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jeudi 26 septembre 2019

∆∆∆ Pic de la Mirandole (1463-1494) : L'homme qui savait tout, par Raphaël Enthoven | France culture décembre 2004



Lorsqu'il écrit l’Oratio de hominis dignitate, qui aurait dû introduire ses Neuf cents thèses philosophiques, théologiques et cabalistiques, il a vingt-quatre ans. Bien conscient du fait que « ses façons ne répondent ni à son âge, ni à son rang », c’est pourtant une philosophie nouvelle qu’il propose à ses aînés ; philosophie ouverte, accueillant tout ce qui, depuis les Mystères antiques jusqu’aux religions révélées, émane de ce que l’on pourrait appeler la « volonté de vérité »

L’homme est au centre de cette philosophie, en ce que le divin a déposé en lui ce ‘vouloir’, cette volonté dont il use à sa guise, le créant « créateur de lui-même ». Et cette puissance du vouloir, cette volonté de « se connaître soi-même », Pico la retrouve chez les Sages grecs et orientaux, mais aussi dans la cabale juive, la pensée arabe, la scolastique et les auteurs chrétiens. S’agit-il pour autant d’un œcuménisme sans discernement ? Plutôt de la fusion en l’homme de cette intelligence, dévoilée dans le contact entre les différentes sagesses. L’Oratio reste inédite ; les thèses sont publiées en 1486, mais l’Église ne voudra pas entendre – quelle église pourrait vouloir entendre ? Pico devra s’exiler en France avant d’être fait prisonnier et incarcéré au donjon de Vincennes en 1487.

Dans sa ferveur juvénile, le propos de Pico demeure intact, vierge, intempestif. Il fait appel, encore et toujours, à l’homme digne, vagabond de la vérité, lui offrant « l’un des plus sincères monuments de la philosophie morale de la Renaissance italienne ». 

On raconte que Voltaire, un peu jaloux, l’avait surnommé « l’homme qui savait tout, et même un peu plus. » De fait, quand il meurt, à trente et un ans, dans des circonstances douteuses et qui marquent en novembre 1494 la fin de la première Renaissance italienne, Jean Pic de la Mirandole ignore probablement moins de choses qu’il n’en connaît.

La vie de Pic est un roman, qui mêle au jeu des amants la gravité des philosophes, et les poèmes d’amour à l’exégèse des Psaumes… Le petit homme n’a pas cinq ans, le jour où il découvre qu’on ne boit que quand on a soif mais qu’on peut lire toute la journée, et où, l’âme altérée, il se met à dévorer Dante, Homère, Pétrarque et la Bible… Il n’a pas dix ans qu’il est déjà protonotaire apostolique, prince des orateurs et des poètes ; dès qu’il possède à seize ans la maîtrise du droit canon, le boit-sans-soif se propose d’acquérir la science universelle et parcourt alors la France et l’Italie, étudiant les lettres à Ferrare - avec et contre Savonarole - apprenant la philosophie à Padoue, le grec à Pavie, l’amour à Arezzo, puis l’amitié à Florence, auprès de Marsile Ficin et Laurent le Magnifique, incorporant, au hasard de ses rencontres, le Coran, la Kabbale, Hermès, Avicenne, Maïmonide et les oracles chaldéens… Enfin, le Prince de la Concorde a juste vingt ans quand il hérite de la première fortune d’Italie et se promet, une fois pour toutes, de donner au savoir ses lettres de noblesse.

On l’a dit néo-platonicien, scolastique, averroïste, mage, encyclopédiste, païen, chrétien, orthodoxe et hérétique à la fois… « À quoi sert toute ma philosophie, répond-il, si je ne vois pas les choses les plus simples ? » À dire vrai, le jeune homme que les femmes adorent, que la papauté condamne et que le savoir intéresse plus que les savants, est, malgré elle, ce que l’Église a fait de mieux, ou la figure singulière (et pas si fréquente à l’époque) d’un christianisme accueillant, d’un culte hospitalier.

« Sans langue, dit-il, nous pouvons vivre mais d’aucune manière sans cœur. (…) Une sagesse sans éloquence peut être utile, une éloquence stupide est comme un glaive entre les mains d’un fou. » Pic à qui rien de ce qui est humain n’est étranger fait-il paraître à Rome, en décembre 1486, neuf cents « conclusions » sur les sujets les plus graves, où il réconcilie Platon et Aristote, la philosophie et la théologie, ou encore l’Un et le Multiple… Une véritable déclaration d‘amour au savoir, assorties d’un appel à controverse publique, aux termes duquel il invite à son banquet, et à ses frais, la crème, le gratin, la fine fleur et les huiles des théologiens et des philosophes.

Seulement il arrive, même en Italie, que Dieu soit le Diable et le Pape son serviteur. Ce dernier suspend les débats dès janvier 1487, une commission d’imbéciles condamne treize propositions, Pic est reconnu comme hérétique, et l’ordre est donné, en août, de brûler ce trésor. Mais « c’est une même louange, écrit-il à son neveu Jean-François, « que d’être loué par qui est digne de louange, et blâmé par qui mérite le blâme, car (…) beaucoup sont chrétiens par le nom, mais bien peu le sont par la chose » 

Le Dieu de Pic est l’autre nom de la liberté : mieux vaut l’aimer, que le craindre.

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