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vendredi 14 juin 2019

« Disrupteur en chef, ça, Trump sait faire » par Sylvie Kauffmann | Le Monde 12 juin 2019

Si la diplomatie trumpienne peut produire quelques résultats à court terme, comme dans le cas mexicain, l’effet de cette politique punitive sera dévastateur à plus long terme, souligne notre éditorialiste Sylvie Kauffmann

Il est assez rare que Dmitri Kisselev, provocateur-vedette de la première chaîne de la télévision publique russe, et le plus subtil hebdomadaire britannique The Economist tombent d’accord. L’événement s’est pourtant produit lundi 10 juin à propos de – qui d’autre ? – Donald Trump. Il s’agissait de diplomatie, un concept qui, accolé au nom de ce président américain-là, sonne comme un oxymore.

« Vous allez rire, a lancé Kisselev en rappelant à ses téléspectateurs que le locataire de la Maison Blanche se veut maître dans « l’art du deal », mais Donald Trump n’a pas un seul accord ratifié à son actif ! Tout ce qu’il fait, c’est de démolir les accords existants. »

Difficile de lui donner tort. Surtout quand la même semaine, la couverture de The Economist affiche une caricature de Trump en forme de bombe géante sous le titre : Weapons of Mass Disruption (armes de disruption massive). Ces armes, inscrites sur la bombe, ce sont les droits de douane, les listes noires technologiques, l’isolement financier et les sanctions.

Ce président iconoclaste ne s’en est pas caché pendant sa première campagne présidentielle : il voulait défaire un ordre international qu’il jugeait défavorable aux Etats-Unis. Peu lui importe que cet ordre ait été fondé par les mêmes Etats-Unis. Le monde a changé et les règles resteraient les mêmes ? Le moment était venu de renverser la table, en faveur du peuple américain, électeur de Donald Trump.

Le doigt là où ça fait mal

Deux ans et demi après son arrivée à la Maison Blanche, et alors qu’il brigue un deuxième mandat en 2020, Donald Trump a-t-il réussi son pari en politique étrangère ?
De quels succès peut-il se prévaloir ?

Dresser une colonne des positifs et une colonne des négatifs serait un exercice cruel. Maya Kandel, chercheuse à l’université Paris-III et auteure d’un très bon livre sur la question, Les Etats-Unis et le monde (Perrin, 2018), trouve au moins un mérite au président Trump : « Bien plus qu’Obama, nous dit-elle, il a ouvert le débat sur la politique étrangère. Il a bousculé la pensée des think tanks, des milieux universitaires, il a permis à la nouvelle génération de remettre en question les dogmes de la fin de la guerre froide. » Ceux, par exemple, de la toute-puissance hégémonique et de la mondialisation heureuse.

Disrupteur en chef, donc : ça, il sait faire, et cela n’a pas que des conséquences négatives. 

Certes, son retrait de l’accord de Paris sur le climat et de celui sur le nucléaire iranien est radicalement destructeur. Mais sur la Chine, de nombreux experts reconnaissent qu’en ouvrant les hostilités commerciales avec Pékin, Donald Trump a osé mettre le doigt là où ça fait mal et encouragé d’autres pays, notamment européens, à être plus lucides sur l’évolution de la politique économique chinoise.

Pas de motif de fierté

Avec quels résultats ? Dans l’affrontement avec Pékin, nul ne peut encore le prédire. Un temps très déstabilisés, les Chinois ne baissent pas les armes.

D’autres dossiers étaient censés se clore bien plus vite, à l’avantage de Washington – il n’en a rien été. La Corée du Nord et les promesses de dénucléarisation qu’a fait miroiter le jeune dictateur d’un petit pays au vieux président d’une grande puissance ont tourné au fiasco : deux sommets hyper-médiatisés n’ont pas permis de conclure.

Plus proche car sur le même continent, le Venezuela est une insulte à la stratégie de l’interventionnisme qui ne dit pas son nom : « Maduro must go ! », tonnait le vice-président Mike Pence à Munich en février, comme si cet ordre ne devait pas tolérer le moindre retard d’exécution. Quatre mois plus tard, Nicolas Maduro est toujours en place, le président reconnu par les Etats-Unis ne parvient pas à prendre le pouvoir, le calvaire des Vénézuéliens se poursuit et la Norvège tente une lointaine médiation.

L’Iran ? Les nouvelles sanctions étranglent un peu plus l’économie iranienne, mais Téhéran n’a pas cédé. Cela fait quarante ans que les Iraniens vivent avec des sanctions : jusqu’ici, ils ont survécu. Le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas, en visite à Téhéran ces jours-ci, juge la situation « hautement explosive ». Les Européens non plus n’ont pas cédé. Sur le reste du Moyen-Orient, on cherche en vain un motif de fierté pour la diplomatie américaine, malgré la destruction de l’organisation Etat islamique. Le plan de paix israélo-palestinien du gendre Jared Kushner s’annonce très mal.

Quelques résultats à court terme

Le trumpisme se distingue en fait surtout par la méthode. L’ancien roi de l’immobilier new-yorkais ayant accédé aux commandes de la puissance américaine fait régner sur le monde la menace d’une terreur qui n’est plus exercée par le nombre d’ogives nucléaires dont dispose le Pentagone, mais par un redoutable arsenal de sanctions économiques et de surtaxes douanières.

Son champ de bataille de prédilection, c’est le système commercial mondial. Les Etats-Unis y jouent un rôle si prédominant, notamment grâce au dollar, que Trump peut punir bien au-delà de leurs frontières. Ses généraux s’appellent Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor, et Robert Lighthizer, représentant au commerce. Lorsqu’il veut faire plier le Mexique sur le contrôle de l’émigration clandestine, il menace non pas de lui envoyer la troupe, mais d’imposer à ses produits de nouvelles taxes douanières.

Cela peut, comme dans le cas mexicain, produire quelques résultats à court terme. A plus long terme, l’effet de cette politique punitive sera sans doute dévastateur. Il l’est déjà sur les « alliés » des Etats-Unis. Il y a quelques jours, invité de l’Institut français des relations internationales à Paris, Henry Kissinger, du haut de ses 96 ans, se retournait sur « cette formidable épopée » qu’a été pour lui « d’observer l’évolution des Etats-Unis et de l’Europe ». « J’espère qu’ils continueront ensemble », a conclu gravement l’ancien secrétaire d’Etat de Nixon et de Ford. Et l’on comprenait que formuler cet espoir, c’était déjà admettre le doute.

Sylvie Kauffmann (éditorialiste au « Monde »)

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