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jeudi 13 juin 2019

∆∆∆ Pourquoi un conservateur britannique ne peut pas aimer l'Union européenne : aux yeux de Roger Scruton, l'exercice de la démocratie ne se conçoit que dans le cadre national | France culture 06/10/2016



Le conservatisme de Roger Scruton, tel qu’il en résume la doctrine dans le livre qui vent de paraître, De l’urgence d’être conservateur, peut-il nous aider à comprendre ce que veulent ces 52 % d’électeurs britanniques qui ont voté pour le Brexit ?

L’un des grands mérites de ce livre, c’est de nous faire percevoir la conception que beaucoup d’Anglais se font de leur nation ; or, elle ne correspond pas exactement avec la nôtre ; et elle est incompatible avec le projet supranational de l’Union européenne.

Roger Scruton ne conçoit pas l’exercice de la démocratie hors du cadre national. Parce qu’il est conservateur, la loyauté politique lui paraît dépendre de l’attachement primordial à un lieu familier. « La première des choses est le territoire », dit-il. Il réclame que l’on place au cœur de l’oikonomia des Grecs qui nous a donné notre économie l’oikophilia – l’amour du foyer. Pas seulement en tant que lieu rassurant, mais aussi ceux qui l’habitent, « les nôtres », dont les comportements sont prévisibles parce qu’ils partagent les mêmes habitudes, les mêmes coutumes que nous.

Et Scruton de citer Le lion et la licorne, ce texte magnifique où George Orwell, fait l’éloge du patriotisme, digne et tranquille, des classes populaires britanniques. Car leur goût pour « le petit jardin qu’on a derrière chez soi, le coin du feu, la bonne tasse de thé, la liberté individuelle… » ne les empêche pas, au moment du péril extrême, de faire preuve d’un patriotisme dont les classes dirigeantes et les intellectuels sont, eux, incapables. Les premières, par faiblesse, les seconds par affinité pour la trahison. Je cite Orwell « le patriotisme n’a rien à voir avec le conservatisme. Bien au contraire, il s’y oppose, puisqu’il est essentiellement une fidélité à une réalité sans cesse changeante et que l’on sent pourtant mystiquement identique à elle-même. C’est un pont entre le futur et le passé. Aucun révolutionnaire authentique n’a jamais été internationaliste. » Voilà ce qu’écrivait, en 1940, c’est ancien combattant des Brigades internationales en Espagne.

Mais le conservateur Scruton ne contredit pas le socialiste libertaire Orwell. Pour lui aussi, la nation est une réalité changeante. En tant que forme politique, elle est le grand legs fait par l’Europe au monde. Pour Scruton, la formation des nations et l’autonomie de l’ordre politique envers l’ordre des religions sont congruents. C’est dans ce cadre et dans celui-ci seulement que « les hommes gèrent leurs affaires terrestres en adoptant leurs propres lois ». Significativement, l’islamisme récuse la nation, et lui oppose la communauté des croyants. Et il refuse un ordre politique qui n’est pas ordonné à celui de sa religion. C’est, écrit encore Scruton, que la loi politique s’adapte, alors que la loi de Dieu se donne pour immuable.

La nation est aussi le où la politique, au sens de recherche du compromis entre intérêts et opinions divers, peut émerger. C’est dans ce cadre qu’on peut protéger les avis minoritaires du risque de la tyrannie majoritaire. Surtout, c’est dans ce cadre encore qu’on peut demander des comptes aux dirigeants.

Sa traductrice, Laetitia Strauch-Bart fait observe que l’anglais dispose d’un vocabulaire plus riche que le nôtre pour rendre l’idée de responsabilité. Outre, responsability, qui renvoient aux tâches que l’on prend en main, aux devoirs qu’on assume, ils ont aussi accountability qui renvoie au fait de rendre compte de ce que l’on a effectué, answerability le fait de se porter garant de quelque chose, d’en répondre et enfin liability, responsabilité juridique au sens d’engagement, voire de dette… C’est peut-être parce que nous n’avons pas de moyens lexicaux aussi sophistiqués que nous ne sommes moins spontanément démocrates…

L’UE cristallise, aux yeux de ce conservateur britannique, tout ce qu’une démocratie authentique ne doit pas être. Primo, elle n’a pas de frontières claires et nettes. Or, la démocratie a besoin de frontières. Ne serait-ce qu’afin qu’un droit particulier s’y applique. Car il ne conçoit pas le droit comme une création ex nihilo, mais comme le produit d’une longue tradition jurisprudentielle. L’UE, écrit-il encore, réclame des abandons de souveraineté au profit d’une forme de citoyenneté qu’elle se refuse à incarner dans un lieu qui serait un dépôt de mémoires. Elle n’a pas créé de peuple européen, non seulement parce qu’elle ne l’a pas voulu, mais parce que ce n’était pas possible…

Secundo, elle n’est pas démocratique. Elle a engendré », je cite « une classe politique qui n’est plus comptable auprès des citoyens ». Elle a remplacé des dirigeants issus du peuple et auxquels on pouvait demander des comptes par une « bureaucratie lointaine ».

Et la subsidiarité ? a-t-on envie de lui rétorquer. Mais il a la réponse, toute prête : l’UE pratique la subsidiarité à l’envers. Elle concède, elle délègue, mais de haut en bas. Alors que les nations authentiques naissent du mouvement inverse : des communautés locales, habituées de longue date à décider ce qui est bon pour elles, décident de s’associer, tout en conservant l’habitude de gérer elles-mêmes, au plus près, les affaires qui les regardent. Comme tous les conservateurs, Roger Scruton est favorable à la décentralisation. Il cite Alexander Hamilton : « le pouvoir est accordé par la liberté, non pas la liberté par le pouvoir. » On sent bien qu’à ses yeux, l’UE, c’est l’inverse.

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