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dimanche 22 septembre 2019

∆∆∆ Une gauche « ringardisée » par la mondialisation? Place aux jeunes ! La gauche déboussolée par la mondialisation, par Antoine Garapon, directeur de la rédaction de la revue "Esprit" | LE MONDE 07.01.2017

En critiquant le politiquement correct des élites, la droite a ravi à la gauche l’hégémonie culturelle. 

Les progressistes doivent donc changer leurs outils conceptuels. Le monde change. Il est bouleversé par ce que certains appellent une nouvelle révolution industrielle mais qui, à de multiples égards, s’avère plus profond encore tant se trouvent affectés les fondamentaux de notre rapport au monde : l’espace, le temps, le rapport à autrui et à soi.    PDF


La droite et la gauche ne sont pas à égalité devant cette « grande transformation »

Tout d’abord parce que la droite en revendique la paternité, non sans titres d’ailleurs car cette révolution résulte de la conjonction du tournant néolibéral des années 1990, de la disruption numérique et de la mondialisation des échanges.

Inégalité ensuite parce que la droite a ravi à la gauche l’hégémonie culturelle, même si elle l’a fait de manière négative, par la dénonciation plus que par la proposition, en prenant le contre-pied systématique du politiquement correct, des experts, des élites et de la doxa.

En se disant « décomplexée » (rhétorique qui a si bien réussi à Donald Trump), elle renvoie la gauche à ses complexes – de blanc, de mâle, d’ancien colonisateur –, voire à un certain complexe de supériorité intellectuelle. Elle se moque également de l’irénisme de la gauche.

Refus du tragique


Le fait est que la réalité souvent brutale de la globalisation a l’effet paradoxal de faire sonner de plus en plus faux l’universalisme abstrait dont s’est – peut-être un peu trop – nourri la gauche. La fascination pour le progrès a entretenu chez elle une foi dans la pacification progressive et continue des mœurs, un refus du tragique, la conviction que la construction européenne était certes chaotique mais ne pouvait reculer et que la sauvagerie du XXsiècle l’avait définitivement vaccinée contre le retour de la guerre.

Voilà que cette « conscience heureuse » est aujourd’hui déprimée faute de pouvoir intégrer la négativité de notre monde. La vague d’attentats l’a confrontée à un retour de la barbarie qu’elle a toujours du mal à comprendre ; la France se découvre des ennemis, mais la gauche continue de se culpabiliser.

La réalité souvent brutale de la globalisation a l’effet paradoxal de faire sonner de plus en plus faux l’universalisme abstrait dont s’est nourri la gauche.


Cette pensée dominante est plus suivie que véritablement portée par la droite, car la révolution en cours est profondément antipolitique. Elle est tout aussi idéologique que les révolutions du XXsiècle mais ses partis pris se cachent derrière la technique, ses choix derrière de prétendues évidences, ses prémisses sont escamotées par ses réalisations et ses échecs sont masqués par une fuite en avant de promesses (la dernière en date étant celle de l’immortalité). Les idéologies du siècle dernier étaient la logique d’une idée, celle-ci chérit l’idée d’une logique qui pourrait se suffire à elle-même, qui nous dispenserait d’avoir à délibérer, d’une raison – mathématique, économique ou technique – qui n’appellerait aucune dialectique.

En dépit de ses apparences libertaires, cette révolution est très contraignante, mais le normatif se cache désormais derrière le cognitif : le droit se trouve désormais dans l’architecture numérique – « Code is Law » pour reprendre la fameuse expression du juriste américain Lawrence Lessig. La force de cette « nouvelle raison du monde » (selon le titre de l’essai de Pierre Dardot et Christian Laval, publié par La Découverte en 2009) serait telle qu’elle dissoudrait le clivage droite/gauche. Suprême illusion, car la droite et la gauche continuent d’exister en tant qu’identifications historiques, systèmes de références philosophiques et sensibilités propres, comme en témoigne la variété des réactions face à cette transformation du monde.

La droite combine ouverture et fermeture


La droite réagit à cette poussée antipolitique de la globalisation en faisant de nécessité vertu et donc d’une part en se pliant à la loi du marché et, de l’autre, en se repliant sur deux évidences pré-politiques : l’identité fournie par la tradition et la sécurité qui est la condition de toute politique. Cette attitude lui permet de combiner ouverture et fermeture, identité et sécurité ayant l’avantage de justifier une clôture et de compenser la déterritorialisation de l’économie par une reterritorialisation rassurante.

La gauche n’a eu de cesse au cours de son histoire que de combattre les assignations de la culture et le fatalisme de la nature. Mais comment réinventer cette tradition aujourd’hui ? En sollicitant la volonté, alors que la révolution en cours s’appuie au contraire sur l’envie, la peur ou la séduction du confort d’une vie accélérée et intensifiée – qui sont plus des pulsions que des sentiments authentiquement politiques.

Face à cette nouveauté déroutante, les réactions de la gauche sont diverses. Elles se lancent dans l’expérimentation de l’e-démocratie, vantent les prouesses de la civic tech ou misent sur les promesses de l’open government. Mais ces initiatives prennent pour acquis ce qui est le problème – faire peuple, construire un citoyen – et n’ont pas compris que l’amélioration du fonctionnel ne remplacera pas la dimension symbolique, essentielle à la représentation politique.

D’autres en appellent à la résistance (la « France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon) mais résistance à quoi ? A la mondialisation ? Les véritables résistances ne sont-elles pas dans la société française, dans la vieillesse de nos institutions et dans la panne de la représentation ? Ce discours risque de transformer la gauche en un grand syndicat de nostalgiques ou pire : d’aigris.

D’autres réactions sont de nature poétiques (comme la Nuit debout) en ce qu’elles cherchent à faire vibrer au cœur de la société une dimension qui s’échappe : la démocratie. La déréalisation du monde par le numérique génère une demande d’expérience politique et, comme toute poésie, ces initiatives espèrent être le « commencement d’un monde » (Paul Valéry).

Des expériences, il n’en manque pas à gauche, notamment chez les écologistes, mais comment se hisser à la hauteur du monde ? On dirait que plus les problèmes sont « macro » et augmentent d’échelle, plus les solutions sont « micro », convivialistes, locales, communautaires ; plus les enjeux sont dramatiques et durs, plus les solutions sont douces, plus les questions sont techniques, plus les réponses sont incantatoires.

Et si le moment de la gauche était passé avec la fin de la révolution industrielle, du salariat, de la lutte des classes ? Celle-ci n’est-elle pas « ringardisée » par cette nouvelle révolution ? Non, à condition qu’elle arrive à faire le départ entre le noyau de sa vision politique et le nouveau contexte auquel il s’applique. Des notions aussi fondamentales que l’aliénation et la liberté, l’organisation juste de la coexistence humaine, la construction d’un espace public à partir de la pluralité sortent transformées, mais certainement pas invalidées par cette révolution globale.

L’enjeu crucial de la fiscalité


L’oppression, les inégalités, les atteintes à la dignité n’ont pas disparu dans ce nouveau monde, bien au contraire, mais elles ont pris des formes nouvelles et ont changé d’échelle. S’y est ajouté un défi d’une importance majeure : celui de la préservation de la planète et le souci d’un monde habitable par les générations futures. Le monde est le nouvel espace de référence pour penser les enjeux d’environnement ou de justice. La déterritorialisation renvoie à une nouvelle division du travail : elle délocalise la part pénible du travail à l’autre bout du monde, le rend invisible et désarticule le rapport de force entre ceux qui travaillent et ceux qui bénéficient de ce travail. L’espace du conflit a disparu et n’est plus représentable.

La globalisation génère d’immenses inégalités, ce qui rend crucial l’enjeu de la fiscalité et des « commons » [bien communs comme l’eau ou les forêts]. Elle est à la fois une désintermédiation et une ré-intermédiation (de la même manière que la déterritorialisation appelle une reterritorialisation), et si l’on entend les populistes corriger bruyamment les « élites », ils sont remarquablement silencieux sur les nouveaux maîtres du monde que sont les géants du Web ou les millionnaires (surtout quand ils sont amis du leader). Et pour cause, la domination est une relation et non un état.

Les vents de la mondialisation ne sont pas favorables à la gauche, c’est pourquoi elle doit apprendre à naviguer face au vent, c’est-à-dire à proposer une politique à une époque où le peuple est devenu frileux et conservateur, fatigué par la démocratie ; interpréter l’évolution du monde dans des temps où la vérité n’est plus nécessairement révolutionnaire ; saisir la dimension tragique et mettre en récit le mal politique à une époque où le désir est roi ; refaire de la géopolitique dans une Europe des procédures ; réveiller le sens commun dans un siècle où la technique exaspère l’individualisme ; continuer l’histoire de France dans une période où les blocages n’ont jamais été aussi importants.

La gauche retrouvera son cap en se fixant une triple fidélité : à l’égalité, en promouvant la dignité de chacun, à la vérité, en refusant les promesses illusoires de la technique, et au monde, en tentant de le rendre habitable par tous.

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