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mardi 10 septembre 2019

« Chez les hommes, c’est que de la mécanique » : attention aux stéréotypes ! par Maïa Mazaurette | Le Monde 25 août 2019

Réduire la sexualité masculine au pénis, c’est aussi procéder à une simplification plus large des hommes qui seraient incapables de paroles ou d’émotions, souligne la chroniqueuse de « La Matinale », Maïa Mazaurette.

Avec des amis pareils, les hommes n’ont pas besoin d’ennemis : côté pile, certains (et certaines !) affirment qu’ils ne seraient « que des bêtes » (espérons que la bête soit un fier étalon, et non un bousier). Côté face, d’autres les renvoient au rang d’objet : « Chez les hommes, le sexe, c’est facile, c’est que de la mécanique. »

Bien sûr, à première vue, nous associons à la mécanique un imaginaire de la simplicité et de la puissance – quoique nous fassions toutes et tous l’expérience de machines exaspérantes de complexité, ou se comportant de manière stupide. 

L’invention même du Viagra semble donner raison aux partisans du tout-mécanique : pour un homme, il suffit d’une pilule, et ça repart ! (Dans le même temps, la toute nouvelle « pilule rose », qui vient d’être approuvée sur le marché américain, semble promise à un échec commercial aussi retentissant que celui de la précédente.)

Cependant, outre le fait que déshumaniser la moitié de la population transgresse les règles de courtoisie les plus élémentaires, rappelons quelques notions d’anatomie aux mécaniciens. Car si les hommes sont des machines, alors les femmes aussi : nous nous différencions à partir d’une même organisation qui lie le pénis au clitoris, la hampe aux grandes lèvres, les testicules aux ovaires, la prostate aux glandes para-urétrales… Tronc qui nous laisse en commun l’anus, le pubis, le périnée, la vessie et ces broutilles sans importance (hum hum…) qui composent le reste du corps.

Comprendre l’« autre »

Si nos anatomies se situent dans une continuité limpide, on voit mal pourquoi un fonctionnement serait compliqué et pas l’autre… à moins qu’on n’ait aucune envie de comprendre cet « autre ». Dire que les hommes sont faciles, c’est camoufler une double incompétence : on est incapable de profiter de la complexité masculine (puisqu’elle n’existe pas) autant que de la complexité féminine (par paresse, ou par manque d’empathie).

Car l’assimilation des hommes à une mécanique vient en effet, toujours, avec son corollaire : les femmes auraient une sexualité « plus compliquée » (sous-entendu, « trop » compliquée). Mais plus compliquée que… qui, par rapport à quoi ? Le point de vue est tellement implicite qu’on en oublie de le préciser : par rapport aux hommes. C’est ainsi qu’une comparaison subjective prend des airs de vérité scientifique. Si les docteurs et penseurs du passé avaient eu un clitoris, ils n’auraient pas trouvé le fonctionnement féminin « compliqué ». Ils l’auraient trouvé normal, parce que cela aurait été leur normalité.

Quand nous répétons ces petites phrases apparemment innocentes, sur les hommes ou sur les femmes, nous ne faisons pas que propager des stéréotypes. Nous réduisons aussi la sexualité masculine au pénis, en oubliant, merci Wikipédia, les cordons spermatiques, le scrotum, les testicules, les épididymes, les canaux déférents, les canaux éjaculateurs, les vésicules séminales, la prostate et l’urètre.

Non seulement l’homme se retrouve réduit à son pénis (autant regarder du porno), mais le pénis lui-même est réduit à un bâton qu’il suffirait d’agiter pour produire le résultat escompté. Eh bien, quel programme enthousiasmant ! Bon courage pour renouveler le répertoire sexuel…

Amputation systématique

Cette réduction participe d’une amputation plus large et plus systématique des hommes (non que les femmes ne soient pas découpées en morceaux, mais elles le sont d’une manière différente). Notre culture sexuelle coupe en effet, également, les hommes de la parole (« ils sont taiseux », « ils sont incapables de s’exprimer »), de leurs émotions (« ils ressentent avec moins d’intensité et moins de nuances ») et de leur contrôle (« ils violent parce que leurs pulsions les débordent »).

A ce titre, même si la question de la dignité des femmes se pose dans l’urgence des viols, des injustices ou des féminicides, la question de la dignité des hommes ne manque pas de pertinence. Voulons-nous vraiment vivre dans une société qui laisse dire, sans apporter de contradiction, que ses citoyens mâles pensent avec leur pénis, que ces pénis ne pensent pas à grand-chose, et que le genre masculin ne se soucie ni d’éthique ni d’esthétique, ni de moralité ni de créativité ? Il n’y a guère qu’en sexualité qu’on se permet de proclamer (et de perpétuer) des clichés aussi dommageables.

Mais, au-delà de stéréotypes limitant les hommes au plus petit dénominateur commun, le problème atteint la compétence sexuelle elle-même. Faire l’amour comme une machine, c’est faire l’amour moins bien qu’un humain – sauf si vous estimez que « faire l’amour » consiste à effectuer un mouvement de piston, auquel cas l’humain n’a aucune chance face à une authentique sex machine (pour information, ces choses-là coûtent à partir de 400 euros, on ne parle pas de petits vibrateurs).

Par ailleurs, quand on parle de sexualité mécanique, on l’oppose à une sexualité organique (ce serait pourtant un bon début, quitte à parler d’organes), à une sexualité imprévisible (ce qui n’est pas une mauvaise chose, quand on sait que les femmes commencent à s’ennuyer au lit au bout d’une année de couple seulement), et surtout à une sexualité cérébrale (parce qu’on ne va pas commencer à utiliser l’intellect – les plaisirs de la chair ne sont pas assez importants ni légitimes pour qu’on leur consacre du temps de cerveau disponible).

De là à considérer l’homme mécanique comme un homme décérébré, il n’y a qu’un pas. Le compliment cache une vacherie : avec les hommes, pas d’histoires, mais si la sexologie parle d’un script sexuel, c’est bien que se raconter des histoires fait partie du jeu.

Corps et âme

Pis encore, en jouant la machine contre l’humain et le pénis contre le cerveau, on réactive des réflexes séparant le corps de l’âme – alors même que nous abandonnons ce paradigme à grande vitesse, et que nous savons pertinemment que nos sexualités se retrouvent aux avant-postes de la somatisation (la débandade quand on est intimidé, l’impuissance quand on est stressé, etc.).

Le plus mystérieux dans cette histoire, c’est encore que des hommes eux-mêmes puissent s’autoqualifier de mécaniques. Si on est une femme hétérosexuelle qui déteste les rapports sexuels, finalement, pourquoi pas : en affirmant que les hommes sont des machines, on peut faire les choses de manière machinale (auquel cas on gagne du temps et on peut finir sa partie de Scrabble).

Mais, quand on est un homme, raconter aux autres, donc se raconter à soi-même, qu’on est une machine, ça n’est pas flatteur. Les actualités nous démontrent quotidiennement les limites de ce schéma : une machine, ça devient rapidement obsolète, ça se remplace. Et puis, jusqu’à preuve du contraire, ça manque encore d’âme.

Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans La Matinale.

Maïa Mazaurette

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