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vendredi 25 octobre 2019

∆∆∆ « Les cadres ont perdu la connexion au travail réel » par Vincent Baud | Le Monde 19 octobre 2019

Dans une tribune au « Monde », Vincent Baud, expert en management, lance un cri d’alarme sur les conditions de travail des cadres, happés par les tâches numériques.

Illustration d’une salle de réunion.
Voici le constat désemparé qu’un cadre me dressait sur le sujet de sa qualité de vie au travail : « Je ne sais pas ce que je ferais de mes journées si je n’avais plus ni courriels ni réunions… »

Selon les dernières études (IFOP, « En 2018, les cadres passeront plus de temps en réunion qu’en vacances », et Circle Research 2018, « Five steps to the perfect meeting »), le temps passé par les cadres en réunion est en inflation constante ; il augmenterait ainsi de 5 % par an, allant de quatre à huit heures par semaine, des chiffres qui doublent pour les cadres supérieurs !

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Fléau

Pire : 78 % des participants estiment que leur opinion n’y est rarement voire jamais prise en compte. La moitié n’a ni ordre du jour, ni relevé de décisions, faute de temps.

Quant au temps passé devant leur messagerie, il est de plus de cinq heures par jour, et le plus souvent pendant les réunions. Lire et écrire des courriels. Organiser et participer à des réunions. En présence. A distance. Encore et encore.

C’est le fléau qui touche tant de cadres aujourd’hui, perdus dans la jungle d’un agenda qui dirige leur vie, agenda qu’ils ne maîtrisent d’ailleurs plus, le verrou qui consistait pour eux à être les seuls à pouvoir y inscrire l’emploi de leur temps ayant sauté par des invitations auto-inscrites se chevauchant, voire pire, fixées sans leur accord.

Ainsi, une responsable de la qualité de vie au travail (QVT) qui évoquait ce sujet avec moi s’est vu intimer l’ordre de rejoindre séance tenante une conférence qui l’avait désignée organisatrice sans même qu’elle l’ait acceptée. « Nous sommes huit et on t’attend ! »

Une spirale qui touche la santé et la performance

L’agenda des cadres est devenu, comme leurs messageries, un bar ouvert à tous les excès et sollicitations au point que certains y inscrivent, en acte de résistance, de faux rendez-vous pour se préserver quelques instants.

Les cadres sont devenus prisonniers du piège suivant : profiter de tout instant au travail, dont les réunions, pour réduire la charge à emporter à la maison, et travailler à la maison pour réduire la charge qu’ils retrouveront au travail.

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Cette spirale qui s’est emparée d’eux touche directement leur santé et donc leur performance. Elle affecte aussi celles de leurs équipes car fondamentalement, elles sont là pour développer l’efficience de leur travail.

« Trois fois dégoûté »

Mais comment faire quand on a perdu le contact avec la réalité de ce travail ? Trop de cadres ne sont plus disponibles à leurs équipes, ils s’éloignent de plus en plus de la façon dont les salariés vivent leur travail et des contraintes qui sont les leurs pour produire ce dont ils ont la charge. Ils ont perdu la connexion au travail réel.

Alors, en réaction à cette rupture, ils sollicitent leurs agents de maîtrise par des réunions, des groupes projet et une avalanche de reporting pour tenter de comprendre par voie détournée une situation qui leur échappe, ce qui les éloigne eux aussi en cascade de leurs équipes. C’est un peu comme sortir son capitaine du terrain pour lui demander où en est le match.

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Je me rappelle ainsi ce chef d’équipe perdu devant le tableau Excel de ses indicateurs à renseigner me dire : « Je suis trois fois dégoûté de cette situation : la première parce que je remonte des problèmes que tout ce reporting et ces réunions m’empêchent de pouvoir résoudre, la deuxième parce que ces chiffres même en rouge ne font pas réagir ceux qui les demandent, et la troisième parce qu’en attendant, je laisse mes gars se débrouiller sans moi pour faire au mieux malgré ça. »

Impuissance collective

Le constat le plus alarmant que je peux faire aujourd’hui est celui du silence des salariés, manageurs inclus, face aux besoins qui sont les leurs pour bien travailler, devant l’incapacité de l’entreprise à apporter les réponses qu’ils n’attendent même plus.

Ils se résignent à « faire avec », face à ce constat d’impuissance collective. Il est ainsi normal que la reconnaissance soit le besoin qui arrive en tête de leurs attentes car il n’y a pas de reconnaissance possible du travail accompli sans présence pour le constater.

Mais le plus grave est que cela n’inquiète personne. Pris dans ce mouvement de masse, on ne regarde pas ce problème en face et, comme par effet réverbère, on en cherche les clés dans le halo de nos écrans plutôt que dans l’ombre du travail réel où elles sont tombées. On en vient même à réanimer le droit d’expression par des groupes de discussion où toute présence du manageur, jugé coupable de ce qu’ils vivent, est à bannir !

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Un devoir de reconnexion

Il est urgent de réunir nos manageurs au travail réel de leurs équipes, en s’assurant qu’ils puissent passer du temps avec elles, en dehors de toute urgence, pour voir leur travail s’accomplir, y participer, être disponibles à leurs besoins, accompagner leurs efforts, reconnaître leur contribution et les aider à déblayer leur terrain.

Nos entreprises ont un devoir de reconnexion à ce que leurs salariés vivent au travail, ne serait-ce que pour prendre la mesure de ce qu’ils y donnent, et pouvoir s’indigner et affronter ensemble tout obstacle à leur volonté intrinsèque de bien travailler.

Chaque fois que nous l’avons fait, âprement, contre la résistance des organisations et des postures en place, non pas pour mais avec une direction et des salariés ayant placé leur qualité de vie au travail en fer de lance de ce changement, l’entreprise y a tellement gagné, en présence et en performance.

Vincent Baud est Fondateur du cabinet Master qui accompagne les organisations dans des démarches et des outils innovants de management de la santé et qualité de vie au travail.

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