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mardi 14 mai 2019

La Pologne secouée par un documentaire accablant sur la pédophilie dans l’Eglise | Le Monde 14 mai 2019



Le documentaire indépendant des frères Tomasz et Marek Sekielski. C’est la vérité sur l’Église catholique en Pologne.

NE DITES À PERSONNE | Film documentaire complet de Tomasz Sekielski | Patronite.pl 11 mai 2019 (Sous-titres Anglais)

Le film, vu 11 millions de fois en trois jours, s’immisce dans la campagne des européennes.

Un tabou est définitivement en train de tomber dans le dernier bastion catholique d’Europe. Les révélations sur le caractère systémique de la pédophilie dans l’Eglise se multiplient en Pologne. Celui déclenché, samedi 11 mai, par le film documentaire indépendant Seulement Ne le dis à personne aura assurément un impact plus profond et durable que les autres.

Financé par des dons d’internautes, diffusé sur le réseau de vidéos en ligne YouTube, le film, d’une durée de deux heures, est devenu en l’espace d’un week-end un véritable phénomène de société. Mardi matin, trois jours après sa mise en ligne, il affichait plus de 11 millions de vues. Dans un pays de 40 millions d’habitants, dont 40 % fréquentent la messe dominicale, il a déclenché une véritable tempête politico-médiatique, en pleine campagne des élections européennes.

Le caractère inédit du documentaire, fruit d’une consciencieuse enquête journalistique, est de confronter directement des victimes de prêtres pédophiles, en caméra cachée, avec leurs agresseurs. A plusieurs reprises, ces derniers avouent leurs actes, et tentent de demander pardon, surpris par ces rencontres inattendues, des dizaines d’années après les faits. Les nombreux témoignages de victimes, poignants, font l’effet d’un électrochoc. Leurs signalements des faits aux autorités ecclésiastiques et leurs tentatives de communication se heurtent systématiquement à un mur.

« Compensation » financière

En écho au scandale du prélat Henryk Jankowski, le prêtre attitré du syndicat Solidarnosc et icône de la lutte contre le communisme, une séquence du film montre le prêtre Franciszek Cybulski, confesseur, conseiller et ami de longue date de Lech Walesa, avouer ses actes pédophiles face à une de ses victimes, avant de lui proposer de l’argent « en compensation ».

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Le film démontre la manière dont la hiérarchie ecclésiastique camoufle systématiquement et minimise la gravité des comportements pédophiles. Les journalistes filment ainsi un prêtre au passé carcéral, ayant une interdiction à vie de travailler avec des mineurs, en train d’animer une colonie spirituelle réservée aux enfants. Dès la sortie du film, le prêtre incriminé a demandé à sa hiérarchie d’être « reconverti à l’état de laïc ».

A cet égard, ce documentaire constituera sans aucun doute un tournant : face à l’ampleur du scandale, pour la première fois, tout semble indiquer qu’aussi bien l’épiscopat que les responsables politiques veulent convertir leurs paroles en actes. D’habitude dans une position de déni face aux révélations mettant en cause l’Eglise, l’épiscopat s’est empressé de communiquer, allant jusqu’à « remercier » l’auteur du film, Tomasz Sekielski.

Durcir les peines de prison

« Je suis profondément touché par ce film, écrit ainsi le primat de Pologne, Mgr Wojciech Polak. Je m’excuse pour chaque blessure faite par des hommes d’Eglise. (…) Toutes les affaires doivent être clarifiées et personne au sein de l’Eglise ne peut échapper à ses responsabilités. » Auparavant, Mgr Polak avait refusé de participer au film, reprochant au journlistea sa « partialité ».

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Le sujet s’est immiscé dans la campagne des européennes. 

Le chef de la majorité ultraconservatrice, Jaroslaw Kaczynski, a annoncé vouloir porter les peines de prison pour pédophilie « jusqu’à trente années ferme, sans possibilité de sursis ». Il souhaite augmenter l’âge légal pour la reconnaissance d’un acte pédophile chez les mineurs de 15 à 17 ans. Le leader de la coalition d’opposition libérale, Grzegorz Schetyna (Plate-forme civique), a proposé de supprimer le délai de prescription dans les affaires de pédophilie.

« Hypocrisie »

La députée de gauche Joanna Scheuring-Wielgus, qui a fait de la lutte contre la pédophilie dans l’Eglise son cheval de bataille, a pour sa part dénoncé une « hypocrisie » de la part des responsables politiques. « Où étiez-vous quand les victimes frappaient à votre porte ? Au lieu de vous prosterner devant les évêques, prosternez-vous devant les victimes, celles que vous avez ignorées depuis des années. » Le parti Wiosna (« printemps »), qu’elle représente, réclame une commission parlementaire visant à indemniser les victimes. Le ministre de la justice a mis en place un groupe de procureurs censé analyser les affaires présentées dans le film.

Le film de Tomasz Sekielski soulève enfin un des tabous les plus ancrés dans la société polonaise : la responsabilité du pape Jean Paul II sur le sujet, qui a émergé dans toute son ampleur sous son pontificat. Le pape polonais, béatifié en 2011, reste un personnage quasi-inattaquable dans le débat public.

Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance)

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