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mardi 28 mai 2019

Sommes-nous tous des imposteurs ? Des martyres du lien social ? | France culture 08/02/2018







Omniprésence des dispositifs d'évaluation, normalisation des comportements, survalorisation des apparences : notre société est-elle une machine à produire des imposteurs ?

Si l’imposteur est celui qui se conforme aux attentes d’autrui de sorte à faire corps avec un rôle social, alors l’« extension sociale de la norme » telle que la pensait Foucault fait tendanciellement de nous des imposteurs. Roland Gori interroge les mécanismes psychiques présidant à cette production sociale du type de l’imposteur.

« Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de préférence, est (…) inévitable. Mais nous ne devons pas le reconnaître. Celui qui ne peut s’empêcher d’avoir des esclaves, ne vaut-il pas mieux qu’il les appelle hommes libres ? Pour le principe d’abord, et puis pour ne pas les désespérer. On leur doit bien cette compensation, n’est-ce pas ? De cette manière, ils continueront de sourire et nous garderons bonne conscience. Sans quoi, nous serions forcés de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre. Aussi, pas d’enseignes, et celle-ci est scandaleuse. D’ailleurs, si tout le monde se mettait à table, hein, affichait son vrai métier, on ne saurait plus où donner de la tête ! Imaginez des cartes de visite : Dupont, philosophe froussard, ou propriétaire chrétien, ou humaniste adultère, on a le choix, vraiment. Mais ce serait l’enfer ! Oui, l’enfer doit être ainsi : des rues à enseignes et pas moyen de s’expliquer. On est classé une fois pour toutes.

Vous, mon cher compatriote, pensez un peu à ce que serait votre enseigne. Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard. Je connais la mienne en tous cas : une face double, un charmant Janus, et, au-dessus, la devise de la maison : « Ne vous y fiez pas ». Sur mes cartes : « Jean-Baptiste Clamence, comédien ». (…) Quand je quittais un aveugle sur le trottoir où je l’avais aidé à atterrir, je le saluais. Ce coup de chapeau ne lui était évidemment pas destiné, il ne pouvait pas le voir. A qui donc s’adressait-il ? Au public. Après le rôle, les saluts. Pas mal, hein ? »


Camus, La chute, (Gallimard,1956) pp56-57

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