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dimanche 13 octobre 2019

Le retour au structuralisme, par Christian Fauré | Hypomnemata : supports de mémoire 15/07/2019

Le structuralisme comme quête de scientificité dans les humanités

Le structuralisme émerge après le scientisme et le positivisme du 19° siècle qui exerce une forme d’impératif sur les disciplines littéraires et les humanités au sens large : « Progressez vers la raison et la science sous peine d’être discréditées ! »


Ceux qui ont très tôt incarné le courant structuraliste (Saussure, Lévi-Strauss, Jackobson, Lacan ) se sont tous sentis investis dans la recherche d’invariants dans les champs disciplinaires des humanités. C’est notamment grâce à eux que l’on ne parle plus de littérature ou d’humanités mais de “sciences humaines”, évolution il est vrai largement préparée dans le bouillonnement culturel du 19° et plus particulièrement au travers les questions d’économie politique qui fonderont les sciences sociales (Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim).

La structure comme invariant

Mettre de la raison dans les sciences humaines, c’était trouver des lois et des invariants, faire des argumentations pour, finalement, prétendre à une démarche scientifique. Cet invariant va précisément s’incarner dans l’utilisation du terme de “structure”.

La structure, c’est ce qui va rester, et demeurer, malgré la diversité apparente des oeuvres, des faits, des événements et des comportements. La structure, c’est la manière dont les termes et les composants sont reliés entre eux ; la manière dont il sont agencés. C’est ainsi avec le structuralisme que commence à s’énoncer la thèse selon laquelle la relation sur-détermine les éléments (idée que l’on retrouve dans le fait que le tout est supérieur à la somme des parties). On va alors s’attacher à construire des systèmes relationnels, des structures, assurant la scientificité des disciplines “molles” en quête de légitimité rationnelle : linguistique, psychologie, anthropologie, sociologie (Mauss fut un précurseur salué par Lévi-Srauss), et littérature. La philosophie, malgré le travail précoce de Merleau-Ponty, n’emboîtera vraiment le pas qu’avec ce que l’on nomme le post-structuralisme (Deleuze, Lyotard, Foucault, Althusser, Derrida).

Le primat de la relation

La nouveauté du structuralisme est que le primat de la relation va se jouer dans ce qu’on pourrait appeler le signifiant, et non dans le signifié, pour reprendre la distinction Saussurienne.

Les supports (le son de la voix – cf. la Phonologie, les signes de l’écriture, les traces culturelles et comportementales, etc.) ne sont plus considérés comme de simples supports ; ils ont une architecture et une structure propre qui leur permet de gagner un nouveau statut qui s’émancipe de l’hégémonie du sens et du signifiant (c’est ce qui permettra à Lacan de lancer que “ l’inconscient est structuré comme un langage ”).

En voulant mettre du rationnel dans ce qui apparaissait irrationnel – ou qui n’avait pas de statut scientifique – le premier effet du structuralisme a été de rendre flottantes et relatives les frontières. La rationalité et la scientificité ne vont plus être portées par l’objet d’étude lui-même, c’est à dire par la discipline, mais par les relations entre les parties du champ d’étude . Relations dans lesquelles s’insère le chercheur lui même puisque qu’étudier un objet c’est en même temps entrer en relation avec lui et donc modifier son comportement.

Le formalisme structuraliste

La relation entre les parties va venir au-devant de la scène avec la volonté de réduire ces régimes relationnels à quelles méta-relations, comme ce que fera Lévi-Strauss en mettant au jour les structures élémentaires de la parenté ou Roland Barthes dans sa recherche du degré zéro de l’écriture.

La structure est donc ce qui met en relation les parties de manière formelle. Or ce formalisme appelle des formules, et il n’est pas rare de voir appliquer l’algèbre dans ces nouvelles disciplines avec la tendance, qui se confirmera plus tard, de vouloir effectuer des calculs sur les comportements ou les états psychiques ( le cognitivisme est un extrême de cette tendance).

Le côté formel recherché dans la structure, qui assure la scientificité attendue, tend à placer la structure hors du temps, dans des idéaux. Dans ce cas là, les structures ne bougent pas, elles sont éternelles. Elles viennent donc se frotter au transcendantal (ce qui précède et conditionne l’expérience ; ce qui est hors du temps). Avec ce cas de figure, la structure est un invariant temporel. Elle n’a donc pas évolué dans le temps, elle n’a pas de genèse et ne peut donc pas faire l’objet d’une génétique.

Le synchronique et le diachronique.

Sans aller jusqu’à cette forme extrémiste du structuralisme, on peut toutefois distinguer les structures selon qu’on les considère de manière synchronique ou diachronique. Pour éclairer la distinction entre synchronique et diachronique on peut bien sûr rappeler que l’étymologie des termes montre que le synchronique désigne ce qui a lieu en même temps, là où le diachronique désigne se qui a lieu dans des temps ou selon des temporalités différentes.

Mais, bien que vraie, l’étymologie cache quelque chose. La métaphore qu’utilise François Dosse dans son “Histoire du Sructuralisme” peut nous faire voir ce « quelque chose » quand il dit que le jeu d’échec est synchronique car, peu importe comment on en est arrivé à la disposition des pièces dans l’échiquier, il suffit de voir la position des pièces à l’instant t pour comprendre la situation (c’est pour cela que les grands maîtres peuvent jouer à plusieurs parties en même temps). Ne pas connaître l’historique de la partie n’empêche donc en rien de jouer, ce qui n’est pas le cas du bridge qui lui a une composante diachronique en ce sens qu’il faut avoir la mémoire de la partie pour comprendre et analyser la situation (je fais confiance à Dosse sur ce point car je ne connais pas le bridge).

Chez les structuralistes, il y a donc des joueurs d’échec (adeptes de la synchronie des structures) et des joueurs de bridge (adeptes de la diachronie des structures). Leroi-Gourhan, en pensant le processus d’hominisation corrélé à l’évolution des techniques est un haut représentant de ce courant qui pense que les structures ont une évolution dans le temps et donc une généalogie qui, parfois, relève du hasard et des accidents plutôt que d’un quelconque déterminisme. Elles ne tombent pas toutes faites du ciel, pas plus qu’elles ne sont innées comme le pense Noam Chomski à propos des lois du langage et de la pensée.

Le structuralisme à l’heure du numérique

Il est évident que le structuralisme n’a cessé de s’interroger sur la question du code et des codes au travers de la figure du signe, c’est d’ailleurs une similarité très forte qui permet de faire des analogies avec le mouvement des théories de l’information et de la cybernétique. Mais tout cela se passait dans un milieu technologique analogique : qu’en est-il avec le numérique ?

A l’heure où nous passons de l’analogique au numérique, nous passons en même temps à une redistribution des cartes entre le diachronique et le synchronique. Si le Broadcast à imposé des industries de programme qui oeuvraient à la synchronisation des comportements et des consciences, le monde du numérique en réseau a ouvert une contre-tendance marqué du sceau de la diachronie (on n’écoute plus France Culture en direct et “sur les ondes” mais dans un temps différé et en MP3 avec les podcast ; on est sur le web et moins devant les programmes de TV, etc.).

Le structuralisme a eu cet immense avantage qu’il a été dès le début un catalyseur de transdisciplinarité. Sur des bases structuralistes, toutes les disciplines pouvaient se parler ; la méthode structuraliste était transdisciplinaire, et pas seulement au sein des sciences humaines (que l’on pense aux mathématiques de l’école des Bourbaki). Elle a constitué une plateforme épochale qui a produit les oeuvres les plus importantes d’un temps où chaque discipline allait voir ce qui passait ailleurs avec ce “passe-partout” qu’était l’approche structuraliste.

Certes, il ne faudrait pas pour autant imaginer le structuralisme comme un mouvement homogène : il y a de nombreuses querelles et des interprétations divergentes, par exemple sur la question de la synchronie et de la diachronie, auxquelles il faut rajouter une bonne dose d’incompréhension entre les différents auteurs. Mais les progrès scientifiques, l’effervescence culturelle et l’impact sociétal du mouvement sont indéniables. François Dosse rappelle que, dans les années 60, l’entraîneur de l’équipe nationale de football préconisait une réorganisation “structuraliste” de son équipe !

Le retour au structuralisme à l’heure du numérique

Ce qu’il nous faudrait à présent, c’est retrouver cette interdisciplinarité féconde du structuralisme avec sa plate-forme commune de concepts ; il faut rejouer le structuralisme à l’heure du numérique et d’internet. Et d’ailleurs, quoi de plus normal en ces temps de numérisation des relations, qu’un retour au structuralisme qui plaçait la relation au coeur de ses réflexions ?

C’est en tout cas sur de telles bases que je proposerai bientôt une introduction à ce que nous appelons, à Ars Industrialis, les “digital studies”. Expression dans laquelle nous rassemblons les “digital humanities”, “new media”, “software studies”, “cultural analytics” et autres “web sciences”.

Pour poursuivre ces questions, qui feront l’actualité des mois et années à venir, je vous conseille de prendre le temps de regarder cette conférence de Bernard Stiegler qui retrace les enjeux du structuralisme et de son héritage :

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