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mercredi 29 janvier 2020

Si Trump s’est fait élire en populiste, il gouverne désormais en ploutocrate, par Stéphane Lauer | Le Monde 16/01/2018

Déréglementation financière, affaiblissement des administrations publiques ou des syndicats... Donald Trump ne fait que donner un coup d’accélérateur à un mouvement initié par Ronald Reagan dans les années 1980, relève notre éditorialiste Stéphane Lauer.

Un an après son investiture, Donald Trump est toujours en campagne. Même s’il vient de faire adopter sa première grande réforme en baissant massivement la fiscalité, le président américain a besoin de se rassurer. Au lendemain de ce vote, il a envoyé à ses partisans un message sous la forme d’un sondage. « Comment qualifieriez-vous ce que fait le Président Trump pour le peuple américain ? », demande l’enquête. Quatre réponses sont possibles : « Génial », « Bon », « Okay » ou « Autres ». Le but consiste à clouer le bec à ses détracteurs, qui persistent à véhiculer des « fake news », comme ces enquêtes d’opinion qui prétendent que cette réforme fiscale est désapprouvée par les deux tiers des Américains. La question était sans doute mal posée.

Pourtant, il suffit de regarder qui va bénéficier de « la plus grande baisse d’impôts de l’histoire », pour avoir une idée de la popularité potentielle de cette réforme. Selon le Tax Policy Center et le Joint Committee on Taxation, deux organismes non-partisans, ce sont les grandes entreprises et les 1 % les plus riches. Si M. Trump s’est fait élire en populiste, il gouverne désormais en ploutocrate. Sa victoire s’est construite grâce aux messages destinés aux « oubliés » de l’Amérique, ces « petits Blancs » de l’intérieur du pays, qui se sentent marginalisés par la marche du monde. Un an plus tard, sa réforme fiscale risque de creuser les inégalités et de saper un peu plus les fondements de la démocratie américaine.

Les bénéfices des entreprises sont à un plus haut historique ? Qu’à cela ne tienne, l’impôt sur leurs profits va baisser d’un tiers ! Le taux marginal pour les hauts revenus était à 39 % contre 70 % quand Ronald Reagan est arrivé au pouvoir en 1980 ? Baissons-le encore un peu plus à 37 % ! Les droits de succession ne concernaient que 0,2 % des foyers fiscaux ? C’était encore trop : la nouvelle loi double le plancher d’exonération à 11 millions de dollars (9 millions d’euros). Le rêve américain est en train de devenir synonyme de rente.

Complicité de la majorité républicaine

Le pire, c’est que si les réductions d’impôts pour les entreprises sont pérennes, celles pour l’Américain moyen sont temporaires. Comme le carrosse de Cendrillon, elles se transformeront en citrouille en 2026, le temps sans doute pour les Républicains de passer sereinement les élections de mi-mandat, voire la prochaine présidentielle. Last but not least, M. Trump s’est bien gardé de supprimer la niche fiscale dite du « Carried Interest », qui permet aux dirigeants de fonds d’investissement de payer proportionnellement moins d’impôts que leur secrétaire, et qu’il qualifiait quand il était candidat d’« injuste pour les travailleurs américains ».

Tous ces cadeaux aux plus fortunés ont, bien entendu, un coût. Le déficit budgétaire va ainsi se creuser de plus de 1 000 milliards d’ici à 2028. Mais les Républicains se disent prêts à tailler dans les programmes sociaux pour compenser. Non contents de ramasser les miettes de la réforme fiscale, les plus pauvres la financeront. Les cyniques diront qu’il n’est pas étonnant qu’un magnat de l’immobilier gouverne selon ses propres intérêts. Mais la dérive ploutocratique a nécessité la complicité de la majorité républicaine. « Trump est peut-être un chien fou, mais c’est notre chien », disaient certaines figures du Grand Old Party pendant la campagne de 2016.

Les cyniques diront qu’il n’est pas étonnant qu’un magnat de l’immobilier gouverne selon ses propres intérêts

Si le populisme est largement resté au stade de la rhétorique, qu’il s’agisse du protectionnisme ou de l’immigration, la ploutacratie connaît son avénement. La réforme fiscale n’en est que l’exemple le plus caricatural. Qu’il s’agisse de la déréglementation financière, de l’affaiblissement des administrations publiques ou du travail de sape à l’encontre de la représentation syndicale, empêchant les revendications salariales de s’exprimer, M. Trump ne fait qu’accélérer un mouvement engagé depuis 1980 et que la parenthèse Obama n’a ralenti qu’à la marge.

Habile lobbying de plus en plus richement doté


Cette évolution est simplement concomitante au rôle grandissant que l’argent joue dans la politique. Le déplafonnement des dons a ouvert un boulevard aux plus riches pour peser sur le débat démocratique. Lors de la dernière campagne présidentielle, moins de 25 000 donateurs (0,01 % de la population américaine) ont apporté 40 % des financements. En 1980, ce n’était que 15 %, selon Adam Bonica, professeur à Stanford. Le Congrès se fait et se défait également à coups de millions. Sur les 541 parlementaires recensés par le site Roll Call, 200 sont millionnaires.

Pendant longtemps, l’influence de l’argent s’est exercée à travers un habile lobbying de plus en plus richement doté. Celui-ci a permis de diminuer constamment l’impôt sur le capital, tandis que les revenus de l’immense majorité faisaient du surplace. Le pouvoir d’achat de ceux qui touchent le salaire minimum est ainsi inférieur de 10 % à ce qu’il était en 1968.


« le gouvernement des riches, par les riches, pour les riches »

Mais avec M. Trump, une nouvelle étape a été franchie. Il avait promis d’« assécher le marais » des lobbyistes à Washington. Pourtant, les riches influenceurs sont carrément entrés au gouvernement, qui n’a jamais compté autant de milliardaires. En 1835, Alexis de Tocqueville commençait De la Démocratie en Amérique par ces lignes : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. » Désormais, n’est-ce pas l’inégalité qui saute aux yeux ?

En 1863, dans son célèbre discours de Gettysburg, Abraham Lincoln avait défini la démocratie comme « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». L’Amérique de Trump pourrait se résumer aujourd’hui par « le gouvernement des riches, par les riches, pour les riches ». En attendant, le peuple peut toujours cocher la case « Autres » pour donner son avis.

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