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vendredi 15 novembre 2019

Stockage de données top secret, reconnaissance faciale… Le business sécuritaire d’Amazon, par Alexandre Piquard | Le Monde 13 novembre 2019


Le géant de l’e-commerce est devenu un acteur majeur et controversé du secteur de la défense et de la sécurité, grâce à sa filiale d’hébergement de données ou ses visiophones connectés.

John Edwards, un responsable de la CIA, intervient lors d’un sommet organisé par la filiale d’Amazon AWS, en juin 2017.



« Cette expérience a été, pour nous, rien de moins qu’une transformation. » 

Sur scène, devant 10 000 personnes conviées à un événement organisé par Amazon pour ses clients appartenant au secteur public, à Washington, en juin 2018, Sean Roche ne tarit pas d’éloges sur les bienfaits des services d’hébergement de données en ligne (le cloud ou l’informatique dématérialisée) de la firme américaine. Sauf que M. Roche n’est pas un client comme un autre. C’est le responsable adjoint de l’innovation à la CIA.

A l’écouter, la célèbre agence de renseignement et seize autres officines américaines maniant des informations confidentielles ont eu raison de signer, en 2013, un contrat avec Amazon Web Services (AWS), filiale spécialisée dans le stockage de données et les services accessibles sur Internet. Finie la « cacophonie » de la mise à jour de centaines de serveurs installés dans les locaux ; fini le processus d’autorisation qui « brisait les âmes » des employés en les obligeant à patienter des mois avant de tester un logiciel… Bienvenue aux « petites équipes de trois personnes », qui codent « sur le terrain » des applications réutilisables rapidement par les agents de la CIA dans le monde entier… Autant de louanges que le collègue de M. Roche, John Edwards, avait déjà chantées un an plus tôt, lors de l’édition précédente de cet événement, en juin 2017. Quant à la sécurité de ces données top secret, M. Roche affiche la plus grande sérénité : « Le cloud, même dans son plus mauvais jour, est davantage sécurisé qu’une solution avec des serveurs internes. »

Qu’elle semble loin la librairie en ligne, ouverte en 1995…

« Pour le grand public, Amazon est une société d’e-commerce. Mais il faut la regarder autrement : le groupe est devenu un acteur important du secteur de la défense », explique le consultant indépendant Stephen E. Arnold.

Selon cet ancien du cabinet de conseil Booz Allen Hamilton, AWS veut supplanter les prestataires traditionnels de la défense, comme le fabricant IBM. Cette ascension suscite d’autant plus de critiques que son PDG, Jeff Bezos, assume de collaborer avec des forces de sécurité : Amazon vend indirectement des prestations aux services de l’immigration de l’administration du président Donald Trump, ses logiciels de reconnaissance faciale ont été testés par deux unités de forces de l’ordre américaines, et sa filiale Ring, qui produit des visiophones connectés, a noué des partenariats avec plus de 500 services de police américains.

Le « contrat JEDI » lui a échappé

Certes, son offensive dans la sécurité vient d’essuyer un revers : fin octobre, le département de la défense américain a attribué à Microsoft son contrat à 10 milliards de dollars (9 milliards d’euros) de migration vers le cloud, surnommé « contrat JEDI ». Pourtant, Amazon était vu comme le grand favori. D’ailleurs, son concurrent Oracle avait porté plainte, jugeant l’appel d’offres biaisé. Jeff Bezos n’avait-il pas dîné avec l’ancien ministre de la défense James Mattis, en janvier 2018, à l’initiative de la conseillère de ce dernier, Sally Donnelly, une ex-consultante qui avait compté Amazon parmi ses clients ? Le recours a été rejeté, mais, en juillet, M. Trump s’est inquiété d’avoir entendu « des complaintes de très bonnes entreprises ». Et, finalement, Amazon n’a pas eu le marché.

L’entreprise a réagi, dénonçant « une influence politique importante dans ce processus ». Une allusion à l’hostilité publique du président américain envers Amazon, accusé de « ne pas payer ses impôts », et envers M. Bezos, propriétaire du quotidien Washington Post. Un recours est probable.

Malgré cette contrariété, Amazon reste « pleinement engagé » dans la défense. 

Il est tout de même le numéro un du cloud, avec 47 % du marché, contre 22 % pour Microsoft et 7 % pour Google, selon la banque Goldman Sachs. « Microsoft a réduit l’écart sur son concurrent. Mais le secteur de la défense reste un vaste champ de possibilités pour Amazon », décrypte Daniel Ives, analyste à la société de services financiers Wed­bush Securities. D’autres marchés sont prévus, dont le renouvellement du contrat de la CIA à partir de 2020. Amazon sera obligé de le partager, mais son montant pourrait exploser à plus de 10 milliards de dollars.

AWS est fournisseur de Palantir

En cinq ans, les revenus d’AWS avec des structures gouvernementales ont été décuplés pour atteindre 3 milliards de dollars par an environ, soit autour de 10 % du chiffre d’affaires, selon M. Ives. Et les gouvernements – et les armées – du monde entier vont dépenser 100 milliards dans le cloud d’ici à 2025, anticipe l’analyste. De quoi assurer l’avenir d’AWS, créée en 2006 et qui génère 58 % de la rentabilité d’Amazon.

« Outre les contrats en direct, Amazon a une autre façon, moins connue, de réaliser des revenus, en s’associant à des prestataires de la défense », ajoute Stephen Arnold. La migration vers le cloud d’un système de gestion des munitions de l’armée américaine a été réalisée par la société HP Enterprise, mais avec l’appui d’AWS. Par l’intermédiaire de sa filiale spatiale civile, Blue Origin, M. Bezos a noué un partenariat avec Lock­heed Martin et Northrop Grumman, deux piliers de l’industrie militaire américaine, pour construire un engin capable de retourner sur la Lune.

Un autre cas fait polémique : AWS est fournisseur de Palantir, un prestataire controversé d’analyse de données, qui collabore avec les services de l’immigration des Etats-Unis, alors que la mise en rétention d’enfants séparés de leur famille fait scandale. Quarante associations et certains actionnaires ont demandé au PDG de cesser ces activités.

Dénonciation des logiciels de reconnaissance faciale d’Amazon

« Amazon ne devrait pas être dans le business de la police. Ni dans celui de la surveillance », résume We Won’t Build It, un col­lectif – anonyme – d’employés, auteur d’une lettre signée par 500 salariés. Les protestataires dénoncent aussi l’utilisation des logiciels de reconnaissance faciale d’Amazon – un leader dans ce domaine – par la police : à Orlando, en Floride, où le projet a fini par être abandonné, et dans un comté de l’Oregon, où des photos sont comparées à une base de données de suspects.

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L’armée américaine a toujours beaucoup investi dans la Silicon Valley, au grand jour jusqu’à la guerre du Vietnam, puis plus discrètement, rappelle Margaret O’Mara, auteure de The Code : Silicon Valley and the Remaking of America (Penguin, non-traduit). Mais, parmi les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple), le groupe de M. Bezos est le plus ouvert aux activités sécuritaires. Apple et Facebook n’y ont pas pris pied. Google s’est rapproché de la défense américaine, mais, face à l’opposition d’employés, a abandonné le contrat Maven d’analyse d’images de drones militaires et s’est retiré de l’appel d’offres JEDI. Au nom de l’éthique, l’entreprise a même exclu d’utiliser l’intelligence artificielle pour « des armes ou des technologies pouvant causer des dommages physiques ».

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A l’opposé, Jeff Bezos assume :

« Si les entreprises de tech tournent le dos au département de la défense américain, ce pays va avoir des ennuis », a-t-il répondu au magazine Wired, en octobre 2018.

« Une des missions de l’équipe de direction est de prendre les bonnes décisions, même quand elles sont impopulaires », a-t-il déclaré, avant de se faire patriotique : « Les Etats-Unis sont un grand et beau pays, qui a besoin d’être défendu. »

« On comprend mieux l’attitude de Jeff Bezos quand on sait que Lawrence Preston Gise, son grand-père maternel, dont il était très proche, était un militaire qui a été un des cadres de la Darpa, l’agence de recherche et de développement de l’armée américaine, et responsable régional de l’agence de supervision des armes nucléaires », relève Mme O’Mara. On est loin du cliché de la Silicon Valley libérale de gauche. « Amazon a aussi une forte présence en Virginie, un des berceaux du complexe militaro-industriel américain », relève Trey Hodgkins, consultant sur les technologies dans le secteur public.

Fermeté de Jeff Bezos

La fermeté de Bezos ne l’a pas empêché de répondre aux critiques. La reconnaissance faciale peut être positive et aider à la recherche d’enfants perdus ou à la lutte contre les trafics d’êtres humains, répète l’entreprise qui a aussi édicté des principes. Dans la sécurité publique, elle recommande d’utiliser ses logiciels si les visages sont identifiés avec « un seuil de confiance supérieur à 99 % ». Et déconseille de « prendre de décisions (…) sans passer par une étape de vérification humaine ». Amazon se dit aussi favorable « aux droits des immigrés » et demande une loi sur la reconnaissance faciale. Certes, mais l’entreprise tentera d’obtenir une régulation peu contraignante, rétorque-t-on chez We Won’t Build It.

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Les employés dénoncent une autre application, à destination du grand public  : les visiophones connectés Ring et leurs partenariats avec des services de police, révélés par le site d’information Motherboard. Ceux-ci peuvent – sans décision d’un juge – demander aux utilisateurs de leur fournir les images filmées par ces appareils, qui permettent d’ouvrir à un livreur, mais aussi de surveiller le pas de sa porte et les alentours, quand un mouvement est détecté. Ring, qui vise à « rendre les voisinages plus sûrs », invite aussi les propriétaires à partager leurs vidéos grâce à l’application Neighbors.

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Ces visiophones sont vendus en France, mais Neighbors n’y est pas disponible, et aucun partenariat avec la police n’a été signé, assure Ring. Mais la filiale d’Amazon travaille dans le monde avec « des forces de police, des organismes caritatifs indépendants, comme Crimestoppers et des groupes de protection du voisinage, comme Secured by Design – tous deux au Royaume-Uni ». 

Pour ses détracteurs, les partenariats noués aux Etats-Unis transforment les forces de police en agents de promotion d’un système de surveillance généralisé, sans contrôle. Certains s’inquiètent que la reconnaissance faciale y soit un jour intégrée. Ring répond que les propriétaires peuvent refuser de partager leurs vidéos. 

Loin de son image de boutique en ligne, la nouvelle facette sécuritaire d’Amazon n’a pas fini de faire débat.

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