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samedi 3 août 2019

« Le sexe et les corps sont encore une conquête à faire » | LE MONDE 03/11/2017

Dans une tribune au « Monde », Virginie Girod et David Medioni réagissent au hashtag #balancetonporc. Ils expliquent que la problématique qu’il induit renvoie à l’éducation et à la question de la libération des corps.

Harvey Weinstein, accusé d’agressions et de harcèlement sexuel, à la cérémonie des Oscars en 2015.

Jamais la phrase d’Eschyle selon laquelle la « parole apaise la colère » ne s’est aussi bien vérifiée. Depuis quelques jours, des femmes - nombreuses - sur le hashtag #balancetonporc racontent des agressions sexuelles ou des harcèlements dont elles ont été victimes.

Le contenu est cru. Terrible. Dans le flot continu des messages, la colère, la honte de n’en avoir jamais parlé sont là. Présentes. Fortes. Dans ce flot, il y a aussi la force du nombre. Ce nombre qui libère collectivement et qui fait dire à certains égarés de la pensée que ces témoignages ne servent à rien.

Pour l’homme, la masse ininterrompue des messages est une stupeur. Un effarement. Comment est-ce possible ? Ai-je été moi-même, un jour, le porc ? Pour la femme, l’effet est perturbant. Suis-je une victime ? Et si elle n’a pas de porc à balancer, cautionne-t-elle à son insu les gestes déplacés d’hommes qui la réifient ?

Des tas de questions qui montrent - si besoin en était - la pertinence de cette libération de la parole. Reste le point crucial : que faire de tout cela ? Doit-on attendre le prochain hashtag à la mode en faisant des réflexions de comptoir ? Doit-on se contenter d’une nouvelle loi sur le harcèlement de rue et allonger les délais de prescription ?

Ne pas perdre la face

Certainement pas ! Cette libération salutaire des mots doit entraîner une nouvelle donne. Une nouvelle donne dans les mœurs de nos sociétés trop encore plombées par des siècles de patriarcat. Dans l’imaginaire collectif, la croyance selon laquelle la virilité passe par la nécessité de faire des conquêtes féminines est tenace.

De DSK au dragueur des rues, certains hommes cherchent à prouver leur potentiel de mâles dominants en séduisant des femmes réduites à l’état de trophées. Généralement, ces hommes confondent la drague et l’agression. Tout refus exprimé par la gente féminine ébranle inéluctablement la vision qu’ils ont de leur propre valeur.

Blessés par leur mésestime d’eux-mêmes, ils insultent les femmes ou s’autorisent des gestes déplacés tels que des attouchements non consentis. Ils revalorisent leur ego en prenant le dessus par l’agressivité. Ne pas perdre la face. Etre fort. Ne pas montrer son incapacité à susciter le désir. Ces pensées sont autant de mythes sur la masculinité qui empoisonnent les rapports entre les individus.

Si les mœurs doivent changer, il convient de démontrer aux hommes que leur valeur ne dépend pas du nombre de femmes qu’ils mettent dans leur lit où qu’ils évoquent publiquement comme faisant partie de leur cheptel. L’objectif de la séduction est de rendre la femme désirante et non de la soumettre.

La vertu n’a plus de sens dans notre société

Pour les femmes, la quête de la liberté sexuelle a tout du fantasme. Quand on veut insulter une femme, on la traite encore volontiers de « pute », de femme qui s’offre aux hommes, à tous les hommes, d’une femme qui ne protège pas sa vertu, qui aime le sexe, en d’autres termes, qui ne se respecte pas.

Ne peut-on, aujourd’hui, être une femme, aimer le sexe, choisir ses amants et, précisément, par la sélection, se respecter ? Une femme qui choisit, comme Catherine Millet, de se faire baiser par des inconnus au bois de Boulogne, est-elle forcément une salope ? Les premières à vilipender les femmes libres sexuellement sont les autres femmes, celles qui n’osent pas assumer leurs désirs et continuent à vivre dans la croyance qu’il y a quelque chose de condamnable dans le sexe que seul l’amour peut absoudre.

La véritable évolution des mœurs serait d’accorder aux femmes une liberté sexuelle en accord avec leur libido naturelle, sans jugement de valeur. La vertu n’a plus de sens dans notre société postmoderne où le patriarcat est moribond. Quitte à changer de paradigme social, ayons le courage de choisir la liberté totale dont l’unique corollaire devrait être le respect.

Nous y sommes donc. La problématique induite par ce hashtag « balance ton porc » est une question d’éducation et de libération des corps. Education pour briser les schémas patriarcaux dans lesquels les enfants – aujourd’hui encore – sont élevés. Il devra aussi également être question de libération des corps car, oui, le sexe et les corps sont encore une conquête à faire. Sinon, les hommes resteront des « porcs » et les femmes des « putes ».

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