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samedi 8 juin 2019

« La lutte politique aujourd’hui en Chine, c’est celle contre l’idée occidentale », par Alain Frachon | Le Monde 06 juin 2019

Le dissident Liu Xiaobo, Prix Nobel mort en prison en 2017, en défendant une libéralisation progressive, faisait craindre au pouvoir chinois un scénario à la Gorbatchev, estime dans sa chronique 

Cette histoire en dit long sur les peurs du Parti communiste chinois (PCC). Elle est la part d’ombre du succès de la Chine de ces trente dernières années, facette sombre mais inséparable d’un pays en passe de devenir la plus grande puissance du monde. 

C’est l’histoire d’une confrontation inégale.

D’un côté, Liu Xiaobo, lettré, pacifiste, légaliste, défenseur déterminé et réfléchi des libertés publiques. De l’autre, le PCC, 85 millions d’adhérents, détenteur de l’appareil d’Etat et bien décidé à en conserver le monopole. Le rapport de force est clair. Pour sa participation au mouvement en faveur de la démocratie, Liu aura le prix Nobel de la paix mais mourra d’un cancer mal ou pas soigné en prison. Le PCC a gagné.

Pourtant l’évocation de ce seul nom – Liu Xiaobo – inquiète toujours le pouvoir chinois. La plus infime référence aux événements de la place Tiananmen à Pékin – quand l’armée écrase, le 4 juin 1989, un vaste rassemblement pour la démocratie – est tout aussi redoutée. La machine politique pékinoise a beaucoup investi pour faire disparaître ce nom et cette manifestation de la mémoire collective du pays. Cette toute-puissante techno-autocratie a appuyé sur la touche « Suppr » du clavier à mille touches à sa disposition pour rayer de l’histoire un homme et un événement.

La Chine de 2019, géant économique, technologique et bientôt militaire, est l’aboutissement d’un effort admirable – et qui n’a pas été assez raconté. En un demi siècle, des centaines de millions de Chinois sont sortis de la misère, une vaste classe moyenne est apparue, des villes futuristes ont vu le jour. Un pays épuisé et divisé au crépuscule de la moitié du XXe siècle puis martyrisé par la folie meurtrière maoiste est en passe de reconquérir la place qu’il estime être la sienne : au tout premier rang – comme le raconte Eric de La Maisonneuve dans Les Défis chinois, la révolution Xi Jinping (éditions du Rocher, 344 pages, 19,90 euros). Il y a une naturelle et légitime fierté chinoise.

Dissidence tolérée

Alors pourquoi cette peur du passé ? Quels démons hantent les nuits du dragon ? La réponse à cette question se trouve, en partie, dans le film et le livre importants que Pierre Haski – notre stakhanoviste confrère de France Inter et de L’Obs – a consacrés à Liu Xiaobo : L’Homme qui a défié Pékin (Arte Editions, 220 pages, 19 euros) ; film en replay sur Arte jusqu’au 3 juillet. Réalisé avec le producteur Hikari, le film comporte un document rare : un long entretien avec Liu, discrètement filmé en 2008 à Pékin et qui doit être le dernier témoignage public de cet homme d’exception. Liu porte un blouson de daim beige, boit lentement son thé vert, menton volontaire, propos graves, mesurés : tout, dans cette belle tête et dans cette attitude de grande dignité, reflète le courage d’un homme qui n’ignore rien du prix qu’il va payer pour défendre une sage libéralisation de son pays.

Il est né en 1955 dans une famille maoiste, devient universitaire, comme son père, enseigne la littérature à l’Université normale de Pékin et publie beaucoup : poésies, analyses littéraires, essais sur l’époque. Recommandation de Simon Leys (1935-2014), l’un des sinologues les plus clairvoyants de son temps : pour comprendre la Chine, il faut lire les essais de Liu (chez Gallimard, traduction de Jean-Philippe Béjà).

Liu devient vite un intellectuel en vogue à Pékin. Il fréquente les cercles d’une dissidence tolérée qui réfléchit à la réforme politique du pays. Invité de nombre d’universités étrangères, il est aux Etats-Unis au printemps 1989 quand des dizaines de milliers d’étudiants, et bientôt des centaines de milliers de personnes, se rassemblent pacifiquement, sans la plus petite dégradation, au cœur de la capitale, place Tiananmen, au nom de la démocratisation du pays. Liu aurait pu rester à New York, il les rejoint.

Pas de pitié pour le lettré

Sur la place, alors que l’armée s’apprête à user de la force, il prêche la non-violence. Le PCC a fini par donner l’ordre de tirer – même si la hiérarchie militaire était contre, comme le révélait récemment le New York Times. La vie du professeur de lettres bascule. « Les âmes mortes de Tiananmen » – de 200 à 2 000 tués, selon les estimations – ne vont cesser de le hanter. Elles transforment Liu en dissident à plein temps : multiples séjours en prison, interdiction d’enseigner, de publier, etc.

Il devient l’un des rédacteurs de la Charte 08, en 2008, qui prône une libéralisation progressive de la Chine. « Modèle de modération et de raison », écrit Leys, ce document est conçu sur l’exemple de la Charte 77 lancée dix ans plus tôt en Tchécosclovaquie par Vaclav Havel. Double crime aux yeux des autorités. D’une part, la Charte 08 attire une vaste palette de signatures, dont des membres de la nomenklatura. D’autre part, elle revient à prôner quelque chose qui ressemble à la démocratie occidentale – même si Liu pouvait aussi être très critique de l’Occident. La charte flirte avec ce qui fait le plus peur au PCC, l’idée occidentale et, avec elle, le cauchemar d’un scénario à la Gorbatchev.

Le PCC joue sur les craintes profondes de la société chinoise. Il se présente comme l’unique bouclier contre tout ce qui a affaibli et humilié la Chine dans le passé : divisions à l’intérieur et faiblesse face à l’extérieur. La lutte politique aujourd’hui en Chine, c’est la lutte contre l’idée occidentale : elle peut finir par menacer le monopole du parti sur le pouvoir. Alors pas de pitié pour le lettré, onze ans de prison pour une idée. La peine est prononcée en 2009, un cancer du foie met fin aux jours de Liu le 13 juillet 2017.

L’histoire que raconte ce livre pose une question clé : la Chine peut-elle être longtemps une économie massivement ouverte sur l’étranger et rester un système politique totalement fermé à l’intérieur ?

Alain Frachon (Editorialiste au « Monde »)

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