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vendredi 11 octobre 2019

Le populisme, caricature de la démocratie, par Mauro Barberis | Revue Esprit OCTOBRE 2019

Le populisme simplifie les principes de la démocratie (souveraineté du peuple, égalité, représentation) jusqu’à la caricature. 

Dans un tel régime, le peuple gouverne contre les élites, notamment grâce aux nouveaux médias numériques.

« Parmi tous les régimes imparfaits, la démocratie est de beaucoup le moins imparfait, parce que c’est celui qui limite le plus la capacité d’action des gouvernants[1]. »

Le populisme dont on parle aujourd’hui n’a rien à voir avec les populismes historiques : il est un phénomène global et essentiellement numérique. Si on ne parle pas de populisme à propos de la Chine, par exemple, c’est précisément parce qu’Internet y est contrôlé par le gouvernement, et non l’inverse. En revanche, on parle de plus en plus de populisme à partir de 2016 (Brexit, victoire de Trump, etc.), précisément à propos des démocraties occidentales consolidées. C’est là qu’Internet va jusqu’à remplacer la démocratie. Internet va devenir notre environnement vital et le populisme numérique le mode de fonctionnement normal des démocraties occidentales. Pourtant, ou peut-être à cause de cela, celles-ci risquent de se rapprocher de plus en plus des démocraties illibérales, telles que la Russie ou la Turquie.

Souveraineté, égalité, représentation

Ce n’est pas le moindre paradoxe de l’histoire de la démocratie qu’elle soit arrivée, pour ainsi dire, sans que personne ne la veuille. Aujourd’hui, en effet, on n’appelle démocratie que le système parlementaire issu des deux révolutions anglaises et ensuite exporté partout. Ce système, « trouvé dans les bois » d’après Montesquieu, était régi par trois formules magiques : « souveraineté », « égalité », « représentation ». Ces abracadabra, pris à la lettre sur Internet, se prêtent à merveille aux simplifications populistes.

D’abord, « souveraineté du peuple » est la formule qui évoque la démocratie, jamais nommée dans les constitutions révolutionnaires. 

Aux États-Unis, le peuple était le sujet de la formule d’ouverture de la Constitution fédérale – We, the People – tandis qu’au Royaume-Uni on parlera de la souveraineté du Parlement. Mystère vite expliqué : les Anglais, et même les Américains, se méfiaient du concept continental de souveraineté, perçu comme le mot d’ordre du despotisme.

Le mot « souveraineté », par ailleurs, a deux sens qu’il faut soigneusement distinguer. Il peut signifier la souveraineté interne, ou de droit constitutionnel, attribuée au peuple, mais aussi la souveraineté externe, ou de droit international, dont les titulaires sont les États. Ici, on ne parle que de la première, mais une des simplifications de la propagande populiste est justement l’assimilation des deux, avec leur confiscation par les chefs populistes qui arrivent au pouvoir.

Pourtant, le principe de la souveraineté du peuple a toujours été formulé en des termes que l’on pourrait bien dire libéraux. La Déclaration de 1789 établit : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La Constitution de 1791 réitère : « La Souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la Nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’en attribuer l’exercice. » Ces formules, comme l’avait déjà noté Marx, établissent à la fois le principe de la souveraineté du peuple et celui de sa limitation. Le peuple est la source de toute légitimité, mais rien de plus : comme le roi constitutionnel, il règne toujours, mais ne gouverne jamais. On a parlé à ce propos du « paradoxe central de la démocratie libérale[2] ». Loin d’être paradoxale, cette interprétation de la souveraineté populaire est presque incontestée, parce que c’est la seule qui immunise contre le despotisme.

Le deuxième mot magique démocratique, et peut-être le plus mal compris, est évidemment l’égalité[3]. 

En 1789, quelques révolutionnaires pensèrent qu’avant de se retrouver dans un cachot ou pendus à un réverbère pour s’être retournés contre le gouvernement légitime, il fallait laisser une sorte de testament, afin que ceux qui les suivraient reprennent leur combat. Ainsi est née la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui sera par la suite considérée comme un document constitutionnel.

La valeur la plus troublante proclamée dans ce testament reste précisément l’égalité : elle ne signifiait alors que l’abolition de toutes les distinctions de rang, parmi prêtres, nobles et bourgeois. Aujourd’hui, elle exprime le principe d’égalité formelle : l’abolition de toute distinction de sexe, de race, de langue, de religion… Égalité formelle, pourtant : le principe même de la justice légale et en particulier constitutionnelle, la moins démocratique de toutes, si on peut le dire.

Or, notamment après la mondialisation et l’augmentation exponentielle des inégalités de richesse, du moins à l’Ouest, l’égalité a pris un sens complètement différent. Elle est devenue un drapeau rouge à agiter devant le peuple, afin de lui rappeler à quel point les élites le trompent. Voici le récit populiste : sous prétexte de donner au peuple une égalité formelle, l’élite lui enlève le travail, le bien-être, les services sociaux, morceau par morceau.

Pour les populistes, le peuple doit gouverner, contre les élites.

En somme, l’égalité souffre du même malentendu que la souveraineté du peuple. Pour les juristes, les mots « souveraineté » et « égalité » ont une signification technique, tandis que pour les populistes ils conservent leur sens ordinaire : le peuple doit gouverner, contre les élites. Dans ce même décalage de sens, en effet, les populistes dénoncent une autre entourloupe des ennemis du peuple. Cela devient évident sur Internet, cette extraordinaire invention pour faire croire à chacun qu’il sait ce qu’il ignore.

Enfin, on appelle démocratie, depuis deux siècles, la démocratie représentative, fondée sur une troisième formule magique, celle de la représentation. Représenter signifie rendre présent ce qui est absent. Or, dans la démocratie parlementaire, comme l’avait déjà compris Joseph de Maistre, le peuple est précisément l’absent par excellence[4]. En effet, les représentants sont élus à deux fins : exprimer une volonté en l’attribuant au peuple, et délibérer, voire prendre des décisions sans l’embarras du mandat impératif.

Ainsi, le principe de la souveraineté du peuple, dans son sens à la fois technique et ordinaire, serait violé si un dirigeant ou un parti pouvait prétendre représenter la totalité du peuple en en excluant une partie. Il faut rappeler qu’il s’agit de l’appropriation typique des totalitarismes du siècle passé et des populismes actuels[5]. Mussolini, Hitler et Staline hier, Trump, Orbán ou Salvini aujourd’hui, prétendent représenter le peuple directement, sans médiation.

En réalité, il y a une médiation, et la médiation par excellence : celle des médias. 

Les dirigeants totalitaires n’avaient que la radio : s’ils avaient eu la télé, comme Berlusconi, ou Twitter, comme Trump, peut-être n’auraient-ils pas déclenché la Seconde Guerre mondiale. Voyons le côté positif de la chose. Auparavant, surtout dans le tiers monde, les hommes forts devaient faire des coups d’État sanglants pour s’emparer du pouvoir. Maintenant, il y a Facebook.

De la démocratie au populisme

Le xxe siècle a profondément modifié les équilibres institutionnels de la démocratie, sans en changer les principes.

Par démocratie, on entend encore la démocratie représentative, libérale ou constitutionnelle, caractérisée par le pluralisme des partis et des organes d’information, la séparation des pouvoirs, la garantie des droits fondamentaux… Pourtant, cette même démocratie fonctionne aujourd’hui d’une manière de plus en plus différente par rapport à ces principes. Pour résumer les principaux changements institutionnels survenus à ce sujet, je n’en mentionnerai que trois.

- Le premier changement, tellement consolidé qu’il passe inaperçu, est la concentration des pouvoirs au profit de l’exécutif dans les démocraties libérales. 

C’est la conséquence des deux guerres mondiales, d’une guerre froide et de plusieurs guerres asymétriques – conflits parfois déclarés, mais jamais traités par les Parlements. Ainsi, la Constitution des États-Unis équilibre les pouvoirs attribués au Congrès et au Président, mais les guerres du xxe siècle ont fait pencher la bascule du côté du Président, devenu l’homme le plus puissant de la planète. On peut en dire autant des systèmes parlementaires. La « législation motorisée » dont parlait Carl Schmitt, voire les mesures prises par les exécutifs pendant la Première Guerre mondiale, constitue aujourd’hui toute la législation. En France, le noyau de la fonction législative a été délégué depuis longtemps à l’exécutif : le Parlement ne fait que contrôler et ratifier les mesures du gouvernement.

- Le deuxième changement est la constitutionnalisation et l’internationalisation de la démocratie. 

La vague des constitutions et des traités internationaux libéraux, après la Seconde Guerre mondiale et la chute du mur de Berlin, permet de parler d’une véritable démocratie constitutionnelle étendue aux relations internationales. L’adjectif « constitutionnel » ne cache pas la méfiance à l’égard des majorités qui avaient applaudi les régimes totalitaires : la constitution est toujours un acte contre-majoritaire. Pourtant, quelle est la cible de cette méfiance ? Les constitutions, les cours constitutionnelles et les tribunaux internationaux, bref l’État ­constitutionnel, n’ont pas la fonction de contrôler la majorité des électeurs ou de leurs représentants, mais de limiter le gouvernement qui en est issu, en particulier quand l’exécutif s’empare de la fonction législative. La légitimité des juges ne vient pas de leur élection, mais de leur indépendance. D’après Raymond Aron, cité en épigraphe, les institutions majoritaires et la démocratie ont moins pour fonction de légitimer le pouvoir que de le limiter. Si le but est de gouverner, il existe de meilleures institutions.

- Enfin, le troisième changement institutionnel concerne l’évidement de la démocratie par la mondialisation. 

On a commencé à parler de crise de la démocratie en 1975, pour signaler que les États nationaux n’étaient plus en mesure de garantir la « gouvernabilité », terme répété par la suite comme un mantra. Puis, on a dit que cette marchandise ne pouvait être fournie que par le marché mondial, en privatisant les services publics. Aujourd’hui, la « post-démocratie » est un acquis. Entre-temps, les politologues ont signalé des phénomènes pathologiques : désaffection et volatilité de l’électorat, crise des idéologies et des partis politiques traditionnels, personnalisation du pouvoir, médiatisation de la politique, campagne électorale permanente, sondages transformés en une continuation des élections par d’autres moyens[6]. Si l’on devait retenir un trait commun à tous ces phénomènes, c’est peut-être le passage du centre du conflit social de la politique à l’économie et à la technique. À la fin du siècle dernier, les électeurs sont devenus des consommateurs de politique, cette marchandise qui obéit aux lois de l’offre, de la demande et du marketing.

Ces trois changements ont fini par faire percevoir la démocratie représentative comme plus éloignée des besoins des peuples que l’ancienne monarchie elle-même. À bien des égards, le populisme actuel pourrait être considéré comme une continuation de cette dérive économiciste.

Le court-circuit

Le terme de populisme n’est qu’une étiquette, collée sur des nouveautés assez inédites pour qu’on essaie de les exorciser avec des noms anciens. D’autres termes, tels que « néo-populisme » ou « politique numérique » (digital politics), seraient de loin meilleurs[7].

Les définitions du populisme données jusqu’à présent oscillent entre la bonne vieille notion de démagogie et l’idée de style politique[8]. Pourtant, la notion de démagogie n’explique pas pourquoi les démocraties les plus anciennes (Royaume-Uni, États-Unis, France…) en sont encore victimes, et celle de style ne précise pas à quels contenus particuliers s’appliquent les dispositifs de communication.

Je voudrais proposer ici une définition du populisme comme simplification, jusqu’à la caricature, des principes démocratiques. 

Autrement dit, le principal dispositif de la rhétorique populiste est d’adopter les principes démocratiques – souveraineté du peuple, égalité, représentation – tout en les simplifiant d’une manière radicale. 

En particulier, le peuple n’est plus la source de la légitimité démocratique, mais il agit, il gouverne, il est toujours présent.

Les nouveaux médias électroniques donnent au peuple une présence qu’il n’a jamais eue auparavant.

L’ennui est que cette présence médiatique, caricature de la démocratie, est bien plus évidente que l’interprétation libérale de ses principes. Les populistes peuvent donc faire semblant d’ignorer, ou même signaler, que le gouvernement du peuple par lui-même était précisément le cauchemar que la démocratie représentative essayait d’éviter.

Parmi les nombreuses conditions de l’essor actuel des populismes, telles que l’évolution des institutions démocratiques et le ressentiment issu de la mondialisation, la condition décisive est peut-être la diffusion des médias numériques, en particulier des smartphones[9]. Ces médias ont changé les équilibres entre les circuits qui, depuis le siècle passé, véhiculent la communication politique.

Le premier circuit est constitué par les institutions démocratiques. Les informations viennent de la périphérie – ou d’en bas –, passent par les représentants élus et reviennent du centre – ou d’en haut –, sous forme de lois ou de mesures dictées par le gouvernement à la société. Ce circuit garantit une médiation entre les informations et les décisions : en particulier, plusieurs corps intermédiaires assurent un filtrage de l’information (les représentants, les partis, les syndicats, la presse…).

L’avènement des smartphones a changé la grammaire même de la politique.

Le second circuit est constitué par les médias. La mobilisation totale qui caractérise les totalitarismes du siècle passé aurait été impossible sans la radio. La politique actuelle paraît impossible sans la télévision. Enfin, l’avènement des smartphones a changé la grammaire même de la politique. On parle, à ce propos, de désintermédiation[10] ou de participation ­populaire sans filtre : je parlerais plutôt d’un court-circuit entre institutions et médias.

Autrement dit, les smartphones et les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook ou Instagram permettent de contourner les médiations politiques traditionnelles et donnent l’illusion d’une communication directe entre les politiciens et leurs followers. De plus, par leur capacité de trouver instantanément des données sur n’importe quel sujet, ils font croire à tous qu’ils savent déjà tout ce qu’il y a à savoir. Ainsi, chacun peut se passer des experts et participer au débat public.

En réalité, cette prétendue désintermédiation n’est qu’une nouvelle intermédiation, moins transparente. Je ne fais allusion ici ni au contrôle des communications par les gouvernements, ni au risque d’infiltration par des pirates informatiques. Même dans les meilleures conditions, cette communication engendre des distorsions systématiques qui empêchent à leur tour la réflexion sur les décisions à prendre, qui est la vraie raison d’être de la médiation institutionnelle.

Trois arguments rhétoriques déclenchent le court-circuit populiste entre institutions et médias. 

- Le premier est l’appel au peuple. 

On pourrait croire que le mot « peuple » n’est qu’un significant vide, qui peut être rempli avec n’importe quelle section de la population et notamment par l’ancien « peuple de la gauche[11] ». Pourtant ici, « peuple » n’indique pas la totalité des citoyens, mais seulement la totalité moins la partie contre laquelle l’appel est lancé.

- Le deuxième argument populiste est en effet l’anti-pluralisme : l’expulsion du peuple d’une de ses parties, diabolisée comme establishment, caste, élite, deep State, etc[12]. 

Un symptôme presque infaillible du populisme, et l’argument le plus efficace de la propagande populiste, est le soupçon envers les institutions et les corps intermédiaires, et la véritable hostilité contre ceux qui, de temps en temps, sont identifiés comme les ennemis internes ou externes du peuple. C’est alors que se produit le prétendu souverainisme : l’assimilation entre souveraineté interne et souveraineté externe permet d’opposer le peuple souverain à ses ennemis à la fois internes et externes, qui fonctionne encore mieux quand les ennemis sont à la fois internes et externes, comme les migrants. Dès lors, les « avant-derniers » peuvent être mobilisés contre les « derniers », boucs émissaires de l’hostilité populiste, qui leur impute toute forme d’insécurité, publique ou sociale[13].

- Le troisième argument populiste est l’invocation d’un lien particulier entre le peuple et les politiciens populistes. 

Les politologues nous disent que le populisme choisit une troisième voie entre la démocratie directe des Anciens et la démocratie représentative des Modernes : la représentation directe[14]. Mais cet oxymore n’a de sens qu’à condition de renvoyer à la relation médiatisée entre le peuple populiste et ses représentants directs. Le peuple du populisme, c’est la foule des followers en permanence sur les réseaux sociaux. Le peuple peut se dire représenté par les populistes d’une manière beaucoup plus informelle, mais bien plus envahissante, que par les représentants traditionnels : cette représentation n’est pas seulement unitaire et exclusive, mais directe (immédiate, désintermédiée). Cette relation ne peut être réduite à une propagande qui s’exercerait d’en haut : il y a aussi un retour d’information venant d’en bas. C’est surtout pour conserver cette relation empathique que les chefs populistes, une fois arrivés au pouvoir, s’efforcent de tenir leurs promesses, surtout les plus déraisonnables.

Or c’est précisément dans ce cercle vicieux que réside le danger principal du populisme. La démocratie représentative traditionnelle est souvent accusée par les populistes d’ignorer les souffrances du peuple. Mais le court-circuit populiste entre institutions et médias s’avère encore plus autoréférentiel. Le populisme numérique peut se transformer en une sorte de « machine célibataire », à la Duchamp, alimentée par toutes les distorsions cognitives qui affectent notre psychologie individuelle[15].

Ce « moment populiste[16] » – les quatre affreuses années depuis le Brexit – nous a plus appris sur la démocratie que soixante-dix ans de routine parlementaire. La démocratie libérale est le dispositif le plus simple pour légitimer et contrôler les gouvernants. Si le populisme numérique sert également à limiter le pouvoir, alors il est encore compatible avec la démocratie ; s’il ne fait que le légitimer, en revanche, alors il s’avère incompatible avec elle. Cette forme inédite de populisme, avec ses courts-circuits entre institutions et médias et ses hybridations entre médias traditionnels et numériques, montre une continuité paradoxale avec le néolibéralisme, dont le but est le contrôle des humains par eux-mêmes. Mais tandis que la biopolitique néolibérale se contente de contrôler les corps, la psychopolitique néolibérale est plus exigeante : elle veut contrôler les âmes[17].

Mauro Barberis
Professeur de droit à l'université de Trieste, il publie prochainement #Populismo : come internet uccide la democrazia (Chiarelettere, 2020).

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