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mardi 10 septembre 2019

Il est temps d’en finir avec les « préliminaires », par Maïa Mazaurette | Le Monde 18 août 2019

Cette phase implique une « hiérarchie », elle est ce qui précède la pénétration. Selon Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale », il est grand temps de déconstruire l’idée que le rapport n’est pas complet sans la pénétration.

LE SEXE SELON MAÏA

Parce que nous couchons plus gaiement en territoires humides, les femmes ont longtemps réclamé des préliminaires. Mais les révolutions sexuelles se font par vagues. Depuis une bonne dizaine d’années, certaines réclament la fin des préliminaires.

Non à cause des pratiques que ces derniers recouvrent (la moitié des femmes aimeraient que les préliminaires prennent plus de place dans leur sexualité, selon un sondage Ifop pour Elle en février 2019), mais à cause du mot lui-même.

N’y voyez nul signe d’une inconstance toute féminine (sinon, merci de retourner au XVIIIe siècle) : il s’agit, au contraire, d’une persistance à défendre ses intérêts (hétéro)sexuels. Impossible de légitimer des pratiques sans pouvoir les nommer, et dans cette optique, le mot « préliminaire » a rempli son office : joli, savant mais pas jargonnant, suffisamment flou pour faire émerger des possibles, suffisamment pudique pour ne heurter aucune oreille, il était parfait.

Seulement, maintenant que ces pratiques sont entrées dans la norme (et de manière écrasante, puisque 90 % des femmes ont déjà pratiqué le sexe oral – toujours selon l’enquête IFOP pour Elle de 2019), nous pouvons préciser, contester, réinventer. Nos sexualités bougent, la langue suit le mouvement… sauf que dans le cas qui nous intéresse, la langue est à la traîne.

On ne manque pas d’options

De fait, le simple fait d’employer le mot « préliminaires » induit quatre gros embêtements.

Tout d’abord, les préliminaires induisent une temporalité spécifique, donc un ordre dans lequel le « bon sexe » se déroulerait. Est préliminaire ce qui se passe avant : on ne met pas la charrue avant les bœufs, ni le couscous avant l’apéro, ni la pénétration avant les préliminaires. Quel besoin de subvertir cette chronologie ? Eh bien, celui qui revient constamment au centre de nos soucis : le besoin de casser la routine. Sauf à faire preuve d’un impressionnant esprit de contradiction, on ne peut pas à la fois regretter de s’ennuyer, et s’infliger toujours le même enchaînement de mouvements. (Que ceux qui n’ont jamais repris une tartine de camembert après le dessert me jettent la première pierre.)

Par ailleurs, en 2019, cette temporalité n’a plus vraiment de raison d’être. S’il s’agit d’obtenir une lubrification vaginale, autant acheter du lubrifiant. S’il s’agit de faire monter le désir, autant s’envoyer des sextos, écouter un podcast érotique ou tenter le strip-tease – ce n’est pas comme si nous manquions d’options.

Deuxième hic au royaume des préliminaires : nous ne sommes pas exactement d’accord sur ce qu’ils recouvrent. Certains considèrent que cette phase sert à exciter les partenaires, mais le plus souvent, l’excitation est la raison pour laquelle nous commençons à nous toucher. D’autres considèrent les préliminaires comme une préparation des femmes au plaisir, ce qui sous-entend 1) que les hommes sont toujours prêts, comme de bons petits soldats, 2) que le plat de résistance viendrait après (or, quand on sait que la majorité des femmes atteindront l’orgasme pendant les préliminaires, cette qualification devient absurde : si on devait être techniquement exacts, les préliminaires préparent au plaisir de l’homme, pas de la femme).

Cerise sur le gâteau (et même cerise sur la tartine de camembert), on sous-entend que le désir intervient forcément avant le plaisir, alors qu’on peut parfaitement avoir un orgasme sans désirer quoi que ce soit (au risque de heurter les technophiles, peu de femmes désirent leur vibromasseur). On peut aussi prendre un plaisir qui éveillera le désir. Si ces catégories étaient étanches et ordonnées, ça se saurait !

Une bouillie informe de « câlins »

Troisième souci : en employant un mot fourre-tout, nous renvoyons à l’indistinction des pratiques qui méritent d’être distinguées, sous peine de réduire notre répertoire à une bouillie informe de « câlins ». Ainsi entend-on régulièrement des amants dire qu’ils « adorent les préliminaires », ce qui est aussi informatif que vanter son amour de « la musique ». Quelle musique ? Le death metal, le rap, l’opéra, les trois à la fois ? Quels préliminaires ? Le cunnilingus, le massage, la pornographie, la conversation, l’allumage de bougies, les douches partagées, l’enfilage de bas résille, l’odeur des huiles, le contact d’un glaçon, le goût de la cyprine, le bruit des respirations, tout ça à la fois ?

Enfin, les préliminaires n’impliquent pas seulement un « ordre des choses », ils posent aussi une hiérarchie. Ce sont des préliminaires à la pénétration. Et bien sûr, si un élément doit passer à la trappe, ce sera rarement la pénétration : les conseils pour « pimenter sa vie sexuelle » comportent souvent le « petit coup vite fait » (sans préliminaires donc) – ils ne proposent pas aux lectrices et lecteurs le « petit 69 vite fait » (sans pénétration vaginale).

De ce côté-là, le travail de déconstruction de nos imaginaires reste à accomplir : on a beau rappeler que « rapport sexuel » et « pénétration » sont deux choses différentes qui parfois se recoupent, et parfois non, notre culture exige qu’il y ait une pénétration pour que le rapport soit complet. Cette pénétration est celle de l’homme sur la femme, via le pénis : le massage prostatique ne compte pas, les doigts ne comptent pas, les sex-toys ne comptent pas… et ça commence à faire beaucoup.

Cette hiérarchie influence la manière dont nous pensons la différence entre « vrai sexe » et « caresses », comme si certains types de plaisir étaient sérieux, adultes, délicieusement dangereux, tandis que d’autres seraient relégués à de la gaminerie, voire à de la pruderie (ce qui ne lasserait pas de surprendre nos aïeux, pour qui les rapports oraux étaient l’apanage des travailleurs sexuels).

Essayez !

Cette différenciation produit des situations absurdes, comme deux partenaires ayant eu des orgasmes, ensemble, mais sans faire de « vrai sexe » (c’était donc du tricot – et plus jamais nous ne regarderons nos pelotes de laine de la même manière). Tandis que deux partenaires se pénétrant en deux minutes sans se regarder, sans se parler et sans jouissance, auraient, eux, commis du « vrai sexe » (à ce compte-là, ils auraient peut-être été mieux inspirés d’opter pour du tricot).

Déconstruire l’idée que le rapport n’est pas complet sans pénétration – et conséquemment, donner un second souffle à des préliminaires enfin libres de s’exprimer dans toute leur variété et leur intensité – ne relève pas de la lointaine utopie. Il suffit de changer nos habitudes : tout simplement par la pratique.

Si l’expérience vous intéresse (parce que vous vous ennuyez, parce que même des pratiques agréables peuvent lasser quand elles sont répétées), essayez ! Lors de votre prochaine interaction sexuelle, faites tout ce que vous aimez, sauf la pénétration avec un pénis. Cela vous laisse quelques millions de combinaisons possibles, et tout bêtement : qu’est-ce que vous avez à y perdre ? (S’il vous faut une excuse, dites à votre partenaire que la chroniqueuse du dimanche vous l’a personnellement demandé. Je ferai le dos rond.)

Parce que l’été nous fait sortir d’une logique productiviste, nous donne du temps, subvertit quelques habitudes, voici le bon moment pour remettre à plat nos sexualités. Quitte à abandonner ce mot de « préliminaires » sur une aire d’autoroute…

Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans La Matinale.

Maïa Mazaurette

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