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mardi 12 novembre 2019

Emile Zola sur l’Affaire Dreyfus : « Jamais la société ne pourra payer sa dette envers le martyr » par Emile Zola | Le Monde

Le 19 septembre 1899, une deuxième fois condamné à l’issue d’un procès en révision, le capitaine Alfred Dreyfus bénéficie de la grâce présidentielle. Dans une adresse à son épouse publiée par le journal « L’Aurore » quelques jours plus tard, Emile Zola salue un « héros » qui est « entré, auguste, épuré désormais, dans le temple de l’avenir ».

[Dans le film J’accuse, qui sortira en France mercredi 13 novembre, Roman Polanski revient sur le calvaire d’Alfred Dreyfus, condamné pour trahison en 1894 et déporté l’année suivante à l’île du Diable, en Guyane. Il faudra le combat du lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart, le « J’accuse » d’Emile Zola et la mobilisation de tous les « dreyfusards » pour que le capitaine soit gracié, le 19 septembre 1899, par le président de la IIIe République, Emile Loubet.

Au lendemain de cette grâce présidentielle, Emile Zola publie une « Lettre à Madame Alfred Dreyfus », dans laquelle il salue un « héros, plus grand que les autres parce qu’il a plus souffert ». « Un grand pays ne peut pas vivre sans justice et le nôtre restera en deuil, tant qu’il n’aura pas effacé la souillure, ce soufflet à sa plus haute juridiction, ce refus du droit qui atteint chaque citoyen », écrit-il. Ce texte est paru le 22 septembre 1899 dans L’Aurore, le tout jeune quotidien républicain qui avait publié, le 13 janvier 1898, le fameux « J’accuse » de l’écrivain.]

« Madame, On vous rend l’innocent, le martyr, on rend à sa femme, à son fils, à sa fille, le mari et le père, et ma première pensée va vers sa famille réunie enfin, consolée, heureuse. Quel que soit encore mon deuil de citoyen, malgré la douleur indignée, la révolte où continuent à s’angoisser les âmes justes, je vis avec vous cette minute délicieuse, trempée de bonnes larmes, la minute où vous avez serré dans vos bras le mort ressuscité, sorti vivant et libre du tombeau. Et, quand même, ce jour est un grand jour de victoire et de fête.

« Mon cœur seul était pris, j’allais au secours d’un homme en détresse, fût-il juif, catholique ou mahométan »

Je m’imagine la première soirée, sous la lampe, dans l’intimité familiale, lorsque les portes sont fermées et que toutes les abominations de la rue meurent au seuil domestique. Les deux enfants sont là, le père est revenu du lointain voyage, si long, si obscur. Ils le baisent, ils attendent de lui le récit qu’il leur fera plus tard. Et quelle paix confiante, quel espoir d’un avenir réparateur, tandis que la mère s’empresse doucement, ayant encore, après tant d’héroïsme, une tâche héroïque à remplir, celle d’achever par ses soins et par sa tendresse le salut du crucifié, du pauvre être qu’on lui rend. Une douceur endort la maison close, une infinie bonté baigne de toutes parts la chambre discrète où sourit la famille, et nous sommes là dans l’ombre, muets, récompensés, nous tous qui avons voulu cela, qui luttons depuis tant de mois pour cette minute de bonheur.

Quant à moi, je le confesse, mon œuvre n’a d’abord été qu’une œuvre de solidarité humaine, de pitié et d’amour. Un innocent souffrait le plus effroyable des supplices, je n’ai vu que cela, je ne me suis mis en campagne que pour le délivrer de ses maux. Dès que son innocence me fut prouvée, il y eut en moi une hantise affreuse, cette pensée de tout ce que le misérable avait souffert, de tout ce qu’il souffrait encore dans le cachot muré où il agonisait, sous la fatalité monstrueuse dont il ne pouvait même déchiffrer l’énigme. Quelle tempête sous ce crâne, quelle attente dévorante, ramenée par chaque aurore ! Et je n’ai plus vécu, et mon courage n’a été fait que de ma pitié, et mon but unique a été de mettre fin à la torture, de soulever la pierre pour que le supplicié revint à la clarté du jour, fût rendu aux siens, qui panseraient ses plaies.

Affaire de sentiment, comme disent les politiques, avec un léger haussement d’épaules. Mon Dieu ! oui, mon cœur seul était pris, j’allais au secours d’un homme en détresse, fût-il juif, catholique ou mahométan. Je croyais alors à une simple erreur judiciaire, j’ignorais la grandeur du crime qui tenait cet homme enchaîné, écrasé au fond de la fosse scélérate, où l’on guettait son agonie. Aussi étais-je sans colère contre les coupables, inconnus encore. Simple écrivain arraché par la compassion à sa besogne coutumière, je ne poursuivais aucun but politique, je ne travaillais pour aucun parti. Mon parti, à moi, dès ce début de la campagne, ce n’était que l’humanité à servir.

« Toutes les puissances sociales se liguaient contre nous, et nous n’avions pour nous que la force de la vérité »

Et ce que je compris, ensuite, ce fut la terrible difficulté de notre tâche. A mesure que la bataille se déroulait, s’étendait, je sentais que la délivrance de l’innocent demanderait des efforts surhumains. Toutes les puissances sociales se liguaient contre nous, et nous n’avions pour nous que la force de la vérité. Il nous faudrait faire un miracle pour ressusciter l’enseveli. Que de fois, pendant ces deux cruelles années, j’ai désespéré de l’avoir, de le rendre vivant à sa famille ! Il était toujours là-bas, dans sa tombe, et nous avions beau nous mettre à cent, à mille, à vingt mille, la pierre était si lourde des iniquités entassées, que je craignais de voir nos bras s’user, avant le suprême effort. Jamais, jamais plus ! Peut-être un jour, dans longtemps, ferions-nous la vérité, obtiendrions-nous la justice. Mais lui, le malheureux, serait mort, jamais sa femme, jamais ses enfants ne lui auraient donné le baiser triomphant du retour. (…)

« Sous l’assaut de la méchanceté humaine »

Votre mari, ah ! madame, laissez-moi vous dire quelle est pour lui notre admiration, notre vénération, notre culte. Il a tant souffert, et sans cause, sous l’assaut de l’imbécillité, de la méchanceté humaine, que nous voudrions panser d’une tendresse chacune de ses plaies. Nous sentons bien que la réparation est impossible, que jamais la société ne pourra payer sa dette envers le martyr, tenaillé avec une obstination si atroce, et c’est pourquoi nous lui élevons un autel dans nos cœurs, n’ayant à lui donner rien de plus pur ni de plus précieux que ce culte de fraternité émue. Il est devenu un héros, plus grand que les autres parce qu’il a plus souffert. La douleur injuste l’a sacré, il est entré, auguste, épuré désormais, dans ce temple de l’avenir où sont les dieux, ceux dont les images touchent les cœurs, y font pousser une éternelle floraison de bonté. Les lettres impérissables qu’il vous a écrites, madame, resteront comme le plus beau cri d’innocence torturée qui soit sorti d’une âme. Et si, jusqu’ici, aucun homme n’a été foudroyé par un destin plus tragique, il n’en est pas qui soit aujourd’hui monté plus haut dans le respect et dans l’amour des hommes. (…)

« Il nous faut la réhabilitation de l’innocent, moins pour le réhabiliter, lui qui a tant de gloire, que pour réhabiliter la France, qui mourrait sûrement de cet excès d’iniquité »

Comptez sur nous pour sa glorification. C’est nous, les poètes, qui donnons la gloire, et nous lui ferons la part si belle que pas un homme de notre âge ne laissera un souvenir si poignant. Déjà bien des livres sont écrits en son honneur, toute une bibliothèque s’est multipliée pour prouver son innocence, pour exalter son martyre. Tandis que, du côté de ses bourreaux, on compte les rares documents écrits, volumes et brochures, les amants de la vérité et de la justice n’ont cessé et ne cesseront de contribuer à l’histoire, de publier les pièces innombrables de l’immense enquête qui permettra un jour de fixer définitivement les faits. C’est le verdict de demain qui se prépare, et celui-là sera l’acquittement triomphal, la réparation éclatante, toutes les générations à genoux et demandant, à la mémoire du supplicié glorieux, le pardon du crime de leurs pères.

Et c’est nous encore, madame, c’est nous, les poètes, qui clouons les coupables à l’éternel pilori. Ceux que nous condamnons, les générations les méprisent et les huent. Il est des noms criminels qui, frappés par nous d’infamie, ne sont plus que des épaves immondes dans la suite des âges. La justice immanente s’est réservé ce châtiment, elle a chargé les poètes de léguer à l’exécration des siècles ceux dont la malfaisance sociale, dont les crimes trop grands échappent aux tribunaux ordinaires. Je sais bien que, pour ces âmes basses, pour ces jouisseurs d’un jour, c’est là un châtiment lointain dont ils se moquent. L’insolence immédiate leur suffit. Triompher à coups de bottes, c’est le succès brutal qui contente leur faim grossière. Et qu’importe le lendemain de la tombe, qu’importe l’infamie, si l’on n’est plus là pour en rougir ! L’explication du honteux spectacle qui nous a été donné, est dans cette bassesse d’âme : les effrontés mensonges, les fraudes les plus avérées, les impudences éclatantes, tout ce qui ne saurait durer qu’une heure et qui doit précipiter la ruine des coupables. Ils n’ont donc pas de descendance, ils ne craignent donc pas que la rougeur de la honte ne remonte plus tard sur les joues de leurs enfants et de leurs petits-enfants ? (…)

« Un grand pays ne peut pas vivre sans justice et le nôtre restera en deuil, tant qu’il n’aura pas effacé la souillure, ce soufflet à sa plus haute juridiction, ce refus du droit qui atteint chaque citoyen »

Nous autres, madame, nous allons continuer la lutte, nous battre demain pour la justice aussi âprement qu’hier. Il nous faut la réhabilitation de l’innocent, moins pour le réhabiliter, lui qui a tant de gloire, que pour réhabiliter la France, qui mourrait sûrement de cet excès d’iniquité.

Réhabiliter la France aux yeux des nations, le jour où elle cassera l’arrêt infâme, tel va être notre effort de chaque heure. Un grand pays ne peut pas vivre sans justice et le nôtre restera en deuil, tant qu’il n’aura pas effacé la souillure, ce soufflet à sa plus haute juridiction, ce refus du droit qui atteint chaque citoyen. Le lien social est dénoué, tout croule, dès que la garantie des lois n’existe plus. Et il y a eu, dans ce refus du droit, une telle carrure d’insolence, une bravade si impudente, que nous n’avons pas même la ressource de faire le silence sur le désastre, d’enterrer le cadavre secrètement, pour ne pas rougir devant nos voisins. Le monde entier a vu, a entendu, et c’est devant le monde entier que la réparation doit avoir lieu, retentissante comme a été la faute.

Veuillez agréer, madame, l’assurance de mon profond respect. »

Emile Zola

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