Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

« Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde. » Albert Camus

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jeudi 26 mars 2020

Assauts contre les « Lumières », par Anne-Cécile Robert | Le Monde diplomatique 01/10/2017

Les religions occupent de nouveau une partie non négligeable du débat public alors que la philosophie des Lumières du XVIII ème siècle français affronte des critiques radicales, y compris de la part de progressistes. Ne serait-il pas temps de revisiter une pensée fondatrice de la démocratie et de la République ? « Comment conjoindre la liberté d'expression des caricaturistes et l'interdiction dans les écoles du port du voile, qui participe à l'expression de l'identité ? », écrit le sociologue Hugues Lagrange, dans Le Monde du 14 janvier 2015. 

Sans entrer dans le débat sur le port de signes religieux, ce type de comparaison traduit une confusion philosophique majeure : en effet, il place sur le même plan des pratiques qui relèvent de l'exercice de la raison et des comportements qui expriment une foi.

La distinction entre raison et foi est le pilier du mouvement philosophique du XVIII è siècle connu sous le nom de Lumières. 

Cette distinction entre la raison et la foi a contribué à fonder l'idée démocratique venue de l'Antiquité dans nos institutions. Non pas que les philosophes concernés aient été d'irréductibles mécréants. Si Diderot et d'Alembert étaient athées, Voltaire et Condorcet étaient déistes. Cela signifie simplement que, tout en reconnaissant le rôle des croyances et des passions, qu'elles laissent libres de s'épanouir dans la vie privée, les Lumières distinguent la raison en ce qu'elle est le seul mode de connaissance commun à tous les humains et qu'à ce titre elle seule permet de construire un espace public pacifique. Comme le rappelle l'historien Zeev Sternhell - dans Le Monde diplomatique de décembre 2010 -, la raison unit quand les croyances et les « identités » séparent.

Les Eglises chrétiennes toujours en pointe pour réclamer la censure. En 2014, cet acquis des Lumières – la raison ... un espace public pacifique – ne va plus de soi au sein d'une Europe gangrénée par le doute et la peur (du chômage, du dérèglement climatique,...). Dans des sociétés capitalistes où l'idéal communiste s'est effondré, les religions se présentent comme « le supplément d'âme d'un monde sans âme ». Ce faisant, les religions sont parvenues à quitter la sphère des croyances particulières pour venir s'asseoir à la table du progrès universel, où elles tentent de l'emporter sur les autres courants spirituels. En témoigne la référence aux « héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe » insérée dans le préambule du traité de Lisbonne en 2008. Cette formule, qui renvoie aux valeurs fraternelles dispensées par les religions, fait évidemment l'impasse sur le « côté obscur » de la temporalité religieuse : oubliées les guerres de religion, l'Inquisition, l'exécution de Michel Servet (théologien et médecin brûlé vif pour hérésie à l'instigation de Jean Calvin) ou encore la condamnation par le pape Pie VI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. En 2000, Jacques Chirac avait imposé une formule plus large : celle de « patrimoine spirituel et moral de l'Europe » qui permettait de ne pas privilégier d'options particulières et écartait le danger de stigmatisation de l'islam.

En ce début de XXI è siècle, les religions semblent avoir trouvé une nouvelle légitimité, même si les préjugés retardent souvent la participation complète des musulmans à cette victoire idéologique. Elles se présentent désormais comme dignes de confiance dans l'espace public, réclamant toujours plus d'égards. Depuis les années 1990, les Eglises chrétiennes sont ainsi parvenues à faire interdire des films avec l'appui opérationnel de la Cour de justice européenne des droits de l'homme (CEDH). En 2009, la CEDH a reconnu la qualité d'organisation religieuse dotée d'une personnalité juridique à l'Eglise de scientologie. En France, certains extrémistes chrétiens recourent également aux tribunaux. Entre 1998 et 2006, au cours d'une procédure-fleuve, l'Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif) a obtenu la condamnation de l'historien Paul Giniewski pour un article de presse où il mettait en cause la responsabilité de l'Eglise catholique dans la déportation des juifs. La CEDH a finalement donné raison à l'historien.

Les autorités de la République entretiennent des relations régulières avec « six grandes religions » - catholique, israélite, protestante, orthodoxe, bouddhiste et musulmane – qu'elles consultent dans les débats éthiques. Ce choix entraîne évidemment des critiques de la part des mouvements spirituels – libres-penseurs, Union rationaliste,... - qui se trouvent curieusement en voie de marginalisation dans une société officiellement laïque et républicaine.

Le rôle accordé aux religions peut en outre se révéler inefficace, comme l'illustre l'échec des imams à rétablir le calme dans les banlieues lors des émeutes de 2005. Les débats houleux relatifs au « mariage pour tous » auraient-ils instillé un doute à ce sujet ? Renouvelé fin 2013, le Conseil consultatif national d'éthique ne comprend en effet plus aucune autorité religieuse. Cela étant, préoccupée par l' « islam radical », la ministre de l'éducation nationale, Mme Najate Vallaud-Belkacem, reprend à son compte la proposition du philosophe Régis Debray d'enseigner le « fait religieux ». Il n'est pas question de laisser le champ libre aux prédicateurs extrémistes ; il s'agit de dispenser une culture générale nécessaire à la compréhension de l'histoire et des œuvres artistiques. Si la ministre précise que les cours seront donnés « de manière laïque », l'Etat manifeste néanmoins une préférence pour les religions par rapport aux autres formes de spiritualité.

Par ailleurs, l'emploi du mot « fait » (religieux) – même s'il prend en apparence des distances avec le dogme – n'est-il pas ici l'outil d'une pensée obligée ? La philosophie nous a appris que, sélectionné parmi d'autres, un « fait » ne vaut que par l'interprétation qui en est donnée. C'est le débat libre et raisonné qui lui donne sens. Dans un autre domaine, ne reproche-t-on pas aux économistes libéraux une invocation du « réalisme » qui n'est que le paravent de leurs a priori idéologiques.

Le dogme effectue d'ailleurs dans la vieille Europe un retour fracassant. « Il faut dire la vérité aux Français », répètent, de manière très symptomatique, les responsables publics pour justifier leurs choix économiques ou européens. Il existerait donc quelque part une Vérité absolue, indiscutable, à laquelle il faudrait soumettre sans discussion l'ordre social ? Mais quelle vérité ? Dans quelle grotte de Lourdes l'ont-ils trouvée ?

Mais les Lumières n'ont pas terminé leur chemin de croix. En effet, à la critique traditionnelle de la droite contre-révolutionnaire du XIX ème siècle, s'en est ajoutée une autre, plus inattendue. Des intellectuels considérés comme progressistes (Michel Maffesoli, Alain Touraine, ...) ont complété la critique marxiste classique – liberté contre liberté formelle – par une contestation culturalo-politique des Lumières.

Dans une perspective postmoderne – déconstruction du sujet politique au profit de la valorisation des « identités », culturelles, religieuses, sexuelles – la philosophie du XVIII ème siècle est accusée de justifier les discriminations dont sont victimes les immigrés paupérisés. Ce faisant, les Lumières se voient chargées de maux qui les dépassent, tandis que prospère un dangereux discours de l'assignation identitaire qui prive d'expression ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas revendiquer une identité, ou qui souhaitent en exprimer plusieurs.

La raison conduit à la République, qui ne reconnaît pas d'autre souverain que le peuple.

La raison elle-même est directement attaquée : réduite à l'idéologie techniciste, elle a même essuyé l'accusation absurde d'avoir « conduit à Auschwitz » (Jean-Marie Lustiger, Le choix de Dieu, de Fallois, 1987). Or, pour les Lumières, si elle est un outil, la raison est surtout l'expression, selon les mots de Jean Jaurès, de la « préformation morale de l'humanité », c'est-à-dire de la capacité de l'être humain à vouloir le bien et, concrètement, à transformer la société dans un élan fraternel. Elle conduit à la République, qui ne reconnaît pas d'autre souverain que le peuple, ni d'autres lois que celles votées par ses représentants. En outre, elle se fonde non pas sur des certitudes, mais sur le doute méthodique qu'avait exposé Descartes. Rien n'est moins habité par le doute qu'une chambre à gaz ; et rien n'est plus irrationnel que l'idée de hiérarchie des races. La puissance libératrice des Lumières comme sa traduction politique la plus universelle, la révolution de 1789, ne sont plus pour de nombreux Français qu'un vague souvenir. L'envie d'être libre est-elle encore suffisamment présente ?

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