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dimanche 23 juin 2019

Le capitalisme de connivence vu de l’intérieur | Mediapart 03/12/2017




Du capitalisme français et de ses règles de fonctionnement, Jean Peyrelevade n’ignore rien. 

Et pour cause. Directeur adjoint (1981-1983) du cabinet du premier ministre Pierre Mauroy, il en a ensuite arpenté tous les arcanes, parfois obscurs. 

Tour à tour président de Suez (1983-1986), de la banque Stern (1986-1988) ou encore de la compagnie d’assurance UAP (1988-1993), il a aussi longtemps été le PDG du Crédit lyonnais, de 1993, quand la banque publique approche de la faillite, jusqu’en 2003, quand l’établissement, une fois privatisé, tombe dans l’escarcelle du Crédit agricole. 

Et désormais, il est associé gérant d’une banque d’affaires, la banque Degroof.

À ouvrir le livre qu’il vient de publier, Journal d’un sauvetage (Albin Michel, avril 2016, 445 pages, 21,50 euros), on pourrait être enclin à penser qu’on n’y trouvera donc rien de très nouveau : l’histoire mille fois racontée de la faillite du Crédit lyonnais. Tout juste pensera-t-on que ce récit est plus important que d'autres, même s'il est tardif, puisque c’est l’un des principaux acteurs de l’histoire qui a pris la plume.

Et pourtant non. Cet ouvrage n’est pas un livre de souvenirs comme les anciens grands patrons aiment parfois en écrire, avec des accents forcément hagiographiques pour encenser leur propre bilan. En réalité, il s’agit du journal que Jean Peyrelevade a tenu au jour le jour quand il a pris les commandes de la banque publique. Et cela change tout. Car prenant des notes quotidiennement sur la vie interne de la banque, qui, au début, est en pleine déconfiture du fait d’une cascade de scandales (dont le scandale Tapie, entre autres), mais aussi sur ses rendez-vous au ministère des finances ou à Matignon, et encore les dîners mondains qu’il a le soir avec ses homologues de la vie des affaires parisienne, le banquier nous fait entrer au cœur même du capitalisme de connivence à la française. Sur les réseaux qui le parcourent ; sur les systèmes de consanguinité qui le paralysent. 

Bref, avec Jean Peyrelevade, on pénètre à l’intérieur même du capitalisme consanguin français. 

Car c’est tout l’intérêt de ce journal : au travers du récit, on a tôt fait de comprendre que le vieux scandale du Crédit lyonnais n’est pas un accident bancaire exceptionnel. À l’inverse, c’est un produit du système français. Des accidents financiers du même type, il y en a eu d’autres avant ; et puis d’autres après.

« Aujourd’hui comme hier, écrit Jean Peyrelevade, les mêmes connivences, la même consanguinité, le même opportunisme, la même absence de responsabilité, la même incompétence que l’on oublie de sanctionner, produisent et continueront de produire les mêmes effets délétères. Longue est la liste des désastres qui, chacun dans sa singularité, sont comme une reprise de celui du Crédit lyonnais. Comptoir des entrepreneurs, Crédit foncier, Dexia dans le domaine bancaire, le Gan en matière d’assurances, mais aussi pour ce qui est de l’économie réelle Elf avant la privatisation de 1994, France Télécom au tournant des années 2000 et Areva depuis sa création en 2001, en attendant que d’autres noms viennent inéluctablement nourrir ce déplorable palmarès. Sans doute pourrait-on y ajouter quelques grandes entreprises privées (Vivendi, Alcatel-Alstom…) dont, pour des raisons voisines, les mœurs ne furent guère différentes. » 

En creux, ce journal invite donc à une réflexion sur l’opacité du capitalisme français, sur les conflits d’intérêts qu’il tolère, sur la tyrannie des grands corps et notamment de l’Inspection des finances. Et au-delà, il invite à une réflexion sur les réformes qu’il conviendrait d’engager pour que la France sorte de ce système oligarchique et renoue avec les règles d’une véritable démocratie. 

Partant de son livre, c’est donc de ces questions que nous avons souhaité débattre avec Jean Peyrelevade, lui qui critique si vivement un système dont il a pourtant été un acteur important.

Laurent Mauduit

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