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lundi 21 octobre 2019

« Mario Draghi achève son mandat à la BCE sur une double tragédie » par Marie Charrel | Le Monde 09 octobre 2019

Dans sa chronique, Marie Charrel, journaliste au « Monde », analyse la situation de la Banque centrale européenne avant que son président cède sa place à Christine Lagarde, le 1er novembre.

Le président de la BCE, Mario Draghi,
à Athènes, le 1er octobre.
C’est la revanche de la vieille garde de l’euro. 

Celle qui avait jugé pertinent de relever les taux d’intérêt en 2011, en plein cœur de la crise des dettes souveraines. 

Celle qui, outre-Rhin, a failli à sa mission : expliquer aux Allemands que la Banque centrale européenne (BCE) n’agit pas dans le seul intérêt de Berlin, comme la Bundesbank, mais dans celui de l’ensemble des citoyens de la zone euro.

Vendredi 4 octobre, six anciens banquiers centraux, dont les Allemands Otmar Issing, chef économiste de la BCE entre 1998 et 2006, et Jürgen Stark, qui lui succéda jusqu’en 2011, ont publié un mémorandum reprochant à Mario Draghi, président de l’institut de Francfort, de mener une politique trop laxiste. Selon eux, il a notamment fragilisé le secteur financier en rachetant des dettes publiques et en maintenant des taux bas, voire négatifs, pour relancer l’économie.

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Déroutante attaque que la leur, reprenant avec vigueur celles émises en Allemagne et par certains gouverneurs de l’institution depuis quelques semaines. Ils semblent oublier que sans l’intervention de Draghi pendant la crise, la zone euro (et ses banques) irait bien plus mal aujourd’hui. Surtout, ils passent à côté du véritable problème de la zone euro : la paralysie des gouvernements, qui a contraint la BCE à sauter dans l’arène pour agir seule en faveur de l’économie. Elle n’a guère eu le choix. Mais, ce faisant, elle a (hélas) contribué à déresponsabiliser les politiques. A leur laisser penser qu’elle sera toujours en mesure de pallier leurs manquements. A tort. Tel est le délicat héritage que Mario Draghi léguera à Christine Lagarde, qui lui succédera le 1er novembre.

Suspicion

Car que font au juste les gouvernements, aujourd’hui, pour redresser la croissance européenne vacillante ? 

Bien peu. Dans une interview donnée au Financial Times, le 30 septembre, le « dottore » Draghi résume les choses ainsi : « Sans une politique budgétaire significative pour l’ensemble de la zone euro, cette union restera une construction fragile. »

Il délivre le même message à chacune de ses conférences de presse. Mais il prêche dans le désert : depuis la crise de 2008, la politique économique de la zone euro se limite au seul volet monétaire, alors que les Américains, eux, n’ont jamais hésité à utiliser l’arme budgétaire. Certes, plusieurs pays européens affichent des niveaux de dette élevés (mais guère plus que les Etats-Unis), et sont tenus de respecter les traités limitant leurs déficits.

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Mais pourquoi ne pas utiliser les marges de manœuvre budgétaires, lorsqu’elles existent, comme en Allemagne ? 

Pourquoi ne pas profiter des taux négatifs, qui font gagner de l’argent aux Etats lorsqu’ils s’endettent, pour investir dans la transition énergétique ? 

Surtout : pourquoi les capitales sont-elles incapables de s’entendre sur le sujet ? 

Car sans coordination budgétaire, qui ne peut se résumer à des règles contraignantes, la monnaie unique ne pourra jamais fonctionner correctement.

La vérité est que la suspicion régnant entre les pays membres est si forte que ces derniers préfèrent laisser la BCE faire le boulot toute seule. Cette méfiance repose sur des éléments en partie objectifs – certains Etats (la France, l’Italie) ont échoué à prouver qu’ils sont capables de réduire leur dette. Elle est aussi dogmatique : tournée vers la protection de son épargne, la vieillissante Allemagne préfère courir le risque de plonger en récession plutôt que d’écorner son sacro-saint équilibre budgétaire.

Débat européen sclérosé

La sclérose du débat européen autour des comptes publics est désolante à plus d’un égard. D’abord, parce que les taux bas ne sont pas le fruit de la seule BCE : les lui reprocher est mécomprendre les mutations à l’œuvre dans nos économies. Les taux bas sont un phénomène généralisé aux pays industrialisés, également observé aux Etats-Unis, allant de pair avec la faiblesse de la croissance et de l’inflation.

Seulement voilà : personne ne comprend vraiment ce qui engendre cette anémie.

Les salaires n’augmentent plus autant qu’avant, y compris dans les pays au plein-emploi. Même lorsqu’ils progressent, les entreprises ne répercutent plus cette hausse sur leurs prix. Est-ce à cause de la concurrence des pays à bas coût ? Des mutations liées aux nouvelles technologies et au vieillissement démographique ? Une chose est sûre : le remède ne pourra venir que des Etats, pas de la politique monétaire.

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En attendant d’y voir plus clair, les anciens banquiers centraux américains, comme Janet Yellen, en tirent une conclusion : si les prix n’augmentent plus, les instituts monétaires peuvent aller très loin pour stimuler l’économie sans créer de spirale inflationniste. Par stimuler l’économie, Mme Yellen entend : doper encore le plein-emploi, jusqu’à ce que les personnes durablement exclues du marché du travail puissent y revenir, contribuant ainsi à réduire les inégalités.

Elle a peut-être tort. Reste que de ce côté-ci de l’Atlantique, les exclus du marché du travail sont étonnamment absents des critiques du moment sur la politique monétaire. Las, l’obsession de la dette empêche de lancer les investissements massifs qu’exige la transition énergétique.

Mario Draghi achèvera son mandat de huit ans sur une double tragédie. 

Celle de quitter une institution dont les outils ont été forgés à une époque où le grand ennemi était l’inflation des prix à la consommation, et désormais mal équipée pour répondre aux nouveaux maux de l’économie. Celle de laisser une zone euro au leadership politique défaillant et à la réflexion économique sclérosée. Incapable, surtout, de se retrousser les manches pour préparer le futur des générations qui subiront de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique.

Marie Charrel

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