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jeudi 26 septembre 2019

Pour une spiritualité sans religion, de Sam Harris, écrivain américain, spécialiste des neurosciences, cofondateur et responsable du Project Reason

L’idée d’une spiritualité laïque s’est développée de manière passionnante ces trois dernières décennies. Aujourd’hui, de nombreuses expressions intéressantes de ce mouvement, qui interroge les pratiques traditionnelles de manière salutaire, s’affirment, libérant le procès spirituel ou initiatique des formes religieuses.

C’est une nouvelle rationalité, non réductrice des possibles, au service de l’intelligence, qui émerge des propositions de Sam Harris. C’est en voulant éviter deux écueils fréquents qu’il a construit une méthodologie rationnelle, rigoureuse, basée sur les neurosciences, une discipline elle-même en pleine et rapide évolution.

« Les auteurs, constate Sam Harris, qui tentent de construire un pont entre la science et la spiritualité ont tendance à faire une des deux erreurs suivantes : les scientifiques commencent généralement par une vue appauvrie de l’expérience spirituelle, en faisant l’hypothèse qu’elle n’est qu’une manière grandiose de décrire des états d’esprit ordinaires - l’amour parental, l’inspiration artistique, l’admiration devant la beauté d’un ciel nocturne. Dans cette veine, on trouve l’étonnement d’Einstein devant l’intelligibilité des lois de la nature décrit comme si c’était une sorte d’intuition mystique.

Les penseurs du New Age tombent d’habitude dans un autre piège. Ils idéalisent les états altérés de conscience et établissent des liens trompeurs entre l’expérience subjective et les théories les plus étranges aux frontières de la physique. On nous apprend par exemple que le Bouddha et d’autres contemplatifs ont anticipé la cosmologie moderne et la mécanique quantique et qu’en transcendant le sentiment du moi, une personne peut réaliser son identité avec l’Esprit Unique qui a donné naissance au cosmos.

Finalement, nous nous retrouvons à devoir choisir entre la pseudo-spiritualité et la pseudo-science. »

Nous pourrions rétorquer à raison à Sam Harris une vision réductrice. Nombre de scientifiques ont une vaste vision de la spiritualité et tout n’est pas à jeter dans le New Age, mais cette simplification sert sa démonstration. Il s’agit de séparer la spiritualité de la religion, « parce que des gens de toutes croyances, et ceux qui n’en ont aucune, ont eu des expériences spirituelles de même nature. ».

L’ouvrage explore la nature de la conscience et les modalités du moi. Quel que soit l’objet qui se manifeste, y compris en creux par son absence, cette manifestation a lieu au sein de la conscience. La division même de l’esprit est incluse dans le sein de la conscience et finalement le tranquille et l’intranquille sont égaux comme contractions de la conscience. Les jeux du moi s’y déploient et se pose alors la question d’une conscience sans moi. Sam Harris passe alors par certains concepts des neurosciences comme la théorie de l’esprit, bien connue de ceux qui étudient l’autisme, ou la fonction des neurones-miroirs, pour approcher cette conscience sans moi :

« L’affirmation que nous pouvons faire l’expérience de la conscience sans le sentiment habituel du moi – c’est-à-dire qu’il n’y a pas de cavalier sur le cheval – s’appuie sur un sol solide du point de vue neurologique. Quelle que soit la cause qui amène le cerveau à produire la fausse notion qu’il y a un penseur logé quelque part à l’intérieur de ma tête, il est logique de penser qu’il puisse aussi arrêter de la produire. Et dès qu’il le fait, notre vie intérieure devient plus fidèle aux faits. »

La partie la plus intéressante de l’ouvrage est consacrée au questionnement du sens de la pratique méditative tant dans une approche gradualiste que dans une approche subitiste. Il démonte les mécanismes enfermants et les contradictions présents dans nombre d’approches, que celles-ci s’appuient sur une discipline traditionnelle lourde ou au contraire sur une supposée totale liberté, analysant aussi bien certaines techniques que la place, parfois abusive (y compris sexuellement) du gourou ou de tout autre « expert ».

Sam Harris s’attaque à nombre de préjugés et de comportements non ajustés qui polluent les milieux spiritualistes. Il est un cynique, étymologiquement un individu lucide dont la lucidité dérange, même si sa démarche pourrait elle aussi être questionnée de bien des manières, en lui appliquant ses propres critères, avec la rigueur philosophique comme avec la rigueur scientifique nécessaires. Il sera intéressant d’étudier ses travaux ou son absence de travaux dans une dizaine d’années. L’important est qu’il réussit, de manière finalement très personnelle, à dégager la possibilité d’une spiritualité non religieuse et, plus simplement, sans faussetés.

« La spiritualité, conclut-il, commence avec un respect pour l’ordinaire qui peut nous conduire à des aperçus et des expériences qui ne sont rien moins qu’ordinaires. Et l’opposition conventionnelle entre l’humilité et la démesure n’a pas sa place ici. Oui, le cosmos est vaste et paraît indifférent à nos projets mortels, mais chaque instant de conscience est profond. En termes subjectifs, chacun de nous est identique au principe même qui donne sa valeur à l’univers. En faire directement l’expérience - et non simplement y penser - est le vrai commencement de la vie spirituelle.

Nous sommes toujours et partout en présence de la réalité. En fait, l’esprit humain est l’expression de la réalité la plus complexe et la plus subtile que nous ayons jusqu’ici rencontrée. Ce qui devrait rendre profond l’humble projet de prêter attention à ce que cela fait d’être vous maintenant. Quel que soit le nombre de vos fautes, quelque chose en vous, en ce moment, est pur –et vous seul pouvez le reconnaître.

Ouvrez vos yeux et voyez. »

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