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samedi 13 juillet 2019

Lettre de Léopold de l’Orient éternel, par notre F:. Candide Alain F 25/04/2016

Je m’appelle Léopold et je suis… en fait je crois que j’ai été étudiant en droit. J’ai… en fait, j’aurais dû avoir 21 ans. Je ne sais pas où je suis, ni pourquoi. Ce dont je suis sûr et certain, c’est que j’ai été et je resterais toujours Belge. Car même dans mon état, je suis fier de dire que je suis Belge. Ne m’en voulez pas pour mon manque de cohérence mais je suis un peu désorienté. Fort heureusement je ne suis pas seul. En fait, nous sommes trente-deux. Non. Nous sommes trente-cinq. Mais je ne sais pas comment je suis arrivé ici. Et les autres non plus.

En ce qui me concerne, je suis parti comme tous les matins à l’école. J’ai embrassé ma mère et même si mon cœur me poussait à lui dire un « je t’aime, maman », ma fierté de mâle en devenir m’en a empêché de le faire. J’ai ensuite pris le métro. Puis rien. Sauf peut-être ce bruit assourdissant qui m’a plongé pour quelques instants dans le noir. Et quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu maman penchée au-dessus d’un corps. Le mien. Enfin, je crois. Car je ne sentais plus ses larmes coulant à flot et caressant mon visage, ni la chaleur, oh combien douce, de son corps quand elle me serrait dans ses bras. Elle pleurait et me répétait sans cesse qu’elle m’aimait. Comme si cette formule magique devait avoir pour effet de me ramener dans le monde que je venais de quitter. Elle était pleine de rage. Je le sentais bien. Sauf qu’elle n’osait rien dire. Elle a été bien éduquée : un Belge n’a jamais le droit de crier sa souffrance. Afin de ne pas offenser ceux qui les plongent depuis des décennies dans la souffrance. Ne dit-on pas, sois belge et tais-toi ! Touché par sa souffrance, j’ai regardé autour de moi à la recherche d’une petite porte de secours pour retourner dans le monde que je venais de quitter, et ce, afin d’apaiser sa douleur. Malheureusement, il n’y en avait aucune. Le passage ne se fait que dans un seul sens. Jamais dans les deux. Et c’est comme ça que j’ai découvert mes compagnons. L’un d’entre eux m’a approché et m’a dit d’une voix on ne peut plus pure : « Ne sois pas triste, petit. Le jour venu, elle sera de nouveau avec toi. Avec nous tous. » Je ne suis pas triste. Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un regard réprobateur vers les trois autres. Ceux qui ne font pas partie de notre groupe. Du moins, pas encore. Ceux qui par leur geste irréfléchi nous ont envoyé dans ce monde si vaste, si… éternel. Ils s’étaient tous les trois retirés un peu plus loin et leur honte a été telle qu’ils n’osaient même pas nous regarder droit dans les yeux. Pourtant, ce n’était pas de leur faute. On leur a menti. Tous comme à nous d’ailleurs. A eux, on leur a dit que dieu existait et qu’un paradis bourré de vierges attendait ceux qui se faisaient tuer pour lui. À nous, on nous a dit que la démocratie existait et que nous étions en sécurité. Ou peut-être quand ils disaient « nous », ils ne pensaient qu’à eux. Car aucun dictateur ni rejeton de dictateur n’est parmi nous. En fait, eux ils ne se baladent jamais en métro. Ni leurs rejetons, d’ailleurs. Qui a vu un dictateur prendre le métro. Pas moi, en tout cas. Mais tant mieux. Au moins ici il n’y aura plus de mensonge. Ici nous sommes tous égaux. Pas de fausse discrimination positive. Pas de promotion en fonction du sexe. Ici, il ne faut pas être femme pour être promue. N’est-ce pas, monsieur le commissaire divisionnaire ? C’est triste de savoir que dans le monde que je viens de quitter les trois piliers de l’histoire commencent avec un D. Dieu, dictature, démocratie. Deux illusions et une seule réalité. D’ici où je suis, je peux vous dire d’ores et déjà que la démocratie n’est qu’une illusion. Je vous laisse le soin d’en découvrir la deuxième. Car moi je dois partir. C’est un long voyage qui nous attend, moi et les trente-et-un autres. Ou peut-être trente-quatre autres si les trois se décident de nous suivre. Après tout, ils n’ont pas le choix. Nous avons toute l’éternité devant nous afin de parcourir l’Orient éternel. Mais avant de vous quitter j’aimerais dire à maman « je t’aime ». Et je t’ai toujours aimé, même si mon orgueil de macho m’a empêché de le crier sur tous les toits. Pardonne-moi si ce matin, j’ai pris trop tard ou trop tôt le métro. Je ne pouvais pas savoir. Et à vous les autres, je n’ai qu’une seule chose à vous dire : vivez à ma place. Vivez libres et heureux même si pour cela, il va falloir que vous vous soigniez d’abord de toutes les maladies qui vous empêchent de sourire.

2 commentaires:

  1. Un de nos meilleurs Candides ! Merci Alain pour ce témoignage.
    Fr, JP

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  2. Cher Alain,
    Je suis heureux de ne pas avoir été là pour ce Candide. Je n'aurais pas pu m'empêcher de montrer mon émotion, d'étaler même mon émotion en l'écoutant. Merci Alain.
    Je ne connaissais pas Léopold mais il était le petit fils d'une amie et le camarade d'un de mes petits fils. Ton F Pierre V

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