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dimanche 5 janvier 2020

Réformes Macron : « Face à l’accroissement des inégalités, il est difficile de parler de ruissellement de la richesse », par Jean-Luc Gaffard, professeur à l’Université Côte d’Azur et membre honoraire de l’Institut Universitaire de France | Le Monde 01/04/2018

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Jean-Luc Gaffard explique que le cercle vertueux épargne-investissement-innovation-création de valeur vanté par les économistes ne fonctionne pas s’il s’accompagne du renforcement des rentes.

[Ouverture de la SNCF à la concurrence, assouplissement du marché du travail, allègement de la fiscalité des hauts revenus, promotion de l’innovation… La « remise en marche » tous azimuts qu’Emmanuel Macron et son gouvernement mènent au pas de charge se fait au nom de l’efficacité, de la rationalisation et de l’épanouissement de l’initiative individuelle et entrepreneuriale. Elle reprend de ce fait le cadre conceptuel et les prémisses d’une théorie et de modèles bien précis de la pensée économique, ceux de l’efficience des marchés et des anticipations rationnelles des agents. Mais, pour certains économistes, les nouveaux défis posés par le creusement des inégalités et les limites écologiques de notre mode de production nécessitent de changer le cadre intellectuel des prises de décisions politiques.]

Tribune. La Fable des abeilles, de Bernard Mandeville (1670-1733), est le plaidoyer le plus connu en faveur du ruissellement : elle entend nous convaincre que la consommation des riches, fût-elle ostentatoire, assure aux pauvres emplois et revenus. John M. Keynes, dans sa Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie, s’en empare pour dénoncer les méfaits d’une épargne qui ne serait pas investie.

L’autre plaidoyer en faveur du ruissellement encense justement l’épargne, une épargne d’autant plus élevée que la répartition est inégalitaire, en invoquant le fait qu’en étant investie elle permet de développer l’entrepreneuriat. Les inégalités apparaissent ainsi comme le moteur de l’innovation et d’une croissance finalement bénéfique à tous. Dans cette perspective, les nouveaux biens voient le jour parce qu’ils sont demandés par les individus les plus riches, lesquels sont disposés à payer des prix très élevés autorisant les entreprises à avoir des taux de marge élevés leur permettant de financer des dépenses de recherche et développement (R&D) très coûteuses. Ces mêmes biens se diffusent ensuite pour devenir des biens accessibles au plus grand nombre à mesure que les prix proposés diminuent une fois absorbés les coûts de R&D. Ainsi s’accomplirait le ruissellement.

Hypothèse fragile

Ce scénario favorable à la croissance, au demeurant tout à fait classique en termes d’incitations à innover, est cependant subordonné à une hypothèse fragile sur la nature des préférences exprimées par les plus riches quand à l’orientation de leur épargne et du type de dépenses qu’ils privilégient. Non seulement l’épargne alimenterait le financement d’investissements productifs, mais les biens du haut de la hiérarchie des besoins seraient des biens nouveaux appelant des dépenses de R&D plutôt que des biens aux caractéristiques ostentatoires, véritables marqueurs de l’existence de ce que l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929) dénommait « la classe de loisir ».

Si tel n’est pas le cas, c’est un autre scénario qui l’emporte. Un accroissement des inégalités induit un accroissement du nombre de biens demandés au détriment de l’accroissement du volume de la demande de chaque bien, interdisant ainsi aux technologies de bénéficier de rendements croissants. La production artisanale des nouveaux biens prend le pas sur une production industrielle. La plus forte disposition à payer des plus riches fait que les nouveaux secteurs, qui produisent au sens propre des biens de luxe, enregistrent des hausses de prix plus que de quantités au détriment des gains de productivité, de l’emploi et de la croissance. Sans compter évidemment que l’excès d’épargne conduit à des achats d’actifs financiers alimentant une spéculation génératrice de bulles. A l’autre bout du spectre, les plus pauvres occupent des emplois précaires à faible qualification et consomment des biens à bas coûts produits dans les pays émergents. La croissance, si elle est au rendez-vous, n’est pas accompagnée de forts gains de productivité et ses fruits sont très inégalement partagés, comme on l’observe aux Etats-Unis. Il devient difficile de parler de ruissellement.


Réduction de la part des salaires

Certes, si le creusement des inégalités est le reflet d’un développement d’une activité industrielle porteuse de gains de productivité, il devient possible de parler de ruissellement… à condition que cette activité trouve un débouché extérieur, précisément là où existe une classe moyenne importante. Cette histoire est celle vécue par la Chine.

En revanche, une société dans laquelle il existe une importante classe moyenne aux goûts homogènes réunit les conditions d’une création soutenue de richesses parce que la quasi-totalité de la demande s’adresse à des biens et services qui peuvent être produits dans des conditions garantissant des gains de productivité élevés.

Un dernier plaidoyer en faveur du ruissellement met en avant les effets de la libéralisation des échanges, qui conduirait à sélectionner les firmes les plus performantes, parfois qualifiées de firmes « superstars ». La réallocation des parts de marché qui s’ensuit est censée accroître la productivité globale et déboucher sur des gains de bien-être.

Cette proposition néglige le fait que cette même réallocation des parts de marché au bénéfice des firmes plus productives est largement corrélée avec la chute de la part du travail dans le revenu global. La concentration accrue, qui résulte de la concurrence entre firmes hétérogènes et de l’accroissement des coûts d’entrée sur les marchés, fait que les firmes victorieuses ont des taux de marge plus élevés, réduisant la part des salaires. Cela tient notamment au fait que ces firmes externalisent de larges pans d’activité, contribuant à un dualisme accru du marché du travail. Il ne peut y avoir, là non plus, de ruissellement.

Mon propos n’est pas ici de dénoncer ceux qui, par l’entrepreneuriat et l’innovation, assurent effectivement l’abondance dans la société, mais de reconnaître que la redistribution aide à la création de richesses, ou encore que le détournement de ces richesses que l’on reproche tant aux bénéficiaires de la dépense publique est surtout le fait des individus les plus riches devenus des rentiers, ou des firmes dont les pouvoirs de marché se sont accrus.

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