaissance fiable et indubitable ? De la réponse à cette question dépend la suite de l’histoire de la philosophie en train de s’écrire... et que Kant, réveillé à temps par David Hume, est sur le point de sauver.
La phrase est restée célèbre :

"J’avoue de grand cœur que c’est à l’avertissement donné par David Hume que je dois d’être sorti depuis bien des années déjà du sommeil dogmatique, et d’avoir donné à mes recherches philosophiques dans le champ de la spéculation, une direction nouvelle."

Sur le champ de bataille

La raison qui ne se met jamais en question porte un nom : c’est le dogmatisme.
Kant le comprend en lisant Hume : si la raison ne se met pas elle-même en question, si elle n’interroge pas ses prétentions à tout connaître, alors, grisée par un pouvoir qu’elle croit infini, elle peut, littéralement devenir folle, c'est-à-dire tourner à vide et se couper de la réalité. Comme si le philosophe de Königsberg se mettait soudain à courir au lieu de marcher !

La cartographie est dessinée. D’un côté, il y aura le dogmatisme, qui pense que la raison a toujours raison. De l’autre, le scepticisme, qui aime donner tort à la raison - plus que de raison. Entre les deux, un "champ de bataille" nommé ainsi par Kant, sur lequel il va tenter d’ériger un travail philosophique digne de ce nom.

Sa stratégie est claire : pour sauver la raison, il faut critiquer la raison, c'est-à-dire délimiter le territoire du savoir de manière claire et infaillible, et faire tout pour qu’elle n’en sorte pas. Un peu comme nous, aujourd’hui, qui, parce que nous ne sommes pas immortels, devons rester chez nous pour ne pas nous nuire ni nuire à autrui.
Il en va de même pour la raison : elle n’est pas toute-puissante, et pour continuer à fonctionner sans se mettre en danger, il n’y a qu’une règle à respecter : ne pas s’aventurer hors de son territoire. Aucune dérogation ne sera accordée.
Et c’est ainsi que la philosophie, une fois la raison confinée, fut sauvée.

Sons diffusés :
  • Chanson de Bashung, Ma petite entreprise
  • Chansn de Pink Floyd, Time
  • Musique de Bach, Toccata en ré mineur et Le clavier bien tempéré - prélude en ut mineur

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