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dimanche 16 juin 2019

L'Europe est-elle un mythe ? | France culture 19/04/2019



Une Fabrique de l'histoire exceptionnelle enregistrée le 13 avril dernier dans le cadre du Forum France Culture à la Sorbonne “Et si tout se jouait le 26 mai ? Europe, le moment de vérité”.

Allégorie du Bon Gouvernement (détail, allégorie de la paix),
Ambrogio Lorenzetti (1290-1348), Sienne, Italie
En 1983, Paul Veyne, dans un essai intitulé Les Grecs ont-ils cru à leur mythe ? se demandait si les Grecs, ces "ancêtres" censés nous avoir transmis la Raison, avaient réellement cru aux Titans, cyclopes et autres héros dont ils avaient peuplé leur mythologie.

Se mettant dans les pas du célèbre historien, Emmanuel Laurentin et ses invités Lucien Bély, professeur d'histoire moderne à l'université Paris-Sorbonne, Bénédicte Savoy, historienne, professeure au Collège de France et Achille Mbembe, professeur de sciences politiques à l'université du Witwatersrand (Johannesburg) reviennent au cours de cette table-ronde sur les mythes qui ont nourri la construction d’une Europe politique comme d'une identité culturelle européenne et s'interrogent sur la façon dont nous sommes encore - ou pas - imprégnés de ces différents mythes aujourd'hui, à l'heure où les valeurs de l'Europe connaissent une crise profonde.

Garantir un état de paix perpétuelle entre les peuples est-il le premier des mythes européens ?

Lucien Bély : Aux XVIe et XVIIe siècles, l’Europe n’est pas unifiée, elle connaît une guerre civile permanente, c’est une Europe fragile, même si elle a commencé à être présente dans le monde. Mais justement ces guerres incessantes, ces divisions ont fini par créer des pratiques, des méthodes - des rituels même - qui permettent de maintenir le dialogue malgré les affrontements. A la fin du XVIIIe siècle, ces pratiques prennent un nom : diplomatie et naît l'idée que l’on peut apporter une sorte de médecine de la paix à un mal qui serait la guerre. Et en même temps, on commence à réfléchir aux règles de la guerre, au fait qu'elle ne doit pas toucher les populations civiles, bref à un ensemble de normes qui vont forger ce qu’on appelle aujourd’hui le droit international. En 1713, l’abbé de Saint-Pierre élabore même un type d’organisation de type « union européenne » destinée à établir une paix perpétuelle. Personne ne mettra en œuvre ce projet qui relevait en réalité davantage d'une union policière mais il va rester dans les mémoires comme un mythe, un espoir et sera redécouvert au début du XXe siècle au moment de la création de la Société des Nations.

Johann Rudolf Huber (1668-1748), Les Plénipotentiaires réunis
autour du maréchal duc de Villars et du prince Eugène de Savoie
au congrès de la paix à Borden, 7 septembre 1714
Espace destiné à faire régner la paix, l'Europe s'est ensuite construite à partir d'un discours qui fait d'elle le lieu de l'universel par excellence.

Achille Mbembe : Le mythe européen, c’est "être le monde" ! Il faut que l'Europe change d’imaginaire ! Elle a souvent eu des problèmes à définir sa place : parfois elle a reconnu qu’elle était "une partie du monde" mais souvent aussi elle s’est pensé comme "le monde". Cette dialectique a débouché sur une crise : où sont les frontières de l’Europe ? Et depuis le XVe siècle, elle n’est pas toujours pas parvenue à répondre à cette question. Dans les années qui viennent, celle-ci sera la grande question, pas seulement de l’Europe, mais aussi la nôtre. Le monde est devenu très petit, il n’est pas illimité. Le grand défi historique que l’Europe n’a pas encore résolu c’est comment partager le monde avec d’autres. Or il n’y a pas de partage sans circulation. Comment passer d'une logique de la clôture à une logique de la circulation, seule condition de possibilité de notre durée sur cette Terre ? C’est la question qui se pose à nous tous.

Bénédicte Savoy : Ce pouvoir d’enchantement qu'a exercé l'Europe - et dont parfois nous ne sommes plus conscients - on voit très bien ici dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne à partir de quels éléments il a été fabriqué : par des bâtiments comme celui-ci où l’on peut observer ses mythes « Nous descendons des Grecs, des Romains… », ses muses, son culte des grands hommes. Les Européens ont été habitués depuis très longtemps à être ceux qui donnent leur sens aux choses. Or nous sommes dans ce moment où il faut reconnaître qu’il y a d’autres manières de donner sens aux événements, aux vies, aux morts. Ce moment est douloureux quand on a été habitué à toujours avoir raison, et le fait que les étiquettes puissent ne plus être données par les Européens suscite semble-t-il une grande peur. Je pense pourtant qu'il y a dans ce lâcher-prise un grand potentiel de joie, et d’avenir.

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