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dimanche 29 septembre 2019

Peut-on vraiment dépasser le clivage droite-gauche ? Par Jean-Baptiste de Montvalon | Le Monde 27 septembre 2019

Contestée lors de l’élection présidentielle de 2017, l’opposition entre la droite et la gauche structure la vie politique depuis plus d’un siècle. 

Si de nouvelles lignes de fracture sont apparues durant les trente dernières années, autour des enjeux européens ou de la crise écologique, la justice sociale et l’égalité continuent à séparer les deux camps.

Il plie, comme jamais auparavant. Mais est-il pour autant sur le point de rompre ? La prudence s’impose lorsqu’on se penche sur ce roseau-là, qui a déjà acquis la longévité d’un chêne. Le clivage droite-gauche, né lors de la Révolution, s’est progressivement consolidé par la suite, pour devenir le principal élément structurant de la vie politique française. Sa grande souplesse lui a permis de traverser plus de deux siècles. Aurait-il été subitement et définitivement rayé de la carte ?

« Les cultures politiques ne s’effacent pas du jour au lendemain », souligne Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po

La tornade électorale du printemps 2017 a semblé l’emporter. Pour la première fois sous la Ve République, les chefs de file de la droite et de la gauche ont été simultanément éliminés dès le premier tour de l’élection présidentielle, laissant aux prises deux candidats qui récusaient l’opposition entre ces deux camps. Emmanuel Macron, qui entendait rassembler les « progressistes » face aux « conservateurs », a gagné face à Marine Le Pen, qui se voulait le porte-drapeau des « patriotes » contre les « mondialistes ». Depuis lors, les deux adversaires n’ont cessé d’entretenir ces nouveaux termes du débat, afin de perpétuer leur face-à-face en faisant le vide autour d’eux. Il n’en a pas fallu plus pour que l’on annonce l’avènement d’un « nouveau monde ». Sauf que « les cultures politiques ne s’effacent pas du jour au lendemain », souligne Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po. Plutôt que de prétendre faire table rase du passé, mieux vaut y jeter un œil, c’est plus prudent.

Encore faut-il ici prendre son temps. Dans cette histoire-là, tous les raccourcis sont des impasses. Deux principaux écueils sont à éviter, prévient Marc Lazar. Le premier serait d’« essentialiser la gauche et la droite, pour en chercher une identité fixe », alors qu’elle a toujours varié au fil du temps ; le second serait de ne considérer qu’une seule gauche et une seule droite, alors qu’elles sont plurielles. Cela en tête, il est possible de remonter aux sources.

« Rouges » et « blancs »

Pascal Perrineau, ancien directeur du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, évoque l’histoire de ce clivage dans l’ouvrage dirigé par Michel Wieviorka "La Famille dans tous ses états" (Editions sciences humaines, 2018). A l’été 1789, écrit-il, « des divisions vont s’opérer entre ceux qui considèrent que l’autorité monarchique ne peut faire obstacle à l’expression directe de la souveraineté populaire, et ceux qui pensent que la légitimité d’ordre divin peut tempérer et même entraver la légitimité démocratique ».

Les premiers se placent à la gauche du président de l’Assemblée, les seconds à sa droite. Telle est la matrice du clivage naissant. Les camps sont mouvants, mais ils s’organisent et gagnent en substance, au-delà du seul ordre du jour parlementaire. Les monarchistes s’opposent aux libéraux, héritiers de la Révolution. La droite et la gauche prennent leurs marques. Leur opposition ne doit pas faire oublier le centre, cette « puissante et invisible nébuleuse de la vie parlementaire », comme le rappelle l’historien de la Révolution Guillaume Mazeau.

Dans une contribution aux Lieux de mémoire (sept volumes publiés sous la direction de Pierre Nora chez Gallimard, entre 1984 et 1992) intitulée « La droite et la gauche », Marcel Gauchet entreprend, avec minutie, de « suivre au ras du lexique la mise en place de cette organisation dualiste de nos représentations politiques ». Le philosophe observe combien le parcours de ces notions a été parfois hésitant, toujours complexe. « Il y a bien du chemin, écrit-il, depuis l’emploi timide et irrégulier du partage entre “côté droit” et “côté gauche” sous la Révolution française jusqu’à leur intronisation dans la langue parlementaire au sein des assemblées de la Restauration. Et il faut un saut encore plus considérable pour passer du jargon des Chambres à ces emblèmes par excellence de l’identité politique, à ces catégories de base de la confrontation démocratique que droite et gauche nous sont devenus »« usages qui ne s’établissent vraiment qu’à compter du début de ce siècle », précise-t-il dans ce texte publié en 1992.

Selon l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon, l’idée d’un clivage droite-gauche n’a de sens véritable ni pendant la Révolution ni durant la première moitié du XIXe siècle. « Les clivages qui prévalaient alors – entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, entre monarchistes et républicains – n’étaient pas au premier chef des clivages de classe, soulignait-il dans un entretien au Monde (du 17 juin 2017). Ils s’organisaient sur la base de rapports à l’histoire de France, au sens même de la Révolution, ainsi qu’à la vision de l’ordre naturel des choses. »

Lire aussi Pierre Rosanvallon : « L’élection de Macron redéfinit le clivage droite-gauche »

La première manifestation du clivage droite-gauche, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, remonte, selon Pierre Rosanvallon, aux élections législatives de 1849. « On voit [alors] se dessiner la carte de France des “rouges” et des “blancs” qui n’a pratiquement pas changé pendant plus d’un siècle, jusqu’à la fin des années 1970. C’est à partir de ce moment-là que la gauche et la droite prennent leur signification moderne. Elles mêlent deux éléments très différents : d’un côté une dimension sociale de représentation de certains groupes dans la société, de l’autre une dimension idéologique, c’est-à-dire un rapport à la construction de l’avenir. »

« Echanges et mutations internes »

Si les mots sont restés, les enjeux qu’ils recouvrent ont amplement varié. « Bien sûr, les deux familles de gauche et de droite ne sont pas intangibles et de toute éternité : elles se définissent au travers de leurs oppositions, elles se construisent dans le temps, elles connaissent des échanges et des mutations internes », souligne Pascal Perrineau. Le clivage s’inscrit dans la vie politique et sociale du pays. Il ne la domine pas, il en procède. Il n’est pas absolu, mais relatif. « Un clivage s’articule sur trois niveaux – électoral, idéologique et partisan », relève le politiste Gérard Grunberg. Qu’un enjeu disparaisse, et le clivage se déplace.

« C’est autour de la laïcité scolaire que la gauche et la droite s’opposent, jusqu’au point d’orgue de la loi concernant la séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905 », note le politiste Pascal Perrineau

C’est ce qui se produit à la fin du XIXe siècle, lorsqu’une partie des catholiques français se rallient à la République. La question de la nature du régime n’étant plus assez substantielle, c’est la place de l’Eglise catholique, et en particulier son influence dans l’éducation, qui vient nourrir l’affrontement entre la gauche et la droite. « L’enjeu de la laïcité scolaire cherche à mettre fin au conflit entre l’Ancien Régime et la Révolution qui a parcouru tout le XIXe siècle, note Pascal Perrineau. C’est autour de cette question que la gauche et la droite s’opposent, jusqu’au point d’orgue de la loi concernant la séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905. » Si l’on considère les énormes manifestations de la droite, en 1984, pour la défense de l’école privée, comme une lointaine réplique de ce séisme, apparaît un enseignement important qui éclaire la permanence de ce clivage : un enjeu structurant peut resurgir à tout moment, pour peu qu’un élément déclencheur vienne le réactiver.

Après la nature du régime, puis la place de l’Eglise catholique, c’est la question économique et sociale qui, dès les années 1930 et dans l’immédiat après-guerre, prend place, selon Pascal Perrineau, au cœur de l’affrontement entre la droite et la gauche. Cet enjeu devient au moins aussi solide et consistant que les précédents : il recouvre une « différence fondamentale entre les deux camps quant à leur attitude par rapport à la notion d’égalité », note le politiste. « C’est une grande différence, encore nodale aujourd’hui », renchérit Marc Lazar. En ont découlé des divergences de politiques publiques, la gauche privilégiant l’intervention de l’Etat pour corriger les inégalités quand la droite, les considérant plus « naturelles », s’en remettait aux mécanismes du marché.

« Troisième voie »

« Ce paradigme a vacillé dans les années 1990, lorsqu’il a été remis en cause par la “troisième voie” de Blair et de Schröder, qui ont associé l’égalité à l’égalitarisme », estime Marc Lazar. En France, la gauche au pouvoir récuse alors cette direction. Mais elle a déjà pris le tournant de la rigueur en 1983, acceptant l’économie de marché qu’elle affirmait combattre. En accédant au pouvoir, en 1981, après vingt-trois années passées dans l’opposition, la gauche lisse les différences qui la séparent de la droite. Ce virage contribue au brouillage du clivage droite-gauche. Avec la chute du mur de Berlin en toile de fond, ce qui semblait un antagonisme irréductible devient passage de témoin, au gré des (nombreuses) alternances.

A cette époque, surgissent d’autres clivages. L’irruption du Front national, qui s’emploie justement à renvoyer les deux camps dans le même panier, trouble le jeu, en particulier lorsqu’un « front républicain », de droite et de gauche, se met en place pour le contrer. Prémices du clivage entre « société ouverte » et « fermée » abondamment décrit et commenté depuis deux ans, la question européenne bouscule les deux camps en les traversant chacun. C’est le cas lors du référendum sur le traité de Maastricht, en 1992, et plus encore en 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen. Quelques années plus tard, l’enjeu écologique, monté en puissance avec l’urgence climatique, modifie également la donne. « Une succession d’événements a montré que le clivage droite-gauche était bousculé par d’autres, souligne le politiste Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. Il s’agit d’une dynamique beaucoup plus ancienne que l’élection d’Emmanuel Macron. »

Lire aussi « Le clivage droite-gauche reste vivace sur le terrain idéologique et moral »

« Il ne s’agit pas d’une disparition, mais d’une relégation, estime Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès. Le clivage ouvert-fermé ne supplante pas tous les autres »

Pour Gilles Finchelstein, ce serait une erreur de considérer que ce clivage a disparu. « Il ne s’agit pas d’une disparition, mais d’une relégation, estime le directeur général de la Fondation Jean-Jaurès. Le clivage ouvert-fermé ne supplante pas tous les autres. Il ne dit pas grand-chose sur la question de la redistribution et de la justice sociale, où le clivage gauche-droite vient le lézarder. » Pour Marc Lazar, « une double sensibilité de gauche perdure, autour du rapport à l’égalité, notion qui reste fondamentale, et de l’idée du volontarisme politique ».

Le mouvement des « gilets jaunes » a montré que la question sociale n’avait pas disparu comme par enchantement, ne s’était pas dissoute dans le clivage ouvert-fermé. Que l’offre électorale se modifie, et elle pourrait bien resurgir au premier plan du débat politique. A condition, toutefois, que la défiance massive des citoyens ne soit pas devenue entre-temps leur unique ciment.

Jean-Baptiste de Montvalon

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