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dimanche 18 août 2019

Comment « l’instabilité des unions matrimoniales modifie les décisions économiques des individus », par Jean-Pascal Gayant | Le Monde 15 août 2019

En un demi-siècle, le mariage monogamique a considérablement changé : il n’est plus un dispositif de transmission patrimonial et d’assurance sociale, mais un dispositif de formalisation de la vie amoureuse relativement instable, observe, dans une tribune au « Monde », l’économiste Jean-Pascal Gayant.

« Le développement de la protection sociale a 
paradoxalement accentué la désagrégation du mariage 
traditionnel : la garantie de subsistance est désormais 
largement assurée par la puissance publique 
si le conjoint-« assureur » est inexistant 
ou a délaissé le foyer. »

Tribune. Dans son ouvrage Civilisations. L’Occident et le reste du monde (Editions Saint-Simon, 2014), l’économiste Niall Ferguson listait les six « applications tueuses » qui avaient, selon lui, permis à l’Occident de dominer le monde de la fin du XVe siècle à nos jours : la concurrence, la science, la propriété, la médecine, la société de consommation et l’éthique du travail.

Il conviendrait sans doute d’ajouter à cette liste un dispositif institutionnel qui s’est avéré essentiel à l’émergence et la préservation de cet enchaînement vertueux de circonstances : le mariage monogamique.

Subsistance, éducation, transmission

Le mariage monogamique est une pierre angulaire de la civilisation gréco-latine et fut un puissant dispositif de stabilité sociale.

Dans la Grèce antique, le citoyen avait vocation à s’unir avec une femme unique, et le couple ainsi constitué avait l’obligation de donner naissance à trois enfants (légitimes). Ce système permettait en particulier de garantir l’équilibre démographique entre les citoyens et les non-citoyens. Le mariage était un fardeau que seul le devoir civique justifiait.

Dans la Rome antique, le mariage demeura une charge civique, l’acte fondateur de la famille qui permettait la transmission patrimoniale aux enfants reconnus par la loi. Ce modèle, qui ne fut pas fondamentalement modifié « quand notre monde est devenu chrétien » (titre d’un ouvrage de Paul Veyne paru en 2007 chez Albin Michel), produisait une organisation sociale favorisant l’égal accès des individus aux opportunités affectives et sexuelles, le mariage monogamique engendrant mécaniquement un équilibre dans l’appariement entre individus des deux sexes.

Certes, ce mécanisme d’appariement n’était, jusqu’à la fin du XIXe siècle, guère fondé sur les préférences intrinsèques des protagonistes, mais plus sûrement sur les stratégies patrimoniales – au sens large – des parents. Le mariage était ainsi le cadre permettant de garantir les possibilités de subsistance et d’éducation des enfants, ainsi que les possibilités de subsistance des femmes et des veuves, tout en sécurisant la transmission du fief ou du patrimoine.

Les hommes et les femmes étaient souvent mal appariés, mais ils étaient appariés et produisaient une descendance. La soif de relations amoureuses et sexuelles était, le cas échéant, étanchée dans le cadre de relations extraconjugales. A certaines époques, les relations extraconjugales et le recours aux prestations de prostituées constituaient même une norme sociale.

L’émergence du « mariage d’amour »

Il n’est donc pas déraisonnable de penser que le mariage monogamique a contribué à une certaine forme de stabilité sociale propice au développement de l’Occident. A contrario, la polygamie, si elle garantit aussi les possibilités de subsistance des femmes et des enfants, engendre un déséquilibre d’accès à la cellule familiale qui crée des frustrations et amplifie les tensions sociales (les inégalités pécuniaires sont accentuées par les inégalités affectives). En outre, le fait, pour un nombre important d’actifs, de quitter très tardivement (ou de ne jamais quitter) le foyer parental affaiblit la dynamique de consommation.

Le mariage monogamique, s’il n’a formellement que très peu changé jusqu’au début des années 2000, a pourtant subi une profonde mutation avec l’émergence du « mariage d’amour », né à la fin du XIXe siècle. A partir de cette époque, la perception du contrat de mariage a changé : il n’était plus le dispositif institutionnel qui validait administrativement la constitution d’une unité familiale, mais le cadre intime dans lequel devaient s’épanouir les désirs et les plaisirs des époux.

Le monde des humains n’est guère différent de celui des autres animaux : seule une petite fraction des hommes suscite le désir des femmes

Bien sûr, la satisfaction des besoins des enfants fut, dans ce cadre, assurée aussi bien – si ce n’est mieux – que dans le contexte précédent : le produit de l’union de deux époux s’aimant d’amour sincère devenait immanquablement « l’enfant de l’amour » dont les besoins sont spontanément satisfaits et auquel est dispensé, autant par altruisme que par devoir, une éducation.

En matière de qualité de l’appariement, les choses ne s’améliorèrent que partiellement jusque dans les années 1960. Il y avait, en effet, dans un contexte de domination masculine, celles qui parvenaient à se marier avec ceux qui leur plaisaient réellement, puis il y avait les autres qui se « casaient » selon une logique de file d’attente et au gré des contraintes sociales et géographiques.

« Rotation des conjoints »

Les progrès technologiques et sociaux facilitant la contraception et l’indépendance pécuniaire des femmes ont ensuite modifié la donne : à partir du début des années 1970, les divorces, qu’ils soient ou non suivis de remariages, sont devenus choses courantes. De façon très rationnelle, la génération des « enfants du divorce » a commencé à considérer avec méfiance l’engagement contractuel de mariage : désormais, on se marie beaucoup plus tard, ou on ne se marie plus du tout.

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En outre, en devenant un contrat réputé formaliser une union amoureuse, le mariage a, sans surprise, suscité la revendication qu’il soit accessible à des conjoints de même sexe (Le mariage d’amour a-t-il échoué ?, Pascal Bruckner, Grasset, 2010). En un demi-siècle, le mariage monogamique a donc considérablement changé : il n’est plus un dispositif de transmission patrimonial et d’assurance sociale, mais un dispositif de formalisation de la vie amoureuse relativement instable, prenant des formes multiples.

Quelles peuvent être les conséquences de ces profondes transformations en termes économiques ?

A partir de l’instant où est supprimée la référence au genre dans le mariage, il n’existe plus aucune raison de restreindre les contrats d’unions institutionnelles à deux individus seulement

Depuis une vingtaine d’années, les sites de rencontre sur Internet ont emmagasiné des masses de données relatives aux préférences des hommes et des femmes qui les fréquentent. Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, il n’est plus possible de croire en la validité de la maxime « à chacun sa chacune ». Une étude analysant les « likes » et les « swipes » sur Hinge et Tinder, nécessaires avant toute prise de contact (via messages) entre un couple potentiel, montrant que les 80 % d’hommes les moins bien lotis (en termes d’attractivité) rivalisent pour les 22 % de femmes situées au bas de l’échelle, quand les 78 % de femmes les plus séduisantes rivalisent pour les 20 % des hommes les plus demandés. Le monde des humains n’est guère différent de celui des autres animaux : seule une petite fraction des hommes suscite le désir des femmes.

La disparition du mécanisme d’allocation de partenaires de sexe opposé qu’était l’hégémonique mariage monogamique hétérosexuel peut ainsi devenir un révélateur des préférences intrinsèques des individus. Il semble se développer un modèle de « rotation des conjoints » en fonction des opportunités de meilleurs appariements, décrit par l’économiste américain Gary Becker (1930-2014, auteur de Traité sur la famille, 1981). La nouveauté est que le mécanisme de recherche d’un meilleur appariement est désormais élargi aux conjoints de tous sexes.

Revirement

L’instabilité des unions matrimoniales peut modifier les décisions économiques des individus. La perspective temporelle du ménage est désormais plus courte, sans doute moins propice à l’acquisition de logements de grande taille et à la constitution d’une épargne sur le socle de produits d’assurance-vie. La « production » d’enfants peut aussi être réduite, au regard des risques de séparation dans les couples hétérosexuels et homosexuels féminins, ainsi que par la croissance du nombre de couples homosexuels masculins.

L’instabilité des couples, qu’ils soient ou non mariés, a des effets contrastés sur l’activité économique : l’incertitude sur la durée de vie du ménage semble moins propice à la consommation (en particuliers de biens durables), mais la séquence des séparations-recompositions d’unions augmente la demande de logements. Il est enfin à noter que le développement de la protection sociale a paradoxalement accentué la désagrégation du mariage traditionnel : la garantie de subsistance est désormais très largement assurée par la puissance publique si le conjoint-« assureur » est inexistant ou a délaissé le foyer…

Il est enfin une ultime question susceptible de rebattre les cartes du contexte social dans lequel s’organise l’activité économique. A partir de l’instant où est supprimée la référence au genre dans le mariage, il n’existe plus aucune raison de restreindre les contrats d’unions institutionnelles à deux individus seulement. Il n’est alors pas exclu de voir émerger la revendication de possibilité d’unions de plus de deux personnes, en particulier si le déséquilibre d’inclinations entre les mâles et les femelles se confirme chez les humains.

Par un singulier revirement, la polygamie, qui était la norme dans les civilisations proches et moyennes orientales précédant l’Antiquité gréco-latine, ferait alors un retour par la petite porte de l’histoire…

Jean-Pascal Gayant (Professeur de sciences économiques à l’Université du Mans et au Centre de recherche en économie et management, CREM, université Rennes-1)

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