RECHERCHER DANS CE BLOG

jeudi 8 août 2019

L’économie mondiale menacée d’une overdose d’argent gratuit, par Arnaud Leparmentier | Le Monde 8 août 2019


L’Europe est gagnée par l’effondrement des taux. Le loyer de l’argent à dix ans est négatif en Allemagne, en France, en Suisse, en Suède, mais aussi au Japon.

Lors des G20 qui avaient suivi la grande crise de 2008, il était de bon ton de railler ces sommets qui ne produisaient pas grand-chose. Pascal Lamy, alors directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), nous avait alors détrompés : l’important, dans ce genre de réunion, ce ne sont pas les décisions que l’on prend, mais les erreurs individuelles que l’on évite. Comme dévaluer seul sa devise, augmenter ses droits de douanes, baisser seul ses taux d’intérêts, et entrer dans une spirale suicidaire digne des années 1930.

C’était l’époque, aussi, où la planète avait réussi à coopérer et était même parvenue à prendre des décisions communes – lutte contre les paradis fiscaux, relance budgétaire concertée, coordination des banques centrales, choix de la Chine de financer les Etats-Unis, etc.

Une décennie plus tard, ces temps semblent une bénédiction alors que la planète se lance dans le chacun pour soi et établit des équilibres non coopératifs et sous-optimaux : capitulant face au président des Etats-Unis, Donald Trump, la Réserve fédérale américaine (Fed, banque centrale) a, le 31 juillet, baissé ses taux d’intérêts pour relancer l’inflation et faire baisser le dollar. C’était oublier que le reste du monde n’est pas statique. D’autres pays, l’Inde, la Nouvelle-Zélande et la Thaïlande ont fait de même, mercredi 7 août.

Le billet vert ne baisse pas

Bientôt viendra l’Union européenne (UE), qui va approfondir l’aventure des taux négatifs et faire marcher la planche à billets, comme l’a déjà annoncé le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, tandis que les nouvelles noires s’accumulent : la production industrielle allemande a baissé de 1,5 % en juin, augurant d’une possible récession en Europe, tandis que l’absence d’accord sur le Brexit, le 31 octobre, s’annonce catastrophique.

Enfin, face aux droits de douane imposés par Donald Trump, Pékin a réagi en laissant glisser sa monnaie. Est-ce volontaire, comme le pense le locataire de la Maison Blanche qui accuse Pékin d’être un « manipulateur de devise », ou s’agit-il d’un ajustement de marché bienvenu, alors que la Chine connaît un grave ralentissement ?

Au fond, peu importe : la mesure efface, en partie, les droits de douane toujours plus forts qu’impose le président américain et fait surtout paniquer les investisseurs de toute la planète qui craignent une récession généralisée provoquée par la guerre économique. Conséquence : direction le dollar, monnaie refuge par excellence.

Résultat, le billet vert ne baisse pas et surtout, les taux d’intérêts américains s’effondrent. 

Tant pis pour la faible rémunération tant qu’on est en sécurité. Le rendement à dix ans des bons du Trésor est tombé, mercredi en séance, sous la barre des 1,6 % (contre 3,26 % à l’automne 2018). Du coup, le président des Etats-Unis enrage, et a exigé une nouvelle baisse des taux mercredi. « Notre problème n’est pas la Chine… Notre problème est la Fed, trop fière pour admettre qu’elle a commis une erreur. Ils doivent baisser leurs taux plus fortement et plus vite », exige Donald Trump qui accuse l’institution d’« incompétence ».

L’Europe est aussi gagnée par l’effondrement des taux. 

Le loyer de l’argent à dix ans est négatif en Allemagne, en France, en Suisse, en Suède, mais aussi au Japon. L’argent gratuit coule à flots, mais rien ne rapporte rien, d’où la fuite vers les biens rares – l’or, qui a franchi les 1 500 dollars l’once pour la première fois depuis 2013, le bitcoin qui cote 11 500 dollars ou l’immobilier. Quant aux actions, en dépit de soubresauts, elles ne bougent pas.

Mercredi, Wall Street a fini la séance quasi inchangée tandis que la « journée noire » de lundi (le Dow Jones avait perdu 2,9 %) ne l’était pas vraiment. Certes, c’est la pire séance de 2019, mais le Dow Jones a gagné depuis le début de l’année 11 % et le Nasdaq 17 %.

Bigre ! Patrick Artus, économiste en chef de Natixis trouve cette bonne tenue normale : les taux de change flexibles s’ajustent aux droits de douane – ils remplissent d’ailleurs les caisses du Trésor américain, ayant doublé pour atteindre 70 milliards de dollars (62 milliards d’euros) en rythme annuel ; les taux, inférieurs à la croissance prévue, devraient faire monter encore plus les actions alors que les entreprises ont de bons résultats d’autant que leur valorisation n’a rien à voir avec celle de la bulle Internet.

Avec l’argent gratuit, il est impossible d’avoir une récession – les entreprises qui feraient faillite en d’autres temps survivent. Pour rappel, les taux à dix ans en juillet 2007, au début de la crise, étaient à 5 %.

Deux remarques. 

Les industriels de la planète ont cessé brutalement d’investir non pas à cause des droits de douane, mais parce qu’ils ne connaissent pas les règles du jeu qui vont s’appliquer : ce phénomène durera tant que Donald Trump est à la Maison Blanche.

Ensuite, qu’il soit permis de rappeler l’adage de bon sens des boursiers, « les arbres ne montent pas au ciel ». Et c’est ce que craignent de plus en plus d’investisseurs. « Je suis amoureux du cash », a déclaré à New York sur la chaîne CNBC John Rutledge, investisseur en chef de la société financière Safanad. Il craint qu’une étincelle – comme la rupture d’une chaîne d’approvisionnement à cause de la guerre commerciale, ou une faillite bancaire en Chine mais aussi aux Etats-Unis et surtout en Europe où les taux bas sont destructeurs – ne provoque la déflagration dans un monde menacé par une overdose d’argent gratuit.

Ce n’est pas l’avis de Ray Dalio, patron d’un des plus grands hedge fund de la planète, Bridgewater, qui a diffusé, mardi, une vidéo de 30 minutes de plaidoyer pour l’investissement en Chine. Il faut parier autant sur Pékin que sur les Etats-Unis, estime-t-il, de même qu’il fallait investir en Angleterre lors de la révolution industrielle ou lorsque les Etats-Unis sont devenus la première puissance de la planète.

La Chine est, selon M. Dalio, « moins ou pas plus risquée » que les Etats-Unis qui souffrent selon lui « des écarts de richesse, du conflit entre le socialisme et le capitalisme qui est l’objet de la campagne présidentielle, de la fragmentation des décisions politiques et de l’absence d’efficacité de la politique monétaire ».

Pour Ray Dalio c’est l’Europe le grand point faible. « L’Europe est très risquée, car la politique monétaire est presque en panne de carburant, elle est fragmentée politiquement et elle ne participe pas à la révolution technologique ». Un rappel aux Européens un peu prompts à croire que leur prétendue « stagnation séculaire » – elle n’existe que sur le Vieux Continent – est provoquée par Donald Trump

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire