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vendredi 4 octobre 2019

« Le statu quo nous mène tout droit vers une dissolution de la zone euro » par Thomas Lagoarde-Segot | Le Monde 20 décembre 2018

Conserver l’euro est nécessaire mais ne sera possible que si les dirigeants européens sortent d’une conception du rôle de la monnaie qui date d’un autre siècle, avance l’économiste Thomas Lagoarde-Segot dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Le 1er janvier 1999, l’euro est devenu la monnaie légale des Etats membres participants qui, à cette date, ont fixé les taux de change de leurs monnaies respectives avec la monnaie unique de manière irrévocable, trois ans avant son arrivée dans le porte-monnaie des citoyens de la zone euro. Vingt ans plus tard, l’enthousiasme a laissé place à une profonde crise de légitimité qui menace la survie de l’Union européenne.

La raison fondamentale de cette crise est que la monnaie unique repose sur une théorie d’un autre siècle, qui n’est jamais parvenue à incorporer de façon satisfaisante le fonctionnement réel des systèmes monétaires et financiers, comme l’a démontré l’incapacité du modèle dominant à prévoir la crise de 2008. Sauver la construction européenne nécessite donc, en amont, de lever plusieurs idées fausses sur la monnaie et sur la dette publique.

Contrairement à la vulgate, la monnaie n’est pas un « voile sur les échanges », pas plus qu’elle ne « tombe d’un hélicoptère ». Elle est créée – et détruite – par des impulsions numériques dans les ordinateurs bancaires, dans la seule limite des régulations comptables et des conventions temporaires que des gouvernements élus édictent et s’imposent à eux-mêmes. Cette nuance est centrale.

Création monétaire

Expliquons-nous. Dans un système monétaire souverain (comme le dollar canadien ou la couronne suédoise), l’Etat désigne et émet la monnaie utilisée pour le paiement de l’impôt, ce qui garantit son acceptabilité par le public. Il taxe en débitant les réserves bancaires et dépense en créditant les réserves et dépôts bancaires. Si l’Etat crédite davantage de comptes qu’il n’en débite, il enregistre un déficit, dont la contrepartie comptable est l’accumulation de richesse financière par le secteur privé (cash, réserves et obligations d’Etat). L’Etat émetteur de monnaie ne peut donc jamais manquer de ressources financières – les gigantesques émissions obligataires en temps de guerre en sont une preuve indiscutable.

Le lieu commun d’un Etat soumis à une « contrainte budgétaire » et devant lever l’impôt pour dépenser à moins d’emprunter et de « creuser la dette publique » ne correspond pas à la réalité d’un système monétaire souverain. Bien entendu, si l’Etat peut dépenser autant qu’il le souhaite, cela n’implique pas qu’il doive le faire !

Mais si des dettes excessives se sont accumulées dans certains secteurs de l’économie (comme le secteur financier), cela implique que des actifs financiers correspondants sont détenus par d’autres secteurs. L’Etat, qui détient le pouvoir de taxation et de création monétaire, doit alors utiliser ses prérogatives pour redistribuer la dette et le crédit en accord avec l’intérêt général. Cela s’est produit durant la période de Bretton Woods, où les dettes publiques furent liquidées par la croissance économique et les taux réels négatifs.

Utilisateurs de monnaie

Tout autre est la situation dans la zone euro. 

Actuellement, les Etats membres n’émettent pas la monnaie unique, ils n’en sont que des utilisateurs – tout comme l’Equateur utilise le dollar américain. Et lorsqu’un Etat se finance avec une monnaie étrangère, il redevient un « simple mortel » et doit gagner cette monnaie (par l’impôt ou les excédents commerciaux, généralement obtenus au prix d’un appauvrissement de la population) pour dépenser. Il ne peut pas non plus déterminer le taux d’intérêt sur sa dette, et n’a aucun moyen de s’assurer que la quantité de monnaie en circulation correspond aux besoins économiques et sociaux.

« La “contrainte” de la dette publique invoquée pour justifier des politiques qui ont prouvé leur nocivité n’est pas une loi économique » 

La « contrainte » de la dette publique invoquée pour justifier des politiques qui ont prouvé leur nocivité n’est donc pas une loi économique, elle découle de règles monétaires temporaires que les Etats européens se sont fixés lors de la création de l’euro. Et l’histoire montre que si les règles monétaires sont rigides, c’est à la société de s’adapter… jusqu’au point de rupture, qui est proche d’être atteint.

Que faire ? Le statu quo nous mène tout droit vers une dissolution de la zone euro, qui déchaînerait un chaos économique et politique à côté duquel le Brexit est une promenade de santé. La seule voie possible est donc de réformer l’euro, en mettant la monnaie au service du bien commun.

Circulation réelle

Ceci impliquera bien sûr de mettre fin à l’indépendance de la Banque centrale européenne (en modifiant son statut, sa gouvernance et son mandat), de réformer le système européen des banques centrales, d’aligner la création monétaire par les banques avec les priorités économiques, sociales et climatiques grâce aux nouveaux indicateurs de mesure de performance extra-financière. Dans un plan d’urgence, la Banque européenne d’investissement émettra de nouvelles obligations pour financer les biens publics et soutenir le développement de nouveaux acteurs privés à impact positif.

Parallèlement, la Banque centrale européenne s’engagera à racheter ces titres sur les marchés secondaires pour soutenir leur valeur autant que nécessaire. Ces nouveaux « actifs sans risque » devraient donc trouver aisément preneurs sur les marchés. Les réticences des épargnants allemands seront ainsi levées car cette politique contribuera à sortir la zone euro de l’univers actuel de taux négatifs, qui les pénalisent. Les immenses réserves de finance inactive sur les marchés seront alors redirigées vers une circulation réelle, et la transition climatique financée sans qu’il n’en coûte un seul euro au contribuable.

« Evitons de faire de nos règles monétaires ce que l’étalon-or fut aux années 1930 »

Ne nous y trompons pas. L’euro est notre seule chance, car son statut international et le poids économique de l’Union nous donnent une capacité d’action et d’innovation inaccessible à un Etat seul. Si les idées fausses de nos dirigeants sur la monnaie et la dette étaient corrigées, les citoyens européens réaliseraient très vite que le financement nécessaire pour remettre l’Europe sur le chemin de la prospérité est à portée de main. Evitons donc de faire de nos règles monétaires ce que l’étalon-or fut aux années 1930 : des « reliques barbares », comme disait Keynes, qui nous entraînent inexorablement vers le chaos.

Thomas Lagoarde-Segot est professeur d’économie et finance internationale à KEDGE BS et responsable « Finance Durable » à SDSN France.

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