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vendredi 21 juin 2019

Rien ne sert de mépriser les populistes, par Gaspard Koenig | Generation Libre 05/06/18

Le pire peut arriver en Italie, désormais gouverné par un gouvernement « populiste ». Mais pourquoi pas, aussi, des fulgurances inattendues ? La combinaison d'une flat tax et d'un revenu universel, proposée par la nouvelle alliance, est une idée d'avenir.

Il est acté comme une ritournelle que le nouveau gouvernement italien serait « populiste », par contraste avec les partis classiques, responsables et matures, qui ont réussi à accumuler une dette publique de plus de 130 % du PIB et à maintenir le taux de chômage des jeunes à 35 %. A cette aune, Silvio Berlusconi et son Forza Italia semblent soudain devenus respectables.

De lumineux experts en sciences politiques nous expliquent où tracer la frontière entre démagogie et éloquence, entre les sujets interdits et les débats acceptables. Les capitales européennes ont applaudi l'attitude autoritaire du président italien, caricature d'une élite enfermée sur elle-même, appelant à la rescousse un ancien économiste du FMI pour contrer la pensée antisystème ! A force de vouloir que rien ne change, on prend le risque de transformer les révoltes en révolutions.

Si les populistes plaisent au peuple, il faut peut-être tâcher de comprendre pourquoi. Les nouvelles forces politiques qui émergent cahin-caha dans tous les pays occidentaux reflètent les angoisses des citoyens et la transformation de la société. En mettant de côté l'inquiétante rhétorique nationaliste (et ouvertement xénophobe dans le cas de la Ligue), il existe dans le programme économique et social de cette coalition hétéroclite deux éléments radicaux qui méritent toute notre attention.

Le M5S propose en effet l'instauration d'un revenu de citoyenneté (« reddito di cittadinanza »). C'est un besoin réel dans un pays où les aides sociales sont faibles et disparates : il n'existe pas l'équivalent du RSA et l'indemnisation du chômage reste limitée (dégressive et réduite à douze mois, ce qui n'a pas empêché l'explosion du chômage, contrairement au mythe entretenu par la droite française). Mais c'est surtout un puissant outil d'émancipation dans un monde où le salariat recule et où chacun est censé devenir, pour reprendre l'expression de Foucault au sujet du néolibéralisme, « l'entreprise de lui-même ». Le revenu universel, discuté et expérimenté dans un nombre croissant de pays (de l'Ecosse à la Finlande en passant par l'Inde), devrait représenter le fondement du système social du XXIe siècle, éradiquant la grande pauvreté et permettant à chacun de construire sereinement sa propre palette d'activités. Même si la proposition du M5S demeure modeste, en conservant de nombreuses conditionnalités (faibles revenus, absence d'activité professionnelle) et obligations (travaux d'utilité publique, recherche d'emploi), elle représente un saut idéologique important, et une première mondiale pour un pays de cette importance.

La Ligue, quant à elle, défend bec et ongles une flat tax , soit un taux d'imposition unique sur l'ensemble des revenus (avec deux niveaux, 15 % et 20 %). Là encore, nos systèmes fiscaux devenus kafkaïens, multipliant les impôts d'un côté et les niches fiscales de l'autre, ont besoin d'un toilettage d'envergure. La complexité actuelle encourage l'évasion fiscale comme le travail au noir et entretient une horde de parasites, à commencer par les avocats fiscalistes chargés de montages rocambolesques. La flat tax remettrait les grandes fortunes dans le droit commun et redonnerait au citoyen le goût de la contribution publique.

La conjonction de ces deux propositions, qui n'étaient pourtant pas destinées à se rencontrer, pourrait fournir une solution quasi miraculeuse. La combinaison d'un revenu universel et d'une flat tax, théorisée il y a une vingtaine d'années par Anthony Atkinson, permettrait en effet de construire un système socio-fiscal simplissime, compréhensible par tous, budgétairement équilibré, dépourvu d'effets de seuil et affranchi de la bureaucratie. C'est un schéma que mon think tank, GenerationLibre, a proposé pour la France sous le nom de Liber, en pensant le revenu universel sous la forme d'un crédit d'impôt. Ainsi chacun reçoit et chacun contribue. L'impôt reprend tout son sens en assurant à chacun la garantie de subvenir à ses besoins de base. Et l'individu peut retrouver son souffle en échappant à la chape de plomb administrative qui grève aujourd'hui la moindre initiative.

J'ai conscience que le nouveau gouvernement, fragile et inexpérimenté, est bien loin d'avoir établi une feuille de route budgétairement viable et techniquement fondée. Mais pourquoi ne pas lui laisser une chance ? Comme Malaparte dans le chaos de Naples après-guerre, efforçons-nous de discerner parmi les ruines du système politique traditionnel les lueurs d'un avenir possible.

Gaspard Koenig

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