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vendredi 14 juin 2019

Caligula lu par Albert Camus



Texte intégral interprété par Albert Camus le 1er avril 1955 au Théâtre des Noctambules, pour une émission publique du Club d’Essai, “Lectures à une voix”, produite par Michel Polac

Caligula, prince relativement aimable jusque-là, s'aperçoit à la mort de Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, que le monde tel qu'il va n'est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d'impossible, empoisonné de mépris et d'horreur, il tente d'exercer, par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu'elle n'est pas la bonne. Il récuse l'amitié et l'amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l'entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l'entraîne sa passion de vivre.

Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C'est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu'il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes

Camus n’a cessé de remanier le texte de sa pièce, surtout à partir du moment où elle a été représentée. Pour lui, un texte théâtral est quelque chose de mouvant, que l’on aménage suivant les acteurs, l’espace scénique. Il la remanié jusqu’en 1958, moins de deux ans avant sa mort. Le premier Caligula a été écrit de 1938 à 1940. Il existe une version de 1941, celle que Camus voulait faire éditer en même temps que L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe. Cette version, traduite en italien, a été jouée par le Teatro di Roma à Rome en 1983 et au Festival d’Angers en 1984. Par bien des points, la tragédie de 1941 recoupe l’essai sur l’absurde, Le Mythe de Sisyphe. La version à travers laquelle on a connu la pièce, date de 1944. Par rapport à la première, elle est plus politique. L’auteur vit alors l’Occupation. Il insiste sur la dénonciation du totalitarisme. “La tyrannie ne se justifie pas, même par de hautes raisons.” Peut-être faut-il aussi ajouter que la première version avait été fraîchement accueillie par André Malraux et surtout par Jean Grenier qui y voyait du roman­tisme mièvre à la Jules Laforgue et à la Lorenzaccio. En 1943, Gaston Gallimard avait fait lire à Jean-Louis Barrault le manuscrit de Caligula. Mais Barrault, bien qu’enthousiasmé, appartenait à la Comédie Française, et il ne pouvait monter l’œuvre d’un débutant. Au même moment, Jean Vilar avait travaillé sur la pièce et envisageait de la monter avec la Compagnie des Sept.

Finalement, elle est créée en 1945 au théâtre Hébertot, à Paris. Des anciens du Théâtre de l’Équipe d’Alger participent à l’aventure : les décors sont de Louis Miquel, les costumes de Marie Viton. La mise en scène est de Paul Œttly, oncle par alliance de Camus. Un garçon de 22 ans, Gérard Philippe, est engagé au dernier moment pour jouer Caligula, l’acteur prévu, Henri Rollan, étant tombé malade. Ce fut un triomphe pour Camus et Gérard Philippe. Au même moment, Gérard Philippe tourne au cinéma L’Idiot, d’après Dostoïevski. Le film dans la journée, la pièce le soir. “Les deux personnages se complétaient, a-t-il déclaré. Le Prince du Bien et le Prince du Mal qui, tous deux, se rejoignaient finalement dans une pureté exacerbée.” Camus a fait un voyage en Amérique du Sud, en 1949. À Rio, le 26 juillet, une troupe noire joue pour lui un acte de Caligula. “Ce qui me paraissait un jeu cruel et vif est devenu un roucoulis lent et tendre, vaguement sensuel.” Camus a lui-même lu sa pièce, le 1er avril 1955, au Théâtre des Noctambules, pour une émission publique du Club d’Essai, “Lectures à une voix”, produite par Michel Polac dans la série “Les Auteurs interprètes de leur œuvre”. Elle fut diffusée le dimanche 3 avril. C’est cette lecture que nous éditons aujourd’hui. 

En 1957, la pièce est jouée au deuxième Festival d’Angers, mis en scène par Camus lui-même. Pour des raisons de distribution, il abrège le rôle de Caligula et développe celui d’Hélicon. Cette version est encore retouchée l’année suivante pour une reprise par le Petit Théâtre de Paris. Caligula est entré en 1992 au répertoire de la Comédie Française.

Albert Camus à propos de Caligula - Le syndrome d'hubris : la maladie du pouvoir

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