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lundi 5 août 2019

Embryons mi-cochon, mi-homme : tout comprendre du projet qui fait peur, par Hélène Combis | France culture 02/08/2019

Le Japon a autorisé la création d'embryons hybrides humains-animaux, destinés à devenir une nouvelle source d'organes à transplanter chez l'humain. Un projet jamais vu, qui ébranle le monde de la bioéthique. Mais est-il si terrifiant ? Explications avec le biologiste référence Pierre Savatier.

Un porcelet
Donner vie à des animaux possédant des organes humains ? 

C'est le projet fou du chercheur japonais Hiromitsu Nakauchi, qui dirige des laboratoires à l'université de Tokyo, et à celle de Stanford, en Californie. 

L'objectif  ? 

Créer une nouvelle source d'organes destinés à être transplantés sur des patients qui pourraient ainsi se dispenser des médicaments antirejet.

Les équipes du scientifique japonais se sont déjà illustrées en la matière il y a une dizaine d'années, en donnant vie à un rat dont le pancréas avait été développé à partir de cellules souches de souris. L'organe avait ensuite été greffé avec succès chez une souris diabétique, permettant sa guérison.

Si l'idée, transposée à l'échelle humaine, peut faire froid dans le dos, elle est pourtant soutenue par le ministère japonais de la Science qui a donné son feu vert au chercheur le 30 juillet. Jusque-là, il interdisait pourtant de telles expérimentations sur des embryons au-delà de 14 jours, comme le rappelait la revue Nature (en anglais) le 26 juillet.

L'ambition d'Hiromitsu Nakauchi est dorénavant de repousser ce terme, et de cultiver des embryons de souris et de rat jusqu'à 14,5 jours, moment où les organes sont quasi-complètement formés. Puis de transposer l'expérience sur des animaux plus grands, comme le mouton, ou le porc - dont le génome présente de grandes similitudes avec celui de l'homme - et de faire se développer chez eux des embryons hybrides durant 70 jours... Mais il lui faudra pour cela obtenir une nouvelle approbation d'un comité d'experts.

Premier point : c'est loin d'être gagné !

Si les expérimentations avec des rats et des souris ont été couronnées de succès, les essais d'injection de cellules souches pluripotentes humaines dans des embryons de porc n'ont jusque-là pas été concluants. Des chercheurs californiens ont ainsi créé un embryon chimère (organisme doté de plusieurs génomes) porc-humain en 2017. Leur travail a démontré que le taux de colonisation par les cellules souches humaines dans l'embryon porcin était effectivement très faible, inférieur à 1 cellule humaine pour 1 000, pour prendre les chiffres les plus optimistes, comme l'explique le chercheur lyonnais Pierre Savatier, directeur de recherche à l'Inserm et spécialiste des cellules souches :

Les cellules souches pluripotentes humaines dont on dispose ont intrinsèquement une capacité à coloniser l'embryon extrêmement faible par rapport aux cellules équivalentes de la souris. L'homme et le porc sont des espèces qui sont extrêmement éloignées l'une de l'autre. Les cellules souches pluripotentes humaines, lorsqu'on les met dans un embryon de porc, ne trouvent pas un environnement approprié, et de fait ne sont pas capables de participer à son développement.

Pour tenter de pallier cette difficulté, le Japonais Hiromitsu Nakauchi a introduit une mutation dans les embryons qu'il utilise, pour empêcher la formation d'un organe précis, comme le pancréas par exemple, explique encore Pierre Savatier. L'idée est ensuite d'injecter des cellules souches humaines qui ont le potentiel de former un pancréas :

Ça fonctionne, la preuve de ce concept a été apportée il y a quelques années par Nakauchi, entre le rat et la souris. Mais ce sont des rongeurs, leurs cellules souches sont bien meilleures. Et le rat et la souris sont des espèces qui sont très proches. Mais faire la même chose entre l'homme et le porc, pose de très gros problèmes technologiques, il n'est pas du tout évident que ça marche. Nakauchi explique que le fait d'introduire cette mutation va créer un vide dans le fœtus et que par conséquent les cellules pluripotentes humaines vont chercher à combler ce vide en fabriquant un pancréas. C'est de la théorie, la pratique, c'est une autre histoire. Bien sûr, le potentiel sur le plan médical est extraordinaire, et cette autorisation est très importante. Mais ce projet est très audacieux et il peut être réalisé dans un an, comme dans dix !

Comme dans les pires scénarios de SF, créer des êtres hybrides au cerveau mi-animal, mi-humain ?

Comme le rappelle avec à-propos France Inter, Nicole Le Douarin, la pionnière des travaux sur les chimères est française. Pourtant, la loi de bioéthique interdit ce genre d'expérimentations en France.

Pour quelles raisons ? 

La plus grande crainte des bio éthiciens est que les cellules humaines implantées dans les embryons animaux se propagent de manière arbitraire dans l'organisme de ces derniers, jusqu'à leur cerveau, dont elles affecteraient le fonctionnement. "Il ne faut à aucun prix que le cerveau de l’animal soit humanisé et qu’on se retrouve avec un porc qui aurait un cerveau en grande partie d’origine humaine", alertait ainsi le docteur John De Vos, responsable du département ingénierie cellulaire et tissulaire au CHU de Montpellier, dans une interview accordée à Franceinfo en 2017.

Pierre Savatier, lui aussi, estime que le risque est bien réel, et que le problème éthique qui se poserait alors serait extrêmement sérieux. Mais il existe une parade, explique-t-il :

Il faut modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines de façon qu'elles aient la capacité à faire du pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau. Dans ces conditions, le fœtus ou le porc nouveau-né aurait uniquement un pancréas humain. Je pense que c'est ce que comptent faire les équipes de Nakauchi car ils sont extrêmement soucieux des conséquences éthiques auxquelles ce type d'expériences pourraient aboutir.

Pierre Savatier insiste sur ce point : même si cela pourrait avoir un intérêt sur le plan biomédical, la bioéthique exige l'interdiction formelle d'une colonisation de la lignée germinale du porc par des cellules humaines : "On ne veut pas que les organes génitaux du porc se mettent à produire des gamètes mâles ou femelles humains, il faudra vérifier que ces gamètes sont normaux... ça pose de nouvelles difficultés scientifiques, techniques, aussi bien qu'éthiques, qui sont considérables."

Mais à ce sujet, le scientifique se veut rassurant, affirmant que toutes les agences de régulation et de réflexion qui travaillent dans ce domaine s'attachent à faire en sorte que les cellules souches pluripotentes humaines aient perdu la capacité à former des gamètes, des cellules sexuelles.

Troisième et dernière ligne rouge : l'animal qui va résulter de ces expérimentations doit continuer à avoir une apparence animale :

Il aura peut être, dans le meilleur des cas, un pancréas humain, ou un foie, un système digestif... mais on ne veut pas que ça aille au-delà, et on ne veut surtout pas que le porc ait une apparence humaine, qu'il y ait le moindre changement dans sa morphologie qui pourrait laisser penser qu'il se met à ressembler à un humain. On est très très loin de cette situation, c'est vraiment de la science-fiction sur le plan technologique, ce n'est pas quelque chose qu'on considère comme extrêmement sérieux, mais néanmoins on en parle, et on fera en sorte que ça n'arrive pas. L'un des moyens est là aussi d'introduire différentes mutations dans les cellules souches pluripotentes humaines de sorte qu'elles perdent la capacité à participer à la formation de différents organes et s'orientent vraiment vers l'organe que l'on veut fabriquer.

Et le droit animal dans tout ça ?

Interviewé par le journaliste Ilan Malka (qui avait consacré un sujet à cette actualité japonaise dans le journal de 8h du 1er août) le biologiste cellulaire Eric Karsenti, directeur de recherche au CNRS ne cachait pas son manque d'enthousiasme concernant ce projet japonais ; même s'il soulignait combien la question est compliquée (“Si Pasteur n’avait pas fait ses expériences sur l’immunisation, on n’aurait pas les vaccins !") :

Utiliser des animaux pour cultiver des cellules, c’est toujours problématique, d’un point de vue éthique. Et puis l’autre aspect, c’est l’aspect utilitaire qui peut en être fait : la possibilité de commercialiser les cellules souches destinées à guérir les gens. Si jamais le Japon fait ce genre de manipulation, il faut que ça reste à but non lucratif, c’est-à-dire que ça ne soit pas utilisé par les laboratoires pharmaceutiques pour faire du profit, parce qu’alors-là on ne saurait pas où ça va… A la limite si c’est très bien contrôlé, que ça reste dans le domaine médical, à but non lucratif, ça peut ne pas être catastrophique, mais de toute façon il y a le problème éthique de faire des mélanges d’espèces comme ça…

Sur cette question de l'éthique animale, Pierre Savatier affirme que ces expériences sont menées dans des conditions respectant autant que possible le bien-être animal :

Pour avoir vu comment s'effectue la recherche sur l'animal dans des laboratoires de recherche académique au Japon, je peux absolument certifier que les animaux qu'on fera participer à ces expériences souffriront beaucoup moins que les animaux élevés avec un but de consommation en Europe. Tout va être réalisé dans des conditions expérimentales absolument identiques à celles qu'on aurait pour une chirurgie chez l'homme, avec des conditions d'expérimentation, de chirurgie et d'élevage qui sont ce qu'on peut faire de mieux dans ce domaine. Ensuite, la question est sociétale : que favorise-t-on entre l'éthique animale, et la bioéthique humaine, la pénurie d'organes ? C'est une discussion qui doit être menée à l'échelle de la société.

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