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mardi 29 octobre 2019

∆∆∆ Une laïcité conçue comme “religion d’Etat” contribue à renforcer un climat de guerre, par Geneviève Zoïa, anthropologue | Le Monde 29 octobre 2019

Pour l’anthropologue, dans une tribune au « Monde », tout l’enjeu de promouvoir aujourd’hui la laïcité est d’éviter l’écueil d’un raidissement qui conduirait à l’appauvrissement de son sens.

L'atelier laïcité anime par Coline Pelissier, organisé par l'association Enquête, au Centre social Riquet, dans le 19e arrondissement de Paris.

En affirmant, le 24 octobre, lors d’un déplacement à La Réunion, que le voile dans l’espace public n’est pas l’affaire de l’Etat, Emmanuel Macron a confirmé l’ancrage philosophique libéral qui est le sien en matière de laïcité. Car il se joue aujourd’hui dans les usages de la laïcité des conceptions du bien public et des guerres de territoires politiques et moraux. 

Historiquement, la définition de la laïcité en France oscille entre deux grands pôles. D’un côté, un Etat fort dans l’organisation de l’ordre public. De l’autre, la liberté individuelle et ses possibilités d’expression, garanties par l’Etat.

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Depuis l’élection du président de la République, ces positions sensiblement différentes s’expriment au plus haut niveau. Emmanuel Macron, s’adressant aux responsables des cultes à l’occasion des vœux du Nouvel An, avait repoussé l’idée que la laïcité soit une « religion d’Etat ». Il tenait ainsi à distance une conception de la laïcité qui exclurait les différentes propositions religieuses françaises. Rien d’étonnant a priori pour un président inspiré par Paul Ricœur, pour lequel l’Etat français est laïque « par incompétence », dans le sens où il a seulement à être juste.

Quant à Jean-Michel Blanquer, il avait déjà défendu, avec la mise en place d’un Conseil des sages, une conception plus autoritaire de la laïcité : les « sages », via les « unités laïcité » établies à l’échelle académique, aideront les enseignants à faire face aux « atteintes à la laïcité » dans les établissements. On peut s’étonner : l’école est laïque, mais les enfants et leurs parents ont-ils à l’être ? La laïcité serait-elle une obligation idéologique des citoyens envers l’Etat, ou bien une obligation de neutralité de l’Etat envers les citoyens ?

Trois conceptions de la laïcité

- Pour mieux comprendre, distinguons trois conceptions de la laïcité, qui correspondent à trois conceptions du bien public. La première repose sur l’idée d’une laïcité régulatrice, telle que M. Valls hier et M. Blanquer aujourd’hui l’illustrent, revendiquant le primat de l’ordre public sur les opinions privées. En ce sens, toute expression religieuse et particulariste porte atteinte à la neutralité nécessaire de la vie en commun, par exemple les dimensions alimentaires ou vestimentaires de nos existences ordinaires.

- La deuxième conception de la laïcité est libérale (au sens philosophique) et pose le primat de l’autonomie de la société civile, des libertés d’expression. L’Etat est ici le serviteur et le garant de ce fonctionnement libéral de la société. On reconnaît la pensée des droits de l’homme, attachée aux idées d’émancipation, d’autonomie.

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- On peut identifier une troisième conception qui considère que pour penser le bien public, on doit raisonner à partir des caractéristiques et des réalités vécues par les individus, pour aller vers des « accommodements raisonnables ». Les arguments principaux sont que les institutions majoritaires ne peuvent pas être neutres : elles possèdent un héritage, inscrit dans l’espace, traduit dans des normes, des lois. Le bénéfice de ce raisonnement est de ne pas prendre nos modes de vie pour des comportements universels et moralement supérieurs.

Athéisme national

Dans une société dont l’arrière-plan culturel est catholique, il est ainsi plus simple pour ceux qui ont reçu cet héritage de se percevoir comme neutres et universels, tant les aspects privés de leur existence rejoignent les aspects publics, jours féries, etc. De ce point de vue, la laïcité peut être comprise comme obligation de neutralité de l’Etat envers les citoyens, et non pas comme obligation des citoyens envers l’Etat.

Cela engage alors des possibilités procédurales collaboratives, que l’on attendrait qu’Emmanuel Macron initie ; le projet émancipateur républicain ne peut rester identique à ce qu’il était à la fin du XIXe siècle, et l’invocation rituelle des Lumières traduit une vraie méconnaissance des débats complexes entre les penseurs du XVIIIe siècle.

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L’enjeu de promouvoir aujourd’hui la laïcité de 1905 est immense, car les conséquences d’un raidissement de la laïcité vers une forme d’athéisme national entraînent un profond appauvrissement de sens pour la laïcité : les idées, religieuses comme athées, sont porteuses d’empathie comme de fanatisme. Et ce ne sont pas tant l’insécurité et le terrorisme qui nous menacent le plus, mais bien plutôt que les générations à venir n’aient pas appris à lever la tête devant la curiosité, mais à la baisser devant un conformisme érigé en valeur universelle.

Une laïcité conçue comme « religion d’Etat » contribue à renforcer un climat de guerre, dont une partie de la population française musulmane de voie migratoire, fait les frais, dans la mesure où sa nature même serait d’être hostile à « notre » laïcité, et susceptible de constituer un alien au cœur de la nation. En ce sens, ce qui peut étoffer et entretenir la laïcité, c’est qu’elle ne soit pas à l’abri du doute, qu’elle ne se transforme pas en croyance qui s’ignore, vouée à combattre des croyances jugées antirépublicaines. Cette perspective implique toutefois une complète révolution car elle demande un travail partagé, de confrontation aussi bien que de collaboration, sur les accords et désaccords qui fondent le lien social. Les institutions doivent être capables d’hospitalité, d’autant qu’elles sont comptables de la part d’universel qu’elles portent.

Geneviève Zoïa, anthropologue, est professeure des universités en ethnologie. Elle a publié avec Béatrice Mabilon-Bonfils La Laïcité au risque de l’autre (Editions de l’Aube, 2014).

Geneviève Zoïa (anthropologue)

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