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vendredi 10 janvier 2020

Ayn Rand ou la haine froide de la droite américaine | L'Obs 05 novembre 2012

Comment pense la droite américaine ? Qui inspire ses idées radicales ? Analyse inquiète d'une spécialiste, Nicole Morgan.

Nicole Morgan est professeur de philosophie au collège militaire royal du canada, à Kingston. elle a publié avec Mathieu guidère "le Manuel de recrutement d'al-Qaïda" (Seuil). 

Vient de paraître chez le même éditeur : "Haine froide. A quoi pense la droite américaine ?"

Paul Ryan, colistier de Mitt Romney, est un adepte de la "pensée"d'Ayn Rand, cette "philosophe" américaine d'origine russe, morte il y a 30 ans, qui est selon vous l'inspiratrice de l'Amérique républicaine extrémiste et l'idole du Tea Party. Elle considère que les pauvres sont des "parasites" et que le gouvernement aux Etats-Unis est le mal absolu. Or Ayn Rand, dont vous analysez dans votre livre, "Haine froide", l'influence dévastatrice chez les idéologues néoconservateurs, a toujours professé un athéisme radical. 

Comment peut-elle être le maître à penser des bigots évangélistes ou du très catholique Paul Ryan ?

Si Ayn Rand est peu connue en France, elle est aux Etats-Unis l'objet d'un culte entretenu grâce aux dons généreux de la haute finance à sa fondation. C'est de l'argent bien placé : d'après une enquête de la Bibliothèque du Congrès, ses livres talonnent la Bible en termes d'influence sur les esprits de tout âge. Et ce n'est pas rien lorsqu'on connaît l'importance de la Bible dans la psyché politique américaine. Paul Ryan a toujours répété que la lecture de Rand avait été le catalyseur qui l'avait poussé à entrer en politique. Il exigeait des membres de son équipe qu'ils lisent ses livres, essais philosophiques et romans fleuves inclus. Certains lui ont fait remarquer qu'elle professait un athéisme sans nuances.

Paul Ryan a discrètement pris ses distances, tant les ultras trouvent dans les écrits de Rand la justification de leur désir de privatisation radicale du secteur public. Rand et Ryan partagent une même foi en un marché sans règlements ni responsabilités envers ceux qu'ils considèrent comme des parasites entretenus par le secteur public, ces assistés sociaux qui sucent le sang des entrepreneurs, seuls légitimes “créateurs” de richesse. Rien d'étonnant qu'Ayn Rand ait demandé qu'on pose sur son cercueil une gerbe de fleurs en forme de symbole du dollar !

Dans votre livre, vous écrivez que les néoconservateurs de l'époque de Bush sont devenus les néoconquistadors d'aujourd'hui. En quoi sont-ils les champions de cette “haine froide” que vous analysez et dénoncez ?

Ayn Rand est arrivée à point nommé pour donner une permission prétendument morale à tous les entrepreneurs de la mondialisation. Ils la vénèrent. Elle leur apporte une caution "intellectuelle" : les entrepreneurs sont seuls créateurs de croissance illimitée, agents du bien commun auquel tendrait l'humanité. Bush, tout imbu des idées ambiantes de Rand, n'avait cependant pas osé pousser si loin l'appel à la chasse aux "parasites". Il prônait "le conservatisme compassionnel", qui lui permettait de se débarrasser du problème en redonnant aux Eglises le pouvoir de gérer la charité. La crise économique a fait monter d'un cran les ressentiments contre les pauvres, tueurs de croissance, et on est arrivé à ce manque total d'empathie qu'est la haine. Une haine froide, qui n'appelle pas à l'extermination violente mais s'organise autour de cette pseudo-science qu'est l'économie ultralibérale, laquelle, après avoir été ointe par l'Ecole de Chicago, veut remplacer le champ politique.

C'est le triomphe de l'extrémisme et du simplisme idéologiques. Cette haine froide pousse par exemple les lobbyistes de la Chambre de Commerce à demander l'abrogation de la loi qui permettrait aux pompiers du 11-Septembre d'obtenir les soins de santé de longue durée dont ils ont désespérément besoin après avoir été exposés à des émanations toxiques. Elle a souflé à l'oreille de Michael Douglas ces mots, "l'avidité est la plus grande des vertus" ( "Greed is good") qu'il récite dans le film "Wall Street" d'Oliver Stone.

Dans la nébuleuse de la "haine froide" dont vous faites la généalogie, Mitt Romney le mormon fait-il figure de modéré, voire de moindre mal ?

A côté d'autres, il fait, certes, figure de modéré. Il a été poussé vers des positions extrêmes par les "néocons". Mais il reste un absolutiste de l'idéologie du marché. Dois-je rappeler son cri du cœur si randien : il n'est pas question de s'occuper des 47% d'assistés américains surtout s'ils sont électeurs démocrates. Il a exprimé tout haut le fondement d'une idéologie profondément antinationale qui refuse de s'occuper de tous les citoyens américains. Seule compte la croissance en soi. S'il est élu, la vague de dérégulation et de privatisations deviendra une déferlante.

Propos recueillis par Gilles Anquetil

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